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 La Chambre d'Elio

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Luciano di Lorio
Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti


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Date d'inscription: 04/07/2005

MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Ven 2 Mar - 4:51

C’est avec une expression impavide que Luciano assista à l’éclat d’Elio. Quoique le principal intéressé puisse en dire ou en penser, il était chaque fois amusant de constater sa ressemblance avec son père. Andrea était doté de ce même ascendant naturel sur tout ce qui l’entoure et de cette même fougue glacée, de cette fermeté ardente qui avaient fait de lui un véritable Prince. Bien sûr, son fils avait encore beaucoup à apprendre, mais son sang de pair avec l’éducation qu’il avait reçue auraient dû le munir du nécessaire pour mener à bien la destinée de sa famille. Mais pour cela, il lui faudrait d’abord comprendre qui tenaient réellement à cœur les intérêts de la Ca’Adorasti.

Ignorant la conduite risible de la servante envers lui, l’aristocrate se refusa à quitter la pièce et répondit plutôt à la question qui lui avait été posée par ce qui lui apparaissait comme une évidence :

« Qui? Mais votre père, mon Prince, votre père qui m’a chargé de veiller sur vous, comme je l’ai fait par le passé. »

À ses yeux, invoquer Andrea Adorasti pouvait légitimer, voire acquitter n’importe quel acte posé au nom et pour le bien de sa Maison. Que cette justification ne semble pas aussi péremptoire au jeune homme dont il avait la garde le laissait de marbre, et c’est ce qu’il fit savoir en poursuivant sur un ton suave, qui n’admettait pourtant aucune réplique :

« D’humeur ou pas, je demeurerai ici jusqu’à ce que j’aie été assuré que vous avez bénéficié des soins nécessaires à votre rétablissement. »

Il parut enfin prendre conscience de la présence de la domestique dans la chambre, tournant la tête vers elle pour lui ordonner sèchement :

« Refermez immédiatement cette porte. Je n’ose imaginer ce qui se produirait s’il venait à s’ébruiter que le Prince Adorasti est au plus mal. »

Un instant, un infime instant, il regretta de ne pas s’être attardé avec son nouveau protégé, ce qui aurait pu lui éviter bien des désagréments et lui apporter en retour un lot de voluptés sans pareilles. Son sens du devoir reprit rapidement le dessus sur ce désir fugace, l’étouffant tel qu’il l’avait toujours fait dans des circonstances semblables pour en revenir à sa préoccupation première :

« Et maintenant… le médecin est-il en route? »
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Elio Lacryma Adorasti
Prince - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Lun 5 Mar - 13:19

Le prince eut un regard apaisant envers Gabriella. Il semblait que se débarasser de di Lorio ne serait pas aussi simple. Bien sûr, le prince n'avait pas espéré que l'homme obtempère facilement à l'injonction de la servante, mais la justification de son entrée impromptue fit monter son agacement d'un cran, repoussant la douleur au second plan.

"Les intérêts de mon père, bien sûr. Je serais intéressé d'entendre en quoi votre entrée en catimini dans mes appartements, alors que vous me supposiez absent, sert les intérêts de mon père. instruisez-moi, je suis toute ouïe. Il ne me semble pas à moi, que vos façons soient si facilement justifiées. Comme je vous l'ai précédemment fait savoir, au cas où vous l'ignoreriez, mon père n'a aucune autorité ici et les relations que vous entretenez avec lui n'ont, de ce fait, aucun poids. Cette maison est mienne et j'entends être respecté chez moi. Que mon père vous ait chargé d'une mission quelconque m'est indifférent et ne vous donne aucune prérogative."

Alors qu'il allait ordonner à l'aristocrate de sortir, son regard tomba sur la main blessée. Il aurait blèmi si cela avait été possible et il lutta pour que la nausée qu'il sentait monter ne le submerge pas.

"Il semble que je ne sois pas le seul à avoir subi quelque désagrément. Vous me voyez curieux de savoir à quel sorte d'animal vous vous êtes vous-même frotté."

Son regard attentif remonta jusqu'au visage de di Lorio. Se pouvait-il que cet homme là, si proche d'Andrea, soit celui qui, sous le couvert d'un masque de pacotille, l'ait agressé la veille au soir ? Sans doute.. Pourtant, Elio était conscient de l'absurdité de l'hypothèse. Quel serait le bénéfice pour Andrea de faire assassiner son unique héritier ? Et si l'on excluait l'influence du prince florentin sur le baron, quelles seraient les raisons qui auraient pu pousser l'aristocrate à une telle chose de son propre chef ?
Bien sûr cela était valable à la seule condition que l'agression ait été une tentative de meurtre. Or, Elio était conscient d'avoir été victime d'une menace et de rien d'autre. Il aurait été facile pour le masque de l'occire. Vraiment très facile. Et s'il n'en avait rien fait c'était que la motivation était ailleurs. En conséquence de quoi, le soupçon apparaîssait légitime.
Une autre raison aussi, faisait qu'Elio se défiait de di Lorio. Ce dernier connaissait-il le motif qui le poussait à sortir chaque nuit ? Il ne pouvait l'exclure et si cela était, il ne faisait nul doute que l'aristocrate ferait tout pour empêcher ses recherches, voire les devancer.
Cependant ce fut d'une voix détachée qu'il reprit après un silence
.

"Maître Barrozi ne saurait tarder, il regardera votre main et il serait bon que vous lui donniez la raison de cette blessure afin qu'il fasse au mieux."
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Gabriella Delmonti
Servante - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Ven 9 Mar - 14:48

Bien sûr, il ne fallait pas s'attendre à ce que Luciano obéisse sagement et s'en aille sans protester. C'eut été trop beau. Gabriella soupira et leva les yeux au ciel. Cet homme était réellement détestable ! Il ne tenait aucun compte des désirs des autres, même pas ceux du prince ! Blessé de surcroît ! Non vraiment c'était intolérable. S'il ne se décidait pas à s'en aller, tant pis, elle le toucherait. Il n'allait pas apprécier, c'était sûr, mais elle serait obligée de le prendre par le bras pour le tirer à l'extérieur. Elle ne doutait pas un instant qu'elle n'aurait pas la force nécessaire contre la carrure de l'homme.

"Monsieur di Lorio, vous n'êtes pas le seul à vous soucier du rétablissement du Prince, savez-vous ?!" fit-elle remarquer, ne pouvant s'empêcher d'intervenir aux paroles grotesques du noble.

Elle soutint son regard alors qu'il se retournait vers elle pour lui ordonner de fermer la porte.


"Au contraire ! Vous le fatiguez à rester là alors qu'il ne souhaite pas de votre présence !"

Le regard de Gabriella se posa sur le prince, passant radicalement d'une expression exaspérée à un regard désolé. Il semblait qu'elle allait avoir du mal à le chasser de cette chambre et la jeune servante perçut le regard compréhensif du prince, ce qui la calma. Elle écouta d'un air totalement admiratif les paroles du Prince Elio envers le baron. Quel homme merveilleux !

Un mouvement dans le couloir attira son attention et les yeux de la servante s'agrandirent. Elle se retourna vers le Prince et s'inclina profondément.


"Monseigneur, Maître Barrozi va arriver d'une minute à l'autre, je vais l'accueuillir et le conduire jusqu'à votre chambre."

Elle se tourna vers Di Lorio et pointa un index menaçant vers lui.

"Et vous ! Vous sortez !"

[Couloir des appartements]
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Muzio Barrozi
Médecin


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Sam 10 Mar - 16:38

[Couloir desservant les Appartements Privés]

Le regard de Muzio glissa sur Elio, installé sur son lit et pâle comme la mort, et s'arrêta sur le deuxième homme présent. Il reconnut l'aristocrate que Gabriella avait surpris le matin-même à écouter à la porte du salon. Il lui attribua d'office un don pour se mêler des affaires des autres. L'hostilité était palpable dans la pièce. Le médecin s'inclina sur le seuil puis fit quelques pas vers le lit.

« Messieurs... »

Muzio ne savait trop que dire. Il ne pouvait se permettre un "Quoi, je vous retrouve ici, Monsieur le Prince ?". "Vous m'avez fait demandé ?" était stupide. "Vous m'avez désobéi, c'était très imprudent !", tout autant. Il commença donc par poser sa trousse au pied du lit. La présence d'un tiers compliquait tout, car Muzio ne savait pas dans quelle mesure il était informé. Son regard s'éclaircit en se fixant sur la tasse fumante qu'avait reposée le Prince.

« Ah, vous avez eu de l'écorce de saule, très bien. »

Il avait évité "Vous avez suivi mes prescriptions". Néanmoins l'indiscret inconnu devait s'être rendu compte qu'Elio avait été soigné une première fois.

Le regard exercé de Muzio avait dès son entrée remarqué la blessure à la main. Y avait-il un quelconque rapport... ? L'image lui vint soudain d'une plaie similaire... Raffaele di Grazziano. L'esprit de Muzio lui suggéra immédiatement un guet-apens, une bataille à demi-jour entre tous ces gens. Que diable s'était-il passé cette nuit-là ?

Cependant son blessé officiel avait, par son voyage, rouvert sa blessure. Quel évènement l'avait incité à revenir ? Ou qui, peut-être ? Trop de questions, trop d'incompréhensions se mêlaient dans la tête de Muzio, qui n'avait rien d'un caractère intrigant. Il revint au seul sujet qui pouvait lui garder les idées claires, et désigna le bandage défait:


« Depuis combien de temps êtes-vous comme cela ? »
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Gabriella Delmonti
Servante - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Sam 10 Mar - 20:47

[Couloir desservant les Appartements Privés]

Gabriella avait poussé un soupir de soulagement quand le médecin lui avait assuré que Livia avait été discrète et que personne ne savait rien. C'est qu'il en allait de sa responsabilité. Le prince lui avait confié une mission et elle se devait de la réussir sans faille sans quoi elle perdrait ses bonnes grâces. Or, il était évident qu'elle était la seule à être parfaitement capable de s'occuper de lui comme il fallait, surtout en ce moment qu'il était blessé.

Surprise que la situation se renverse et que ce soit Maître Barrozi qui la prenne par le bras, Gabriella avait ouvert de grands yeux et avait écouté les paroles du médecin. Tous les ressorts de son silence ? Mais il s'agissait de la santé du prince tout de même ! Il n'y avait rien de plus important.

Elle avait louché un peu en regardant l'index de Muzio qui s'agitait devant son nez.


"Réprimander le prince ? Vous n'y pensez pas !" s'était-elle exclamée, plus surprise qu'autre chose.

Cette réponse lui fit alors comme un déclic mais déjà le médecin entrait dans la chambre.


"Psst, attendez ! Cela veut dire qu'il était avec quelqu'un d'autre ? Vous ne l'auriez pas laissé seul ! Maîtreuh !"

Gabriella trépigna sur place et entra à son tour dans la chambre. Il fallait savoir qu'une Gabriella frustrée était tout autant destructeur qu'une Gabriella en colère. Et quand les deux sentiments s'additionnaient, c'était encore pire. Voyant que Luciano n'avait pas bougé d'un millimètre, Gabriella s'approcha de lui et lui empoigna le bras pour le tirer vers la porte.

"Il faut laisser Maître Barrozi faire son travail et le prince se reposer ! Monsieur, je ne vous demande plus de sortir, je vous y oblige !" dit-elle en le tirant vers la porte, rougissant sous l'effort.

"Maître, si vous avez besoin d'aide pour quelque chose, n'hésitez pas à m'appeler, je ne serai pas loin."
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Luciano di Lorio
Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Dim 11 Mar - 20:44

S’il occulta entièrement les paroles ou les gesticulations de la domestique écervelée, Luciano porta plus d’attention à celles d’Elio. Il n’avait pas pris à la légère la menace de renvoi de la veille. Même en demeurant à Venise, il ne pourrait mener à bien sa mission s’il était exclu du palais. De plus, abandonner le fils d’Andrea dans un état aussi critique était inadmissible. Il était évident que la volonté du patriarchie Adorasti ne trouvait aucun écho chez le jeune Prince, déterminé à asseoir son autorité sur sa Maison. Il jaugea celui qu’on lui avait chargé de garder, le doute s’insinuant momentanément dans son esprit. Andrea avait-il eu tort de mésestimer sa propre chair? C’est ce qu'il lui faudrait trancher.

Pour l’instant, toutefois, il était impératif de ne pas agiter le malade outre mesure, ni de se voir contrarié pour une simple investigation de routine. L’heure n’était pas à la confrontation, pas tant que son adversaire se trouvait ainsi souffrant. Il n’aurait aucune objection à démontrer à la progéniture d’Andrea toute l’ingratitude dont elle pouvait faire preuve, mais il devait avant garantir que cette même progéniture survive à la taillade qu’on lui avait infligée.

« La fin justifie les moyens, mon Prince. Cela, vous êtes à même de le comprendre, puisque c’est de ce précepte dont on a usé pour attenter à votre vie. Je n’ai pas pour habitude de rendre des comptes à quiconque, sauf bien entendu à votre père, mais parce que je me trouve sous votre toit, je vous serai obligé tout comme je l’ai été envers votre prédécesseur. Bien que, jusqu’ici, je me sois restreint à un rôle d’observateur, je puis agir en qualité de conseiller, si vous considérez que mes avis puissent vous être de la moindre utilité, proposa-t-il presque plaisamment. Je ne vous demande aucune prérogative car, comme vous avez pu le constater, je sui fort aise de me les octroyer moi-même, poursuivit-il avec une pointe d’ironie. Sachez seulement que toujours, je n’ai œuvré que pour votre bien et celui de votre famille, quels qu’en aient été les moyens pour y parvenir. »

Il suivit le regard de son interlocuteur jusqu’à sa main, toujours enrubannée dans son mouchoir ensanglanté. L’évocation d’un animal l’amusa grandement, mais c’est avec une parfaite réplique d’humilité qu’il affirma :

« Cette légère coupure est sans grande conséquence comparée à votre estafilade, mon Prince. Je songerai tout de même à consulter Maître Barrozi, s’il dispose de quelques instants après s’être chargé de vous. »

Peu enclin à révéler les circonstances exactes où il avait acquis cette entaille, il se contenta d’une réponse ni tout à fait véridique, ni tout à fait fausse :

« Elle m’a été causée par un jeune chat. Une fort belle bête de pure race, dont j’ai pu apprécier les caresses comme les morsures. »

Ayant obtenu sa réponse, l’aristocrate ne put qu’attendre la venue du médecin, ses pensées le menant tout naturellement vers l’éphèbe écarlat du Florian. Où était-il à présent? Avait-il rejoint sa famille, tel qu’il en avait exprimé l’intention? Ou cela n’avait-il été qu’un prétexte pour réclamer son dû? Le fantôme d’un sourire éclaira sa figure à l’idée du garçon, grondé pour sa mise peu soignée, méfait si insignifiant parmi sa kyrielle de la matinée. D’instinct, ses doigts se refermèrent autour du lien de soie chèrement gagné pour s’assurer qu’on ne le lui avait point subtilité. Il entendait possiblement d’échanger ce bien contre une vertu dont il doutait de la pureté… à moins bien sûr qu’il n’y ait rien à troquer et qu’il n’y ait qu’à prendre ce qui lui serait délicieusement offert. Aucune de ces deux perspectives n’arrivaient à lui déplaire, il saurait tirer parti de la situation, si celle-ci se présentait.

Comme il aurait voulu posséder ces mêmes certitudes quant au sort de l’héritier Adorasti. Fort heureusement, Elio était encore jeune, ses blessures pourraient guérir plus aisément, mais combien de temps lui faudrait-il garder le lit? À en juger par sa pâleur, son mal n’avait rien de bénin. Lui serait-il possible de feindre une parfaite santé? Un Prince convalescent signifiait une Maison affaiblie, pratiquement laissée à elle-même tout au long de la période de rétablissement. Que de tumulte se profilait déjà pour les prochains jours… Le noble les avait su inévitables et s’était engagé en toute conscience à veiller sur les intérêts de la Ca’Adorasti, mais cette connaissance de cause ne les rendait pas plus agréables. D’autant plus que les yeux à l’éclat tantôt malicieux tantôt métallique, le parfum délicat, le rire clair, le contact enivrant, le goût exquis de la bouche de son nouveau protégé le tentaient comme rares avaient réussi à le faire jusqu’alors. Obligations et plaisirs n’auraient – plus que jamais – été aussi difficiles à concilier et, pour peu, il se serait rangé de l’avis de son favori pour préférer les plaisirs aux obligations.

Son regard se posa sur le jeune homme de qui on exigeait tant et, une fois de plus, il lui vint à l’esprit que s’il n’y avait eu Elio, son dilemme oscillant entre plaisir et obligation aurait été résolu. Bien sûr, c’était une pensée absurde qu’il chassait avec agacement chaque fois qu’elle survenait à lui, après tout, il aurait immanquablement été exposé à d’autres contraintes qui lui auraient imposé d’autres choix. Mais, pourtant, malgré ce raisonnement d’une logique implacable, il ne pouvait faire taire cette voix pernicieuse en son for intérieur qui lui soufflait que sans Elio, Andrea et lui auraient pu… Il pinça des lèvres, balayant ces réflexions insensées d’un revers de main. On attribuait la folie à la jeunesse et la sagesse à l’âge, mais il était de ces folies dont seule était capable l’âge. Se perdre en vaines spéculations au sujet du passé en faisait partie, tout comme désirer modifier le cours du temps. Il lui faudrait faire preuve de prudence. Rien n’était moins certain que Raffaele Scaligeri et ses loyautés. L’attrait du jouvenceau n’était pas sans danger… ce qui le rendait autrement séduisant.

Ignorant les sommations hystériques de la petite bonne, Luciano demeura près du lit, patientant jusqu’à l’arrivée du chirurgien. Piqué par la curiosité, il s’approcha du souffrant et, sans se soucier des protestations qui s’élèveraient sans doute, écarta du bout des doigts les pans de sa chemise pour examiner l’ampleur de la balafre. Sa bouche se tordit en une grimace, il aurait espéré la taillade moins profonde. Avant qu’il n’ait pu émettre tout commentaire, Maître Barrozi faisait son entrée dans la pièce. Le noble le détailla rapidement pour retenir de lui une impression favorable. Plus favorable, du moins, que celle qu’il avait immédiatement eue de Treviano. Voir l’homme déjà attelé à sa tâche amoindrit de moitié ses inquiétudes, la diligence lui apparaissant comme une qualité dans pareille situation.

« Monsieur, je vous remercie d’avoir pu vous déplacer si promptement. »

Soudainement saisi par la servante blonde, qu’il avait à nouveau à demi oubliée, on tenta de l’entraîner vers la porte sans ménagement. Il jeta un coup d’œil interloqué à la jeune fille, concevant avec peine qu’une domestique puisse se comporter aussi cavalièrement avec l’un des hôtes de son maître. Si le geste ne portait pas fruit, la roturière étant trop faible pour le forcer à la suivre, il n’en était pas moins inexcusable.

« Vous ne m’obligerez à rien, » énonça-t-il d’un ton glacial.

D’un geste sec, il dégagea son bras de la poigne maladroite qui l’entravait, ajoutant avec la même hauteur :

« Surtout pas de cette manière. »

Se tournant vers le fils d’Andrea, il s’inclina brièvement, le dévisageant froidement alors qu’un sourire lent lui montait aux lèvres :

« Ai-je été en mesure de vous instruire suffisamment, mon Prince, afin que je puisse à présent vous abandonner entre les mains expertes de Maître Barrozi? »
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Elio Lacryma Adorasti
Prince - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Lun 12 Mar - 15:30

Bien évidemment di Lorio ne bougeait pas. Il restait planté là, raide et inutile alors même qu'on lui ordonnait de se retirer.
Le regard d'Elio se posa un instant sur la petite servante qui annonçait la venue du médecin tout en tentant de faire sortir l'importun. Il aurait ri de ses efforts s'il n'avait pas été aussi mal. Il aurait ri, mais son rire n'aurait pas été sarcastique.
Il s'étonnait qu'elle lui soit à ce point dévouée, à ce point préoccuppée de son bien-être. Une servante. Qui aurait du plus s'inquiéter de ses gages et d'avoir sa soirée pour le bal que des soins apportés à son maître. Une simple servante. Alors que son épouse ne lui montrait qu'indifférence. Elle était bien jolie cette Gabriella et il se prit à sourire, combien de maîtres à sa place se seraient laissés aller à des amours ancillaires, faciles et sans conséquences. Il secoua légèrement la tête, perdait-il l'esprit à penser à telles choses ?

Le regard d'ambre revint sur di Lorio dont les phrases s'enroulaient, mélodie hypnotisante et lui arrivaient en un flot ininterrompu dont par instant le sens lui échappait. Il eut du mal à reconnaitre la voix lasse qui s'échappa de ses lèvres. Etait-il si affaibli que sa voix soit à ce point rauque ?


"J'ai déjà pu apprécier vos bons soins et l'intérêt dévoué que vous témoignez à ma famille, Monsieur di Lorio. Il me semble que je saurai tout à fait m'en passer et cela plus vite que vous ne l'espèrez. Et veuillez m'épargner vos affabulations animalières."

La lassitude augmenta d'un cran et la voix baissa d'autant.

"Je comprends que le son de votre propre voix vous enchante mais elle ne ravit que vous. Aussi, je vous prierais de me faire la grâce d'aller chanter ailleurs, vous me lassez."

Voilà, c'était dit et que le baron s'emporte ou non lui était indifférent. Il ferma les yeux, signifiant par là qu'il n'en entendrait pas plus. Mais l'homme, en un geste tout à fait inconvenant et familier, relevait sa chemise pour voir sa blessure. La voix séche du prince claqua comme un coup de fouet tandis qu'il se redressait, le regard étincelant.

"Je vous défends de me toucher ou de m'approcher ! Sortez ou je vous fais jeter dehors par mes gens ! Votre superbe en sera à coup sûr fortement rabaissée et vous pourrez alors retourner gémir de mon ingratitude dans les bras de mon père !"

Les mots résonnaient encore quand le médecin fit son entrée dans la chambre. Enfin. Elio se laissa retomber sur les oreillers, mais ses poings serrés montraient à quel point la présence de l'aristocrate lui était intolérable. Il s'efforça de respirer calmement, tout autant pour enrayer la douleur que pour offrir à Barrozi une réponse intelligible à ses questions.

"La blessure s'est ouverte quand je me suis allongé. Gabriella a pris soin de nettoyer ce qui pouvait l'être, malheureusement rien ne m'est revenu à l'esprit que l'écorce de saule."

Il se retint de jurer en voyant la petite servante lutter avec le baron. Cette nouvelle comédie était de trop. Sa main levée atteignit le cordon qui pendait à la tête de son lit. Puisque l'homme refusait d'entendre raison et se permettait de revenir se pencher sur lui, les valets de pied se chargeraient de lui montrer sa place. Avant de s'abandonner aux soins prodigués par le médecin, il sourit à la servante, la dégageant de l'ordre précédent.


"Laissez Gabriella. Ayez plutôt la gentillesse d'aller vous informer du retour de Monsieur Cappare, je l'attendais dans la journée. Vous le mettrez au courant de mon indisponibilité passagère. Voyez aussi au mieux pour que mes hôtes se sentent les bienvenus, et faites leur savoir que je les verrai plus tard dans la journée."
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Muzio Barrozi
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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Sam 17 Mar - 18:18

La tension n'était plus seulement palpable, elle était visible.

Muzio avait observé, surpris, les efforts désespérés de la jeune servante pour tirer l'aristocrate hors de la pièce. Il s'était défendu d'intervenir dans quelque sens sans connaître explicitement la volonté du Prince, et s'était donc contenté de répondre à Gabriella:


« Très bien, je vous remercie. »

Bassine d'eau, linges, trousse. Cela suffirait pour le moment.
Il ouvrit son sac tandis que l'indiscret et le Prince échangeaient quelques amabilités. Il releva néanmoins la tête lorsque la respiration sifflante d'Elio et ses poings crispés l'avertirent de la situation. Muzio avait cette disposition d'esprit et d'âme, qui lui faisait considérer chacun de ses patients avec bienveillance tant qu'il le soignait. Ainsi aurait-il pris autant de soin à s'occuper du voleur que de l'homme pieux. Selon lui, mais sans qu'il n'y ait réfléchi vraiment, les crimes s'effaçaient devant la souffrance, et s'il réprouvait le comportement d'un homme, il ne condamnait jamais un blessé.

Bref, tout cela pour dire que si Elio ne lui paraissait pas à l'abri de tout soupçon, à cet instant Muzio était tout dévoué à sa cause. C'est dans cet esprit qu'il se retourna vers Celui-qui-écoutait-aux-portes:


« Je vous remercie de la confiance dont vous m'honorez, Monsieur, et à cause de cela je vous prierais de bien vouloir respecter la volonté du Prince. »

A savoir, quitter la pièce. Bon, Elio avait tiré le cordon magique. Muzio accorda un salut bref à l'aristocrate et revint au Prince.

Le médecin prit l'un des linges apportés par Gabriella et le mouilla. Il termina de nettoyer les bords de la blessure, comme l'avait commencé la servante, puis inspecta soigneusement l'intérieur de la plaie. Il retira délicatement quelques fils incrustés, qui commençaient déjà à coller à la peau abîmée. Lorsque la plaie lui parut irréprochable - si une plaie peut paraître irréprochable -, il se saisit d'une aiguille dans sa trousse, et la passa dans la flamme de la bougie posée à proximité. Si beaucoup de ses condisciples riaient de cette habitude, Muzio avait le sentiment que ce n'était pas inutile. D'ailleurs, l'aiguille chauffée pénétrait mieux dans la chair.


« Vous êtes prêt ? Arrêtez-moi si jamais... enfin, quand vous le voulez. »

Il avait laissé la tresse de tissu utilisée le matin-même non loin d'Elio. N'en déplaise à Graziella Rivieri. Il s'était rincé les mains, puis avait commencé à recoudre doucement. Les bords de la plaie se déchiquetaient, obligeant à davantage de doigté encore. Attentif au moindre mouvement du Prince, il remonta lentement. Après quelques minutes, il coupa le fil restant et déposa son matériel dans la bassine tout en se rinçant les mains abondamment.

Son regard, duquel toute interrogation avait été chassée, remonta dans celui du Prince.


« Il vous faut du repos, Monsieur. Je suis sérieux. Voulez-vous de la glace ? »
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Gabriella Delmonti
Servante - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Dim 18 Mar - 20:13

Le geste sec que fit Luciano pour se défaire de son étreinte forcée sensée l'obliger à se diriger vers la sortie de la chambre, manqua lui faire perdre l'équilibre, mais Gabriella se rattrapa de justesse en agitant les bras. Peut-être agissait-elle trop cavalièrement pour sa condition mais l'attitude de Di Lorio était parfaitement inadmissible. On aurait dit qu'il se complaisait dans le fait de gêner le prince et de l'importuner par sa présence non désirée, tout en l'abreuvant d'un flot de paroles faussement courtoises. Pour peu, Gabriella lui aurait sauté à la gorge tel un petit chien hargneux voulant défendre son maître à tous prix. Heureusement qu'elle n'aperçut pas le regard compréhensif et le sourire doux du prince qui la regardait à ce moment là car c'était très certainement ce qu'elle aurait fait.

Mais le prince lui-même mettait fin à cette situation insupportable en tirant le cordon situé au-dessus de son lit. D'un coup d'oeil averti elle le vit tirer deux fois le cordon ce qui signifiait qu'il appelait des valets. Un coup de sonnette, une servante venait, deux coups, c'était les valets. Un sourire discret vint s'afficher sur le visage de Gabriella, s'imaginant Di Lorio se faire sortir en grande pompe de la chambre du prince. Pour sûr, son honneur allait en prendre un coup.

Son regard de nouveau inquiet se posa sur le prince lorsqu'il s'adressa à elle. Il souriait malgré le fait qu'elle ait échoué à sa mission : faire sortir Luciano. Mais sa bonté d'âme lui faisait comprendre qu'elle avait tout tenté et c'était pour ça qu'il lui souriait. Quel homme merveilleux.


"Oui, tout de suite Monseigneur." répondit-elle en s'inclinant de nouveau. Elle reviendrait s'assurer de son bien-être un peu plus tard.

Gabriella lança un dernier regard noir à Luciano et sortit de la chambre. Elle croisa un peu plus loin dans les couloirs quatre valets se dirigeant vers les appartements du prince. Haaa dommage qu'elle ne puisse voir ça !


[Le Grand Hall - Les Escaliers]
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Lun 19 Mar - 3:30

Invectivé suite à sa gracieuse proposition, Luciano songea avec philosophie qu’à tout le moins, Elio possédait encore assez de force pour user de sa langue acérée. Bien sûr, l’aristocrate ne s’était pas attendu à être reconnu pour ses bons et loyaux services envers la Ca’Adorasti. Il n’avait jamais reçu de réelle gratitude que de la part d’Andrea. Son fils n’était toujours pas apte à mesurer l’ampleur de ce que le baron avait réalisé pour lui assurer la meilleure des éducations et préserver sauf l’honneur de la Maison qu’il dirigeait désormais. Le garçon avait été trop gâté par son géniteur, au point que lorsqu’on contrariait le moindrement ses désirs, ce qui avait été fait pour son bien était confondu pour des actes malveillants… En dépit des années et de la sagesse qu’elles auraient dû lui apporter, il persistait dans sa rancune puérile alors que le noble ne s’était efforcé, comme à l’habitude, que d’éliminer les obstacles entravant la voie du jeune héritier.

Cavalièrement invité à prendre son congé, il exécuta une dernière révérence avant d’énoncer d’un ton froid :

« Croyez-moi, mon Prince, il me tarde autant de retourner gémir dans les bras de votre père que vous de me voir quitter cette demeure. Malheureusement, j’ai bien peur que nous devrons tous deux prendre notre mal en patience jusqu’à ce que nos tâches respectives aient été accomplies. »

Saluant le médecin d’un signe de tête poli, il tourna les talons pour abandonner le blessé aux bons soins de Maître Barrozi, s’éclipsant avec moins de précaution qu’il n’avait démontré pour faire son entrée dans la chambre. Croisant les valets qui débouchaient du couloir pour répondre à l’appel de leur maître, il les renvoya au commun d’un geste de la main.

« Ce ne sera pas nécessaire, Messieurs. »

Avec le sentiment de s’être acquitté de ses devoirs, il descendit les escaliers pour se joindre à la mêlée, réunie au grand salon.

[Le Grand Salon]
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Elio Lacryma Adorasti
Prince - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Mer 21 Mar - 18:04

Enfin.
La petite servante, ayant terminé son office s'était retirée, bientôt suivie par le baron, qui préférant sans doute éviter l'humiliation de se voir reconduire par les valets, était sorti de lui-même.
Elio n'avait pas relevé les dernières paroles de l'aristocrate. Il le savait obstiné et de mauvaise foi, il le savait aussi particulièrement imbu de la confiance que lui accordait Andrea. Il avait eu tort de le prendre de front, il en était conscient, mais la situation était particulière et la douleur avait obscurci son esprit.
Le médecin put alors commencer les soins sans être géné par qui que ce soit.
Bien que la souffrance occasionnée fut lancinante, Elio s'évertua à ne faire aucun mouvement qui puisse géner le praticien. Il voulait être sur pieds rapidement et le meilleur moyen d'y arriver était de laisser Barozzi faire ce qu'il fallait.
Le prince ne desserra les dents que lorsque le médecin laissa tomber ses instruments dans la cuvette, sa voix était enrouée
.

"Je vous remercie d'être venu au plus vite alors que vous étiez retenu à déjeuner, Maître. Je prendrai tout le repos nécessaire à un rétablissement que je ne compte pas freiner par des actions inconsidérées. Je dois cependant, comme vous vous en douter, m'occuper de celles de mes affaires que je ne puis déléguer ainsi que de la bonne marche de cette maison."

Il sourit, son corps se décrispait et il se sentait déjà mieux.

"Je suis de constitution solide et cette blessure n'est pas la première."
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Muzio Barrozi
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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Ven 23 Mar - 21:34

Muzio avait fini de nettoyer ses intruments et les essuyait soigneusement. Une aiguille rouillée n'était guère utile. Il releva la tête à la fière réplique du Prince, et ses yeux sourirent:

« Il suffit que ce ne soit pas la dernière, alors. »

Il déplia ensuite les linges restants, et choisit le plus long.

« Je vais vous faire un bandage moins serré. » annonça-t-il en commençant à l'arranger. « Car je ne suis pas dupe, vous ne resterez pas allongé bien longtemps... »

Il resserra le tissu autour du torse d'Elio et acheva le bandage. Le Prince pourrait évoluer plus à l'aise, mais la plaie restait comprimée.

« Voilà. Avez-vous toujours mes recommandations ? Je vais vous les copier, si vous me permettez de vous emprunter votre bureau... »

Il fit comme il disait, et consigna de nouveau les remèdes qu'il prescrivait. Lorsqu'il retourna près du lit, il remarqua que le Prince semblait fatigué même s'il reprenait un semblant de couleur. Il enveloppa ses intruments, les rangea dans sa trousse et referma cette dernière. Il récupéra son manteau qu'il avait déposé sur un fauteuil pour opérer.

« N'hésitez pas à faire appel à moi pour quoi que ce soit. »

Il s'inclina brièvement, posa encore une fois le regard sur ces yeux mystérieux, et prit congé.

[Le Couloir desservant les Appartements Privés]
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Leandro di Ascani
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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Lun 9 Avr - 23:14

[L'Embarcadère]

"Arrière, chiens, ou je vous embroche tous autant que vous êtes!"

Décidément, il y avait sol plus hospitalier que le sol vénitien! Leandro ne s’était pas attendu à être reçu à bras ouverts, mais certainement pas non plus avec une brique et un fanal.
On s’était d’abord refusé à lui ouvrir la porte, puis après ses menaces de la défoncer ou de faire sauter le fermoir d’une balle de plomb, on avait daigné l’entrebâiller.
Assez pour qu’il puisse glisser son pied, et ensuite une jambe et un bras en poussant un peu, et finalement son corps entier en exerçant une plus forte pression contre le montant de bois.

Il avait tout juste eu le temps de laisser tomber malle et ballot contre le parquet du hall qu’il se retrouvait confronté à une domestique furieuse et deux valets de pied rameutés par ses appels à l’aide. Le corsaire avait tenté en vain de s’expliquer, mais chacune de ses paroles était accueillie par de véhémentes sommations de quitter les lieux.
Perdant patience, il avait tiré sa lame hors de son fourreau, geste qui imposait d’ordinaire un silence bienvenu. Tel qu’il l’avait espéré, il put répéter qu’il était attendu par son ami de longue date, le Prince Elio Lacryma Adorasti, oui, oui, ami de longue date, le Prince, oui. En dépit de l’expression sceptique de ses interlocuteurs, il put apprendre que le Prince était absent et que même s’il s’était trouvé au palais, il n’aurait indéniablement pas permis qu’un vagabond s’invite dans sa demeure.

À ce point de la discussion, l’exaspération de Leandro avait atteint son comble et il se dirigeait par lui-même vers les escaliers, pressentant qu’il y repérerait les appartements d’Elio. Tenant en respect les laquais et la servante, à présent hystérique, il s’était rendu jusqu’à l’étage, dos au mur et épée brandie. Il s’était incliné devant deux autres membres de la maisonnée ou, plus précisément, une délicieuse jeune fille en train de sermonner vertement son cadet, offrant à leurs regards interloqués un sourire radieux.
Une fois dans l’interminable couloir, le navigateur avait jeté un coup d’œil dans chaque suite, en quête de celle de l’héritier Adorasti. On lui avait enfin indiqué laquelle était de son intérêt quand un valet avait couru pour faire rempart de son corps devant une porte bien précise.

Un grondement féroce doublé de quelques moulinets de sa rapière avaient suffi à le faire décamper et, satisfait, l’homme s’introduisait dans la chambre d’Elio.

Barricadant la porte à l’aide d’un fauteuil, stratégiquement coincé contre la poignée, il se retourna pour trouver la pièce à demi-plongée dans la pénombre, les rideaux tirés et celui qu’il désirait voir étendu dans son lit. La surprise se peignant sur son visage, il s’avança prudemment pour lancer :


"Et bien, mon capitaine, je n’avais pas pour souvenance que vous pratiquiez le rite ô combien agréable de la sieste! Cette satanée cité serait-elle déjà parvenue à bout de vos forces alors que moi-même n’y suis pas arrivé? J’en serais gravement offensé… quoiqu’avec la valetaille caquetante sous votre égide, je puis comprendre votre épuisement!"

Remarquant la pâleur du Prince, son ton s’adoucit quand il s’agenouilla à ses côtés, cherchant du regard ces inoubliables prunelles d’ambre.

"Elio? Tu es blessé?"
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Elio Lacryma Adorasti
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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Mar 17 Avr - 1:49

Le médecin s'en était allé. L'effet des soins qu'il avait apporté à son patient se faisaient à présent sentir et le prince ferma les yeux. Dans le silence de sa chambre plongée dans la pénombre des tentures, il laissa son esprit vagabonder tout en s'assoupissant. La douleur avait beaucoup reflué et ne restait à présent qu'une immense lassitude qui l'écrasait. Il avait l'étrange impression de ne plus faire qu'un avec le matelas de laine cardée, de s'y enfoncer, son corps devenu plus lourd que le plomb.

Il était au bord de basculer quand un vacarme provenant du couloir par delà la double porte le rappela à lui. Un grondement lui échappa. Allait-on jamais le laisser en paix ! Il commença à regretter de n'être pas resté plus longtemps Calle Galante. Révait-il ? Voici que l'on forçait sa porte !
Il voulut se redresser mais le mouvement qu'il fit lui envoya un coup de lance qui lui transperça le côté, le laissant suffoquant. L'intrus déjà bloquait la porte d'un fauteuil et s'avançait à grands pas, dans la pénombre, Elio ne pouvait distinguer clairement son visage. cependant, quelque chose de chaloupé dans la démarche ne lui était pas inconnu.

La voix vint à bout de ses derniers doutes et l'homme déjà agenouillé à coté de son lit était bien celui auquel il pensait. Le regard agrandi de stupeur, il réussit à articuler après un long silence estomaqué
.

"Leandro di Ascani ! Vous ? à Venise.. Chez moi ?"

L'espace d'un moment, le haut lit sculpté sembla occiller. Reminiscence soudaine d'un ancien tangage. Il ferma les yeux, l'odeur de poudre à canon, de bois détrempé par l'eau salé et de sang le submergea.

"Faut-il que vous soyez bien dans l'embarras pour vous présenter ici.. Vous disiez que Venise était le dernier lieu où l'on vous verrait jamais, pour votre bonne santé."

Il sourit, et un éclair d'or étincela sous les paupières qui se relevaient lentement.

"Vous aviez raison en quelque sorte.. Il semble que cette cité ne soit bonne pour la santé de personne en définitive."
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Leandro di Ascani
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MessageSujet: Re: La Chambre d'Elio   Sam 21 Avr - 20:16

"Chez vous, mon Prince," répéta Leandro avec une révérence trop ostentatoire pour être sincère.

Se redressant pour dévisager son interlocuteur, un sourire ravageur aux lèvres, il apprécia ce visage à peine altéré par la douleur et l’épuisement. Que de souvenirs, et non des moindres, lui étaient rattachés et ceux-ci étaient précisément ce pourquoi le corsaire se trouvait dans une ville dont il s’était lui-même défendu l’entrée. Il avait pu juger comme goûter à l’esprit et la volonté – son œil manquant pouvait en témoigner – de cet homme qu’il avait appris à estimer, à force de querelles et d’affrontements. Pour ce navigateur sans port ni attache, aucun lien n’apparaissait plus solide que celui qu’il avait noué avec Elio et le temps était à présent venu de le mettre à profit.

"À l’époque où j’ai déclaré cela, les vents m’étaient toujours cléments et les mers m’accueillaient à bras ouverts… ce qui n’est plus aujourd’hui le cas. Depuis nos aventures communes, la Fortune a étonnamment cessé de me sourire. À croire qu’un mauvais génie de votre connaissance m’aurait poursuivi de ses flèches afin de punir mes infidélités à son égard… Il aurait pourtant dû savoir que la parole des hommes de ma nature revenait au plus offrant."

Il s’interrompit brusquement comme ces conteurs qui, en aparté, confient un secret à leur auditoire avec un clin d’œil complice :


"Sauf en ce qui vous concerne, à n’en point douter, mon capitaine."

Et reprit aussitôt son récit sur le ton animé qui lui était propre, celui dont il usait pour narrer les fabuleuses histoires ramenées de ses périples dans les tavernes des bas-fonds ou au centre de ses hommes par une traversée interminable :

"Pour échapper aux foudres de notre ami commun, j’ai conduit mon équipage jusque dans des contrées merveilleuses que j’aurais aimé à explorer à vos côtés et sans doute vous vous y seriez plu vous aussi. J’y ai connu plus de femmes que je ne peux en compter, mais n’ai pu vous chasser de mes pensées, ô mon Prince."

À nouveau, sa bouche dévoilait deux rangées de perles qu’il n’avait dérobées à aucun marchand.

"Ainsi donc, j’ai cru bon de venir m’enquérir de votre santé en cette ville où on ne penserait pas à venir me chercher noise. Ai-je bien fait?" demanda-t-il, empruntant les inflexions d’un apprenti en quête de l’approbation de son précepteur. "Nos rôles sont inversés, à présent, n’est-ce pas? Vous êtes le maître à bord, cette fois, et c’est avec humilité que je vous offre mon bras – et non point ma tête, il n’y aurait pas grand-chose à en tirer! – et tout ce qui pourra bien s’accorder à la fantaisie de Sa Grâce, si celle-ci daigne considérer ma modeste personne digne de son service!"

Sa tirade se conclut à genoux, tel un chevalier à son adoubement, et il demeura immobile dans un silence recueilli jusqu’à ce qu’il ne puisse plus contenir le rire qui remontait irrépressiblement de sa poitrine. En un instant, il était de nouveau sur pieds et réduisait la distance qui le séparait de son interlocuteur pour atteindre une proximité absolument et divinement inconvenante :

"Et je peux t’assurer que dans la situation où elle s’est embourbée, ma modeste personne serait prête à cirer tes bottes, nettoyer tes cabinets d’aisance et dormir sur une paillasse en travers de ta porte pour te garder des scélérats qui voudraient attenter à ta vie..."

La malice pétillant dans son regard, il porta ses lèvres à l’oreille du Prince pour y glisser :

"À moins que Sa Seigneurie ne me découvre de plus grande utilité tout auprès d’elle."
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La Chambre d'Elio

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