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Muzio Barrozi Médecin

Inscrit le : 14 Mai 2005 Messages : 710
| Sujet: Re: Calle Bardini Mar 8 Mai - 16:03 | |
| Esthétiquement, c'était parfait. La bouche entrouverte sur un mot inachevé, les yeux un peu écarquillés, comme étonnés, la seconde en suspens dans la position instable, et puis la chute. Le bruit soudain de l'entrée du corps dans l'eau rompit l'harmonie. Muzio n'eut pas le temps de réagir, de retenir son compagnon ou de lâcher sa main. Il le suivit loyalement dans sa chute.
Le contact avec l'eau glaciale fut brutal. Celui avec la main de Danilo fut rompu. La tête de Muzio fut immédiatement lavée de toute pensée. Il n'y eut qu'un grand vide mêlé d'un peu d'hébétude. Quelques mouvements de bras, esquissés en un réflexe, le ramenèrent à la surface où il fit son apparition, les cheveux collés au visage. Il les repoussa vers l'arrière, passa la main sur ses yeux irrités, et toussa en recrachant un peu d'eau. Il avait bu la tasse comme un débutant. En songeant aux souillures du liquide dans lequel il baignait, il dut réprimer une nausée qui faillit se mêler à sa toux. Un grand frisson de froid, de surprise et de dégoût le secoua.
Hippocrate avait-il appris à ses disciples à nager ? La question pouvait être laissée en suspens. Muzio en tout cas, lui, savait nager. Les étés de son enfance avaient été marqués par les baignades dans le ruisseau qui coulait non loin de son village natal. Et puis, quelques fois, il avait été en bord de mer. Il se rappelait la fascination qui l'avait pris la première fois qu'il avait vu la mer... Mais là n'était pas le problème. En bord de mer, donc, il s'était baigné aussi, malgré les avertissements désapprobateurs des anciens qui le menaçaient de tous les maux du monde. Mais lui était enivré par les vagues régulières et tièdes qui remplaçaient le courant de son ruisseau et qui en le soulevant lui arrachaient des cris de joie. Il y était retourné presque chaque année après, seul, avec des amis, puis avec... Puis il n'avait plus voulu affronter les souvenirs que la mer convoyait. Il n'y allait plus.
Muzio donc, savait nager. Une fois sa quinte de toux humide surmontée, il rejoignit le bord du canal et s'y agrippa à son tour, aux côtés de della Lonza. Della Lonza qui lui avait imposé ce bain répugnant et glacial, et dont l'estime que lui portait le médecin s'abaissa insensiblement.
« La prochaine fois que vous nous offrez une baignade, prévenez-moi, d'accord ? » plaisanta-t-il cependant. « Vous n'avez pas de mal ? »
Il se hissa sur le quai. Le gondolier s'était avancé prudemment, mais ayant reçu son paiement il ne tarda pas à s'éloigner, encouragé par un signe de Muzio. Il aurait de quoi faire rire ses compagnons dans la soirée, sans doute. Le médecin se releva, essora vigoureusement ses habits, secoua ses cheveux et s'adressa à Danilo avec bonne humeur:
« Vous ne m'en voudrez pas si je ne vous aide pas à remonter ? Un bain me suffit tout à fait. Voulez-vous que je vous débarrasse de votre canne ? »
Son regard tomba sur sa trousse restée tranquillement sur les pavés. Heureusement, il ne l'avait pas eue à la main... Il l'ouvrit délicatement, du bout des doigts pour ne pas la mouiller, et en ressortit deux morceaux de tissu. Il réserva le premier pour Danilo, et s'essuya le visage et les mains dans le second. Le froid de l'eau, néanmoins, s'était introduit dans la moindre de ses cellules et il n'aspira plus qu'à enfiler des vêtements secs. Il frissonna de nouveau et se tourna vers Danilo.
En l'observant fugitivement dans cette posture, dégoulinant d'eau plus ou moins sale et se redressant à son tour, il effaça provisoirement de son esprit l'idée d'une chute volontaire. Car à vrai dire, sur le coup, il y avait songé. L'esquive en guise de réponse, puis la révélation de l'identité de Raffaele di Grazziano... Il aurait dû se montrer plus prudent et s'en voulut. Derrière les meilleures allures pouvait se cacher un traître, ici à Venise. Mais là, cela n'avait finalement aucun sens. Il se secoua pour chasser sa torpeur. Froid.
« Je vous propose des vêtements secs et une boisson chaude... Peut-être pas digne du Florian, mais enfin... J'habite à deux pas. »
[La Maison du Médecin - Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque] _________________ Une mauvaise herbe est une plante dont on n'a pas encore trouvé les vertus. |
|  | | Danilo della Lonza Gentilhomme - Ca'Adorasti

Inscrit le : 16 Déc 2006 Messages : 92
| Sujet: Re: Calle Bardini Dim 27 Mai - 10:34 | |
| Le médecin savait nager. Cela rassurait un peu le pianiste, il n’avait pas eu une folle envie de retourner nager dans le canal pour le récupérer, bien qu’il l’aurait fait si Muzio avait été en danger. Le médecin s’arrangea pour bien prendre la mésaventure, et Danilo lui en fut quelque peu reconnaissant. Il avait entraîné la bonne personne sous l’eau, au moins. Il répliqua sur un ton cherchant la plaisanterie.
« C’est promis, je choisirai mieux ma baignoire la prochaine fois. Je suis légèrement blessé, je crois, mais seulement à ma fierté. A cela, je doute qu’un médecin puisse quelque chose. Je pense que je peux très bien remonter tout seul, sans doute aussi facilement que j’en suis descendu. »
Il posa sa canne sur le pavé, et d’un bond se rétablit sur la bordure de pierre qu’il n’aurait jamais dû quitter. Dire qu’il avait pu glisser stupidement sur un acte aussi anodin… Il eut le réflexe de porter la main à sa poche à la recherche de son mouchoir, se rappela à temps que ce dernier était aussi trempé que son visage. Il retira sa cape, lourde d’eau, se secoua au mieux pour faire partir l’excédent de liquide. D’une main, il attrapa sa queue de cheval et l’essora autant qu’il le pouvait. C’était mieux que rien. Ce genre d’aventure aurait pu lui rapporter une crève, mais sa résistance aux maladies était très supérieure à la moyenne. Pas comme Mathilde.
Sa main s’arrêta de travailler sa chevelure et il resta en suspens, une ombre sinistre passant dans ses yeux. N’importe quoi. Strictement n’importe quoi, n’importe quelle aventure, n’importe quel détail, son esprit malade le tournait pour le remettre face à Sa mort. Il se mordit violemment l’intérieur de la lèvre, la douleur et le goût du sang lui remettant rapidement les idées en place. Il tenta un sourire parfaitement artificiel pour donner le change, mais ses yeux mirent quelques instants à suivre et à retrouver un semblant de joie.
Il prit le morceau de tissu de Muzio comme une bénédiction, s’essuyant le visage en même temps qu’il décrassait sa tête de ses idées noires. Il faisait de nouveau bonne figure, c’était tant mieux.
« J’accepte volontiers votre invitation. J’avoue ne pas avoir grande envie de rentrer Ca’Adorasti ainsi. Si cela n’est pas abuser de votre bonté, bien entendu. Je serais très ennuyé de vous causer plus de soucis qu’à cette heure. »
Il emboîta le pas du médecin, plutôt satisfait de la tournure que prenaient les évènements.
« Je me rends compte que j’ai réussi à illustrer la sagesse populaire qui veut que tout artiste soit aussi affreusement maladroit. Ce n’est pas là mon habitude, pourtant, mais vous avez semble-t-il eu le malheur de me rencontrer un jour de malchance. Je m’excuse encore platement pour cette mésaventure stupide. Soyons optimistes, d’ici quelques semaines nous en rirons, et qu’importe que cela soit à mes dépens. »
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