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Calle Trevisi

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Du Bout des Doigts



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MessageSujet: Calle Trevisi   Dim 14 Jan - 20:33

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Raffaele di Grazziano
Frère du Prince - Ca'Grazziano



Inscrit le : 12 Nov 2006
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Jeu 1 Fév - 22:25

[Place St Marc - Rive du Grand Canal]

Raffaele laissa l'homme déplier ses doigts pour examiner sa blessure et fixa son visage penché tandis qu'il tenait son poignet. Il inclina la tête à l'évocation de l'ancien médecin. Bien qu'il ne comprit pas l'allusion, il détecta une sorte de menace dans ses paroles. Sans doute, il était facile de s'attirer les foudres de l'aristocrate. Mais il ne voyait pas ce qu'un médecin pouvait... Et puis il sourit. Il voyait très bien. L'intimité dévoilée au praticien, les confidences, le contact physique obligé, tout ceci pouvait être une arme pour un esprit mal intentionné. L'allusion à l'accident lui fit penser que peut-être certain vénitien, irrité, lassé, n'avait pas été étranger à l'affaire.

Puis Luciano se leva et depuis le quai lui tendit la main pour l'aider à quitter la barque. Tant de prévenance enchantait positivement le jeune prince. Il adorait cela. Il avait toujours aimé que les hommes plus âgés le choient. Il avait souvent joué de son charme et de sa jeunesse pour les séduire. Ce n'était jamais bien difficile, personne n'aimait vieillir et la compagnie d'un garçon plus jeune donnait l'illusion que le temps ralentissait, et affichait aux yeux de tous que certaine vigueur était toujours bien présente.

Il se leva et saisit la main tendue.

"Ne vous inquiétez pas, je n'ai pas l'intention de faire verser l'embarcation. J'ai vu comme elle était peu stable et je ne compte pas être la pièce maîtresse au dîner des rats."

Il s'appuya avec légèreté sur l'appui offert et gagna la terre ferme à son tour. Il ne dissimula pas son soulagement quand son pied toucha le sol et un sourire éclatant vint illuminer son visage
.

"Dieu que c'est bon ! Le plaisir que j'avais à votre compagnie fut beaucoup amoindri par le déplaisir que j'éprouve à être sur l'eau. Cependant..." Il baissa la tête un instant puis la releva et son regard bleu eut cette tendresse hésitante qu'il savait si bien feindre. "...votre présence à mon coté a rendu ce voyage beaucoup plus attrayant qu'il n'aurait dû l'être et de cela, je vous suis infiniment reconnaissant, Monsieur di Lorio."

Il lâcha comme à regret la main du gentilhomme et fit quelques pas vers les maisons. L'endroit était désert, il n'était pas encore l'heure des visites et chacun déjeunait chez soi. Il s'adossa dans le renfoncement d'un mur de pierre et à son tour examina sa blessure. Une grimace plissa son nez, comment une si petite chose pouvait-elle causer une telle douleur.

D'une voix douce, le regard limpide à nouveau levé vers l'homme, il murmura
.

"Me rendrez-vous mon ruban à présent ?" Sa main valide repoussa sa chevelure éparse. "Ma parenté n'est pas de celle qui apprécie beaucoup les mises négligées, voyez-vous et..."Sa voix baissa encore d'un ton. "vous m'éviteriez une réprimande."

Un joli sourire d'excuse, un rien d'ingénuité dans le regard. Et le genoux botté qu'il pliait lentement pour appuyer sa semelle contre le mur derrière lui.
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Luciano di Lorio
Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti



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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Sam 3 Fév - 2:11

[Place St Marc - Rive du Grand Canal]

Quelle sublime vision que celle de Raffaele, le rejoignant sur la rive avec un sourire rayonnant. Régler les préparatifs nécessaires à sa venue, puis établir ses quartiers au Palais Adorasti en bonne et due forme, avaient momentanément détourné Luciano de plaisirs tels qu’il connaissait à cet instant précis. Toujours, il avait fait prévaloir la beauté, le charme, la grâce sur toutes les qualités requises chezses conquêtes. Ses désirs n’avaient besoin d’aucun esprit pour être épanchés. Le jeune homme devant lui possédait manifestement vivacité qui l’élevait au-dessus de ces simples liaisons qui, aussitôt consommées, perdaient tout leur intérêt. Si, et seulement si, il se révélait aussi enivrant que le laissaient entrevoir sa silhouette svelte et sa langue effilée, et s’il se montrait le moindrement digne de confiance, l’aristocrate envisagerait de conclure une alliance, un échange de bons procédés, comme le décrivaient si grossièrement les marchands. Il était de ces choses qu’un homme de son âge et de son expérience était en mesure d’accomplir et de ces choses qui demeuraient à la portée du blond jouvenceau. Il ne pourrait jamais survenir un second Andrea Adorasti. Il pourrait cependant – et éventuellement – n’y avoir qu’un seul Raffaele Scaligeri.

Grandement amusé par les amabilités de son interlocuteur, il ne put s’empêcher de sourciller devant la lueur presque affectueuse qu’il crut lire dans les prunelles bleues, levées vers lui. Le chat se faisait soudainement câlin, enjôleur d’une bien agréable façon. Était-il en quête de quelque caresse? Le noble en doutait fortement. Bien qu’il fût flatté par de telles attentions, il n’oubliait pas que son jeune compagnon était pourvu de griffes comme de crocs aiguisés, et qu’au moindre instant, il risquait d’en faire les frais. Il s’engagea néanmoins à sa suite, balayant les lieux du regard pour constater qu’ils étaient seuls.

« Je suis plus qu’honoré d’avoir pu agrémenter de quelque façon votre éprouvante traversée, Monsieur, et me dois de souligner votre courage à braver les flots, en dépit de votre aversion pour l’eau. »

Faisant face à son compagnon, il observa son petit manège, sentant un sourire moqueur poindre aux coins de ses lèvres. Tout était parfait, des yeux clairs à la voix envoûtante et cette bouche absolument délicieuse, mimant à merveille la contrition. Assurément, il s’y serait laissé prendre… si la brûlure dans sa paume ne l’avait pas douloureuse mis en garde contr ce garçon de chœur qui, en un éclair, prenait la forme du pire des diablotins.

Affichant l’expression de celui qui se sait près de triompher, il se rapprocha de son vis-à-vis, des doigts audacieux se glissant sur une cuisse relevée.

« Moi qui vous croyais ici pour échapper au joug familial et étranger aux remontrances des bien-pensants… lui souffla-t-il à voix basse. Faites-vous maintenant si grand cas d’une mise négligée? Vous ne vous souciiez pourtant bien peu de votre allure lorsque vous avez escaladé la table du Caffé et m’exigiez votre ruban d’une manière fort différente… »

Un sourire retroussa lentement ses lèvres alors qu’il évoquait cette scène, qui devait se colporter de bouche à oreille au moment même. Il reprit, détachant chacun de ses mots comme il se les rappelait:

« Qu’avez-vous dit alors, Monsieur? Cessez et rendez-moi ce ruban, sinon par Dieu je vous ferai perdre contenance devant cette assemblée de faux-culs, déjà prêts à blâmer ce que je suis en train de faire? »

Réduisant la distance les séparant jusqu’à ce que leurs deux visages ne soient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, son soufflant caressant une joue tendre.

« Aurais-je enfin gagné votre estime pour que vous vous montriez aussi obligeant, tout à coup? Un tel gage mérite rétribution… »

Sa main valide vint soupeser une masse de cheveux blonds, remontant doucement pour lisser quelques mèches rebelles, dans le but de nouer par lui-même le lien tant convoité.

Serait-ce si facile?

Cela aurait été trop dommage.

Son genou allant se loger entre les jambes de Raffaele, Luciano le plaqua contre le mur, ses doigts tirant brutalement la chevelure que, quelques secondes plus tôt, il couvrait de sa délicatesse. Ignorant la souffrance qui s’ensuivit, sa main blessée se saisit de celle, tout aussi mal en point, de son cadet, la pressant avec fermeté. Sa bouche cruelle se referma sur la chair délicate d’un lobe pâle avant qu’il ne demande :

« Me croyez-vous naïf au point de vous accorder un trophée si durement gagné? Sans aucun paiement en retour? Au nom d’excuses grotesques? Et alors que vous ne le méritez point? » articula-t-il, sa voix claquant sèchement dans l’air froid.

Il plissa des yeux, l’entaille dans sa paume désapprouvant qu’on manque de soin à son égard.

« Pour qui me prenez-vous, Monsieur Scaligeri… si Scaligeri est bel et bien votre nom? Un mécène plus sot que débonnaire, qu’il vous sera possible de piller d’une de vos moues ravissantes? Ou simplement un imbécile? »

Il marqua une pause, autant pour que ses paroles soient bien entendues que pour apprécier le parfum de son captif, savourer ce sentiment de possession, qui lui laissait en présager tant d’autres, plus grisants encore.

« Dans chacun des cas, je vous apprendrai la leçon suivante, mon garçon : n’osez même pas songer à me tromper, comme vous l’avez sans doute fait avec une myriade de pauvres fous auparavant, car j’ai le désir et le talent d’infliger des souffrances tout sauf délicieuses ainsi que des disparitions moins clémentes qu’une chute fâcheuse dans la lagune. »
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Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate.
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Dim 4 Fév - 0:24

L'aristocrate semblait céder à la tentation.
Il s'approchait et le contact de ses doigts glissant sur sa cuisse, tout autant que la voix sourde murmurée à l'oreille du jeune prince firent frémir ses muscles. Puis l'homme lui rappela ses propres paroles et une flammèche pétilla dans les yeux bleus. Une main vint remonter la masse de sa chevelure, caressante de la façon dont on flatte un animal. Puis, alors qu'une chaleur diffuse commençait à se répandre dans ses veines, l'attitude de l'homme changea du tout au tout.
Un genou durement imposé entre ses jambes, bloquant la possibilité d'un mouvement défensif, et la main devint serre s'accrochant à ses mèches blondes, tirant sa tête en arrière, tandis que le corps robuste de l'aristocrate pesait contre le sien plus léger et le plaquait contre le mur. Il voulut se dégager et eut un mouvement pour remonter son propre genou entre les cuisses de Luciano, mais il n'acheva pas le geste. L'homme avait saisi sa main blessée et la pressait brutalement dans la sienne, mêlant leur sang et lui causant une telle douleur qu'il ne put réprimer un cri rauque qui s'acheva en un feulement de rage.

Luciano continuait de lui tenir ses discours édifiants et menaçants tout à la fois mais il n'écoutait plus. Sa réaction non réfléchie fut celle, instinctive, d'un animal pris au piège. Il se tordit pour échapper à la poigne, sa main libre s'accrochant au manteau de Luciano pour le repousser, le maintenir à distance. Il rua violemment, sa botte glissa sur le pavé humide et il plongea vers leurs mains jointes, laissant quelques cheveux dans l'affaire. Il n'était pas de ceux qui se pâment sous la douleur, ni de ceux qui se laissent dominer sans combattre. Il ne cédait pas, ne pleurait pas, ne gémissait pas. Il ne se soumettait pas, il ripostait. Ses dents aiguës trouvèrent le poignet de l'homme comme une évidence et s'enfoncèrent dans la chair jusqu'à ce qu'il sente le goût du sang lui emplir la bouche.
Quand il releva la tête, son regard avait changé. Plus aucune trace de tendresse ou d'ingénuité dans les prunelles bleues, mais un feu de glace, violent et halluciné qui dansait follement en écho au souffle saccadé qui s'échappait de ses lèvres tachées de sang
.

"Je choisis toujours les professeurs dont j'accepte les leçons. Il vous faudra beaucoup plus que cela pour prétendre à ce rôle. Je ne rends pas les armes aussi facilement et si je ne vous crois pas un pigeon, faites moi l'honneur de ne pas me croire une putain."

Sa main, à son tour, retint celle de Luciano qu'il savait blessée et peut-être affaiblie par la morsure et pesa durement pour la tordre sauvagement, la douleur qui s'ensuivit agrandit un peu plus ses yeux, mais aussi aiguë soit-elle, il savait qu'il en infligeait une toute égale. Et son regard immense ne lâchait pas les yeux de l'aristocrate.
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Lun 5 Fév - 2:29

Tel que Luciano l’avait deviné, le mauvais ange responsable de sa main blessée ne tarda pas à prendre la place de l’ingénu qui, quelques instants plus tôt, l’incitait à lui rendre son lien de soie. Se débattant comme un beau diable, il obligea l’aristocrate à presser son cadet contre le mur avec plus de force encore, afin de contenir ses ardeurs. Si celui-ci possédait la vivacité inhérente de la jeunesse, son opposant avait l’avantage d’être doté d’une constitution solide qui ne s’était pas érodée avec l’âge. Cependant, en dépit de cet atout, le noble ne put retenir le garçon devenu teigne lorsque ce dernier s’attaque à son poignet découvert. Si son premier réflexe fut de retirer prestement son bras hors de portée, les dents fermement plantées dans sa chair le dissuadèrent d’esquisser le moindre mouvement.

Son regard assassin croisa celui de son adversaire, animé par la même folie. La pensée incongrue que Raffaele lui apparaissait plus invitant encore, avec cette bouche rehaussée par un sang qui savait être le sien, traversa son esprit, fugace, mais fut bien vite éclipsée par l’irritation que suscitèrent en lui les paroles impudentes qu’on lui adressa. Avant de n’avoir pu formuler une réplique, un grondement de colère s’échappait de ses lèvres à la douleur que lui causa son estafilade, cruellement écrasée. Il relâcha immédiatement sa prise sur la chevelure blonde pour refermer ses doigts en un poing qui alla directement toucher l’estomac alors qu’au même moment, son genou s’élevait entre les deux jambes du jeune homme. Profitant de l’effet de surprise, il recula promptement, dégageant avec soulagement sa main ensanglantée. Une visite chez Maître Barrozi s’imposait, désormais. Ses yeux se posèrent froidement sur la forme prostrée, ses lèvres qui n’avaient formé jusqu’alors qu’une ligne dure s’étirant dans un sourire satisfait.

Le noble jeta un coup d’œil aux alentours pour s’assurer que la rue était toujours déserte, remarquant sa canne qui, au cœur de leur échauffourée, avait roulé quelques pas plus loin. S’en saisissant, il la soupesa d’un air songeur avant de se camper devant le jouvenceau. Il admira l’image que lui offrait ce dernier pour ensuite se pencher et se saisir de la chevelure blonde de sa main tailladée, comptant bien laisser sa marque sur son « protégé ». Il lui força à relever son menton à l’aide de sa canne, une menace tacite se reflétant dans ce lourd appui d’ébène qui, au moindre moment, aurait pu frapper.

« Si, pour vous dompter, il me faut user de la force, je m’exécuterai sans hésiter, Monsieur. Vous ne seriez pas le premier que j’aie eu l’honneur de briser et, croyez-moi, comme tous les autres, vous regretterez de ne pas vous être plié de par vous-même et serez trop heureux de vous incliner devant moi, au point de me supplier à genoux de faire de vous ce que vous vous défendez d’être. »

Son sourire s'élargit alors que, parodiant une affection paternelle, il tapota le sommet du crâne de Raffaele, faisant glisser sa canne le long de la silhouette écarlate pour s'arrêter contre sa poitrine dans un geste rappelant l'escrimeur ayant atteint son adversaire au coeur.
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Lun 5 Fév - 22:24

Un instant très court, leurs regards se mêlèrent, hypnotisés l'un par l'autre comme deux fauves face à face. Puis le vieux lion eut un rugissement profond et le coup de patte ne se fit pas attendre. Bien qu'il ne se soit pas attendu à une cordiale accolade, le jeune prince n'avait pas espéré un tel déploiement d'amabilités.
La main de l'aristocrate lâcha sa chevelure, lui accordant un répit mais à peine Raffaele eut-il relevé la tête que le poing de l'homme s'enfonça dans son estomac. Le souffle coupé, un afflux de vin remonta dans sa gorge qu'il aurait sans doute renvoyé sur le jabot de son vis à vis si un nouveau coup, beaucoup plus vicieusement placé, ne l'avait cueilli comme un fruit mur. Une décharge de douleur traça une ligne de feu jusqu'à son ventre à la vitesse de l'éclair et il glissa à genoux, les deux mains au sol, incapable de bouger de respirer ou même de crier, il ne put cette fois endiguer le flot de vin qui inonda de pourpre le pavé et la manche de son pourpoint, imbibant la manchette de dentelle qui recouvrait sa main.
L'esprit embrumé, au bord de la perte de conscience, Raffaele eut un sursaut, il ne pouvait rester là à attendre la suite qui n'allait sans doute pas tarder. Il cligna plusieurs fois des yeux, essayant de repousser l'afflux de souffrance qui irradiait de son bas-ventre jusqu'à son plexus, tandis que le visage blême sur le sol humide, une main crispée sur l'arrête d'un pavé et l'autre serrant dans son poing le second gant, il tentait de remonter ses genoux contre lui pour se protéger.

Un grondement de rage franchit ses mâchoires crispées quand le pommeau d'argent de la canne le força à lever la tête. Là-haut, très haut, se perdant dans une brume d'altitude, un sourire se formait sur les lèvres de Luciano.
Les paroles tombèrent, méprisantes et énoncées d'une voix parfaitement calme. La menace était claire, l'intention encore plus. Etait-il possible que l'homme élégant dont il avait lu clairement le désir au Caffé Florian soit le même que cet homme violent qui le rossait en pleine rue dans l'espoir non dissimulé de le voir céder à ses avances ? Parce que c'était bien de cela dont il s'agissait, n'est-ce pas ? Tout cet affrontement, n'avait pour but que l'assouvissement d'un désir charnel, n'est-ce pas ?
Vraiment ?
N'y avait-il rien d'autre derrière le bleu des yeux étincelants ?

Et puis l'extrémité de la canne glissa le long de son corps pour s'immobiliser sur sa poitrine. La douleur s'atténuait un peu, il ne saurait se relever déjà mais il pouvait respirer ce qui était un bien mieux. De sa main blessée, il s'accrocha à la canne, la repoussant du même mouvement et s'en servant comme appui pour se redresser, il passa en position assise, les genoux relevés contre sa poitrine et le dos appuyé au mur glacé. Et puis la phrase qu'il avait prononcée au Florian, que Luciano avait répété un peu plus tôt lui revint en mémoire et un rire incontrôlable le secoua pendant une longue minute avant qu'il ne se reprenne et que la tête inclinée de coté il ne lève les yeux vers la haute silhouette qui se tenait devant lui
.

"Voici donc la façon dont on vous fait perdre contenance ? Et voici donc la réaction que l'on obtient à vous ôter le vernis des convenances. Etes-vous un rustre sous la dentelle, Monsieur di Lorio, que vous ne trouviez que la force pour imposer votre volonté ?"
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Mar 6 Fév - 4:22

La ténacité de Raffaele était méritoire. Tout à fait inconsciente, mais méritoire. Le noble devait s’avouer étonné par cette incroyable résistance face à l’autorité et cette amusante répartie qui ne semblait pas quitter le garçon, même après la défaite. Il l’observa avec curiosité se servir de sa canne pour tenter de se remettre sur pied, puis éclater d’un rire saugrenu, au vu de la situation, avant de lancer une de autre de ses piques empoisonnées. Poussant un léger soupir, Luciano le saisit par le collet de son manteau pour le soulever de terre avec plus de délicatesse qu’il n’en avait usée pour l’y faire tomber. Il considéra un instant, pensif. Le garçon avait reçu sa leçon, à défaut de l’avoir bien apprise. Certes la correction avait été dure et il aurait surprenant qu’avec l’aveuglement de son âge, il ait pu apprécier pleinement les qualités d’un tel enseignement.
Cependant, pour le moment, une seule admonition suffirait à cet élève bien impétueux, si son tuteur souhaitait qu’il ne retienne de ses préceptes.


« Il me serait possible de vous renvoyer cette question, Monsieur. Est-ce votre noble héritage qui vous a appris à menacer un gentilhomme de souiller son honneur? Ou encore de créer tout un émoi dans un lieu fréquenté par la bonne société? S’en prendre impunément à son aîné? Quel sorte d’Ange êtes-vous donc pour contrevenir ainsi aux règles établies par l’Éternel? »

Tirant son mouchoir de sa poche, il reprit la tâche débutée au Florian en nettoyant sommairement la figure de son cadet. L’aristocrate, soucieux de la tenue de son favori, faisait de nouveau surface après avoir cédé la place à sa contrepartie, moins indulgente envers les écarts de conduite de ce dernier. Le contraste n’était pas incongru, il s’inscrivait plutôt dans l’ordre naturel des évènements comme si, inévitablement, les apparences se devaient de reprendre le dessus sur tout ce qui aurait pu troubler l’onde imperturbable du personnage de Luciano di Lorio.

« J’ai conscience que je puisse apparaître comme le plus condamnable de nous deux. Je ne jouis pas de l’innocente fraîcheur de la jeunesse, en mesure de pardonner presque tous les excès. J’ai depuis longtemps passé cet âge, le mien est celui de l’expérience et du discernement. C’est pourquoi je vous dirai que chaque homme, sous le vernis des convenances, comme vous le présentez si bien, est empli des mêmes espoirs, des mêmes peurs et des mêmes désirs. L’homme de haute naissance plus que tout autre, puisqu’il détient les moyens d’assouvir chacune de ses envies et se défaire de ses contraintes. »

Il laissa ses doigts effleurer plus longuement une joue trop douce, un certain regret dans son toucher caressant.

« J’aurais pensé que vous l’aviez déjà réalisé, mais peut-être me suis-je trompé sur votre véritable nature, Monsieur, et n’êtes-vous en fait rien de plus que le jouvenceau tendre et naïf qui, cherchant à échapper à ses obligations familiales, part en quête de quelque donzelle à déflorer dans une ville réputée pour son libertinage. »

Sa main se glissa dans son manteau pour se refermer autour d’un lien de soie.

« Si tel est réellement le cas… »

Il présenta sa paume ouverte où reposait le ruban à la source de leur litige, son regard plongé dans celui du jeune homme, espérant en son for intérieur une réponse qui s’accorderait à sa pensée.

« Je vous remets votre vertu. »
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Mar 6 Fév - 20:38

Le regard de Raffaele se troubla quand l'aristocrate se pencha sur lui, s'attendant à une pluie de coups qui ne vint pas. Au lieu de cela, on le remit debout et il resta appuyé contre le mur, face à son adversaire qui paraissait fermement décidé à l'éduquer d'une manière ou d'une autre. Ainsi la correction était terminée, on passait à l'étape suivante. Le jeune prince réprima un sourire et son regard glissa sur les lèvres d'où tombait la leçon avant de remonter aux yeux sévères posés sur lui. Sa voix s'éleva, douce et calme, un rien charmeuse et souriante.

"Me suis-je prévalu d'une manière ou d'une autre de cette noblesse dont vous me reprochez de n'avoir point les manières ? Je ne crois pas avoir fait une telle chose, non plus d'ailleurs que de m'être prétendu angélique. Et il me semble que vous avez pris votre part du plaisir à créer l'émoi dont vous faites état. De plus, je ne crois pas mes ainés sans défense, et si pour leur malheur ils l'étaient... ma foi, je ne vois pas quel serait pour moi l'intérêt de les cotoyer. On n'apprend rien de la fréquentation des faibles, n'est-ce pas ?"

Il s'interrompit alors que Luciano s'employait à le débarbouiller. C'était la seconde fois que l'aristocrate faisait un tel geste et la douceur avec laquelle il agissait juste après les coups était quelque chose que Raffaele connaissait bien. Il connaissait même parfaitement ce genre d'hommes là chez qui se succédaient naturellement la violence et les caresses, l'impertinence de son caractère semblait les attirer comme des mouches. Il était en terrain connu.

Les doigts qui l'avaient meurtri glissèrent sur sa joue, s'y attardant un instant pour se retirer comme à regret. Puis l'homme, comme déçu qu'il puisse être ce que son jeune âge laissait penser, lui présenta le lien soyeux dans sa main ouverte. Raffaele fit un pas et enroula ses doigts au ruban. Sa main resta dans la main ouverte et il posa son front contre la poitrine du gentilhomme dans une attitude déconcertante. Il resta là quelques secondes, immobile, à respirer son parfum masculin.
Puis, il se détacha de son contact et recula, serrant la soie noire dans son poing fermé. Il tourna les talons et fit quelques pas dans la ruelle comme pour quitter la scène avant de s'arrêter. Le courant d'air envola sa chevelure quand il pivota lentement sur lui-même pour faire nouveau face au gentilhomme et un sourire de chat étira ses lèvres
.

"Croyez-vous vraiment en ce que vous dites, Monsieur di Lorio ?"

D'un geste gracieux, il leva le bras devant lui sans se départir de son sourire. Son regard se fit malicieux et il inclina la tête tandis que sa main s'ouvrait, rendant sa liberté au lien de soie qui s'envola en tourbillonnant vers le canal, vers Luciano.
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Mer 7 Fév - 7:27

C’était une offre à prendre ou à laisser. La mise était élevée, Luciano ayant risqué de perdre l’ensemble de ses gains ou de remporter une seconde manche, et tout reposait à présent sur la main de Raffaele qui, jusqu’ici, avait joué assez finement pour ne l’abattre qu’au dernier moment. Il se raidit imperceptiblement lorsque le ruban lui fut dérobé et que le blond éphèbe se lova contre lui d’une façon des plus inattendues. De surprise, il n’osa esquisser le moindre mouvement et déjà, la chaleur contre sa poitrine s’évanouissait au profit du vent hivernal. Il ne chercha pas à la retenir, cela aurait été inconvenant, pire, cela aurait été contraire à sa nature et à son rang, deux éléments intrinsèquement liés. Retenir, cela aurait été supplier et il était certainement le dernier homme à s’humilier ainsi.

Éprouvait-il le moindre soulagement à observer cette silhouette carmine s’éloigner? Cela aurait pu être possible, puisqu’assurément, le jeune homme lui aurait amené son lot de contrariétés à régler, de scandales à étouffer ou de damoiselles à expédier dans un couvent reculé. Ce n’était toutefois que la désagréable sensation d’avoir été floué qui s’insinuait en lui, lancinante comme la douleur qui émanait de sa paume vide. Avait-il véritablement pu faire erreur sur le compte de son compagnon? Qu’en était-il alors de l’épisode du Florian? Ou de son poignet meurtri? Rien de plus qu’un acte de légitime défense de la part d’un infortuné jouvenceau qui, à défaut d’user de plus de civilité, ripostait avec toute l’inconscience que lui prodiguait son inexpérience? Ces yeux bleus n’avaient donc reflété que la plus pure, mais surtout la plus ennuyeuse des vérités?

La partie était-elle vraiment terminée? L’aristocrate ne savait qu’en penser. Cette mésaventure – si on pouvait la qualifier ainsi – lui démontrait seulement qu’on ne pouvait prêter les meilleures intentions, soit les mauvaises, au premier venu. Peut-être s’était-il laissé duper par sa ressemblance avec les garçons qu’avaient été Andrea et lui-même? Tous ne pouvaient pas aspirer à ce rôle et qui sait? Le jeune Raffaele avait fait preuve d’une force de caractère étonnante lors de leurs joutes verbales comme de leurs féroces affrontements. Peut-être saurait-il s’orienter sur la bonne voie par lui-même?

Et alors que le noble s’apprêtait à se détourner à son tour, une voix maintenant familière suspendit son geste. Un sourire ni narquois, ni triomphant, ni même surpris se peignit sur ses traits, indubitablement un sourire qu’il n’adressait qu’à très peu. Son regard suivit le tracé virevoltant que décrivit leur lien dans l’air froid, le saisissant avant qu’il ne termine sa course dans les eaux sombres du canal.

« Je n’osais y croire, Monsieur Scaligeri, mais vous m’avez donné raison de ne point douter de votre qualité. »

Ce disant, il s’approcha à nouveau, cette fois investi de desseins fort différents. Un bras trouva sa place autour d’une taille svelte, une main se perdant dans une chevelure lunaire, caressant autant qu’elle pouvait rosser, une bouche s’empara enfin de ces lèvres ironiques, les mordant sans retenue parce qu’il n’aurait pu s’empêcher d’entremêler tendresse et cruauté.
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Ariela Accorti
Comtesse



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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Jeu 8 Fév - 23:21


[Premier post]

Ariela Accorti marchait le long du canal bordant Calle Trevisi, d’un pas vif et allongé. Elle aimait l’hiver, du moins ce temps froid et sec, ce petit vent frais qui battait ses joues alors qu’elle longeait le canal. Il était de coutume pour la jeune comtesse de se promener chaque matin lorsque cette saison aimée régnait sur la Sérénissime. Le petit vent frais et coupant faisait battre sa mèche folle qu’elle avait en ce jour épaisse et à la gauche du front, par toquade, ce dont elle était parfaitement aise. Le courant de l’air rendait bien plus naturelle cette fausse échappée de la stricte coiffure de la dame.

Elle ne souffrait pas de froid. Contrairement à la plupart des faibles humains qui souillaient cette terre de leurs pas, elle était née endurante et jamais ne se plaignait de risquer une engelure. Elle était terrestre, évitant le plus possible les gondoles, préférant de beaucoup à ces frêles esquifs tanguant la sûreté de son pied sur le pavé. Elle était capable de marcher longtemps, bien plus longtemps que la grande majorité de ces pauvres choses qui se disaient dames. Cette promenade quotidienne entrenait sa forme physique tout autant que son ego.

Ayant par trop flâné aux abords du Rialto, Ariela, pressait un peu plus le pas, et on l’eût dit affairée si on était venu à la croiser. Elle était pressée de retrouver sa résidence. Paolo ne souffrait pas qu’on retarde trop sa pitance, et la comtesse tenait à préparer elle-même la pâtée de ses trois adorés, de peur que sa servante aie l’idée saugrenue d’empoisonner de tels trésors. Et Paolo était sans doute le plus ponctuel et capricieux de tous. C’était un chat d’une bien grande qualité.

Mais soudain, elle s’arrêta dans sa demi course, un étrange spectacle se présentant à elle. Le hautement respectable sieur Di Lorio se tenait là, plaquant contre un mur un charmant jeune homme vêtu de rouge, un genou glissé entre les jambes de l’inconnu. Lamentable tableau de mœurs perverties. Ariela s’empressa de plonger sous un porche pour observer plus à son aise. On ne manquait pas ce genre d’ébats. Tout était arme, en ce bas monde. Heureusement pour elle, les deux énergumènes semblaient bien trop occupés l’un par l’autre pour avoir remarqué sa présence. Elle se demanda qui l’être tout de rouge vêtu pouvait bien être, puis se désintéressa temporairement de la chose. Il était de la race des faibles, s’il avait pu se faire ainsi capturer par un individu aussi grossier que le baron Di Lorio.

Elle observa avec un grand intérêt la bastonnade de l’éphèbe, se disant que Luciano était décidément un rustre de première, et regrettant tristement de ne pas pouvoir infliger ces coups elle-même. Une belle souffrance put se lire sur le visage défait de la victime, et Ariela en fut aise. C’était mérité, puisqu’il avait été assez stupide pour risquer du subir cette rouste. Les gens sans discernement n’avaient rien à faire à Venise.
Oh, finalement, si. Que deviendrait-elle sans faibles à punir de leur inutilité ? Oui… Pourquoi pas venir à son secours, gagner sa confiance. De plus, il semblait mignon… De quoi s’amuser un peu. Ne pas laisser un individu comme Di Lorio profiter seul des violences qu’on pouvait infliger à une face d’ange comme celle là.

Le vieux se retourna et fouilla la rue des yeux, à la recherche d’un éventuel témoin. La comtesse s’enfonça dans l’ombre du porche, préférant encore cacher sa présence. Elle n’osa pas regarder de nouveau à l’extérieur, de peur que le noble soit toujours aux aguets. Lorsqu’elle jeta de nouveau un œil, elle en resta quelques secondes interloquée. Di Lorio avait les lèvres collées sur celles de sa victime, et il lui carraissait la chevelure. Cela n’allait pas du tout. Celui-là ne savait-il donc rien des convenances de la violence raffinée ? On séduisait puis on blessait, on ne blessait pas pour séduire, c’était ridicule. Cela n’allait pas se passer comme ça. Il fallait qu’elle agisse, qu’elle fasse cesser cette hérésie sur le champ. Décidément, le rouge était bien idiot de se laisser prendre à un tel jeu. La souffrance n’est bonne qu’à infliger, pas à recevoir.

Les lèvres étaient encore à ce contact dégoûtant d’animalité contre nature (elle ne se rendit pas compte de la contradiction de sa pensée), lorsqu’elle fit savoir sa présence par le bruit appuyé de ses bottines fourrées battant le pavé vénitien. Elle fondit sur eux, un grand sourire d’amabilité peint sur le visage, et d’un ton mélangeant savamment joie de la rencontre et moquerie légère :


« Luciano di Lorio, quelle bonne surprise ! Vous ne devriez pas vous exposer ainsi en pleine rue, voyons. Venise est peuplée de bien trop de mauvaises langues pour prendre de tels risques.Se tournant vers l’éphèbe carmin : Mes respects, monsieur. »

Contemplant les diverses blessures que les deux hommes arboraient avec une surprise feinte, expression dont elle était très fière car complexe à jouer correctement, elle reprit, d’un ton quelque peu attristé :

« Oh, vous êtes blessés… Allons, veuillez excuser mon indélicatesse, vos émois ne me regardent aucunement. Permettez-moi de vous être aimable, cependant. J’ai peur que ces vilaines plaies ne s’infectent vite. Mon domaine n’est qu’à deux pas. Si vous souhaitez que je vous offre un peu de mon aide, ce sera avec grand plaisir »

Ariela se voyait déjà verser avec délectation de l’alcool fort sur les plaies pour les désinfecter. C’était douloureux, lorsque les blessures étaient relativement profondes. Sous couvert de charité, faire souffrir ne serait-ce qu’un peu l’un de ces beaux messieurs. Pour un peu, elle en battrait des mains.
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Ven 9 Fév - 2:04

Une fois encore le ruban changeait de main et s'enroulait autour des doigts de l'aristocrate qui souriait. Un sourire tel qu'il n'en avait pas encore vu étirer ses lèvres. Il avait pu en observer plusieurs, se jouant sur la bouche de l'homme, allant du plus méprisant au plus satisfait en passant par une variante cruelle des plus attirantes. Mais ce sourire-là, simple, que ne paraissait entacher aucune arrière pensée, était une nouveauté. Il voulut ajouter quelque chose, peut-être au sujet de ce sourire, peut-être au sujet de ce que signifiait le fait de lui avoir abandonné le ruban.

Mais Luciano ne lui en laissa pas le temps. En deux pas, il fut sur lui et l'attirait contre son corps. Le bras autour de sa taille, la main qui se cala au creux de ses reins qui se cambrèrent, lui firent oublier ce qu'il avait eu l'intention de dire. Les doigts qui prenaient possession de sa chevelure, s'y agrippant beaucoup moins violemment qu'auparavant lui arrachèrent un grondement de plaisir.

Pris de cours, il eut un moment de totale surprise et resta sans réaction l'espace d'une courte seconde quand la bouche de Luciano s'empara de la sienne dans un baiser cruel qui le meurtrissait. Baiser-morsure qu'il accepta autant qu'il le rendit et qui alluma un feu courant dans ses veines. Sa jambe glissa sur celle de Luciano, s'y enroulant, le haussant à sa hauteur tandis que ses deux mains s'enfonçaient dans sa chevelure poivre et sel et qu'il attirait le visage de l'homme encore plus près, l'empêchant de reculer, s'appropriant ses lèvres et la conduite de l'affaire. Sa bouche s'échappait, mordillant la mâchoire, remontant vers l'oreille en laissant de petites marques de dents en étincelles de feu sur son chemin.

Un bruit de pas résonnants sur le pavé lui parvint par dessus les petits grognements d'animal affamé qu'il ne cherchait pas à retenir. Il voulu l'ignorer mais une voix de femme l'en dissuada. Il recula d'un mouvement coulé, abandonnant à regret le contact de l'aristocrate pour se tourner lentement vers l'importune. Il s'inclina sans la lâcher des yeux, son regard reflétant un intérêt certain pour la beauté de la dame. Elle connaissait di Lorio et s'adressait à lui presque familièrement sur un ton qui laissait transparaître une certaine ironie. Elle les invitait à entrer chez elle et il se demanda de quelle sorte de femme il s'agissait, aiguisant sa curiosité.
Il fit mine de regarder sa main qui saignait toujours et grimaça. Puis son regard bleu prit une expression de douceur infinie.

"Je vous remercie infiniment de votre généreuse attention, Madame. Il serait tout à fait indélicat que je refuse une telle invitation et nie par là même l'honneur que vous me faites de si gracieuse façon."

Il tourna la tête vers Luciano, pour un peu il l'aurait tiré par la manche pour qu'il accepte à son tour.
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Ven 9 Fév - 5:58

D’abord étonnamment docile, Raffaele fit rapidement preuve d’autant de fougue dans ce baiser que dans leur lutte pour l’obtention du ruban. Raffermissant sa prise autour de ces hanches, délicieusement appuyées contre les siennes, Luciano lui céda provisoirement la main haute sur ce nouveau jeu, appréciant à leur juste valeur ces délicates attentions dont on parsemait son visage. Le garçon n’était certainement pas inconnu à ce genre d’amusements, son habileté en témoignait. Cela était loin de déplaire à l’aristocrate qui n’aurait eu que faire d’un puceau à qu’il lui aurait fallu tout apprendre. Il avait déjà eu droit à sa part de jouvenceaux toujours accrochés aux jupons de leur nourrice ou de tendrons à peine sorties du couvent. Leur vertu pouvait aisément devenir imperfection, leur candeur, synonyme d’ennui. Si corrompre pouvait lui apparaître réjouissant, il devait s’avouer plus friand de conquêtes déjà éprouvées dans cet art.

Tous ses sens envahis par la présence dévorante de son cadet, le noble prit conscience qu’ils n’étaient plus seuls que lorsqu’une voix féminine les rappela à l’ordre d’un ton enjoué. Une moue se dessinant sur ses lèvres fines, il leva les yeux au ciel avec exaspération. Décidément, il lui était impossible de savourer certains divertissements en toute quiétude, les commères de la cité s’étant liguées pour l’interrompre au moment où il y était le moins disposé. Libérant à contrecœur le blond éphèbe, il se tourna pour poser les yeux sur la dernière des Accorti. La jeune fille était devenue femme, mais sa présence sur la Calle Trevisi et sa figure trop douce n’auraient pu le tromper. Il pouvait reconnaître sur les traits de la nouvelle venue l’héritage de ses géniteurs qu’il avait côtoyés au cours de son enfance.

Exécutant une révérence à son tour, Luciano adressa un sourire courtois à leur interlocutrice, choisissant de ne pas la chasser aussi vertement que la galante du Florian :

« Je connais trop bien Venise pour ignorer les dangers auquel je m’expose, Madame. Je vous suis gré de votre sollicitude, mais vous savez tout comme moi que les mauvaises langues se suffisent de peu. Autant leur donner réellement matière à persifler que de les laisser spéculer en vain sur une apparente chasteté. »

Son rôle le chargeant tout naturellement des introductions, il désigna leur compagne d’un élégant signe de la main avant de déclarer :

« Monsieur Scaligeri, je vous présente la Comtesse Ariela Accorti, dont la tradition familiale d’hospitalité se perpétue depuis plusieurs décades, faisant de leur demeure l’un des endroits incontournables de cette ville. »

S’il voulut d’abord décliner la proposition de la jeune femme, le regard que lui lança son jeune favori et l’élancement dans sa main le firent revenir sur sa décision. De plus, la perspective d'abandonner si hâtivement son protégé aux mains d'une damoiselle qui possédait tout pour séduire ne lui plaisait guère. Sans doute pouvait-il laisser la Ca’Adorasti sans surveillance pendant quelques heures de plus. Le fils d’Andrea n’était tout de même pas profane au point de requérir une garde constante…du moins, il l’espérait.

« J’accepte également cette offre des plus charitables, qui fait honneur à la bonne éducation de feux vos parents. Je conserve un souvenir chaleureux de leur mémoire ainsi que de votre domaine qui me fut autrefois familier. »
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Ven 9 Fév - 16:58

Le jeune homme répondit à son salut, s’inclinant d’une manière quelque peu inconvenante. Il n’aurait pas dû la dévisager ainsi en pleine révérence s’il avait eu quelque éducation. Ariela en fut heureuse, cependant, car cela montrait bien que l’individu n’était pas tout à fait irrécupérable. Il eut été bien dommage qu’un charmant garçon comme celui-là se réserve uniquement à des ébats horripilants avec d’autres mâles, c’aurait été une grande perte pour la gent féminine. Le regard ne cherchait visiblement pas à cacher son intérêt pour sa personne, ce qui était un signe des plus rassurants. Elle n’avait pas particulièrement l’idée d’en faire un amant, quelque peu rebutée en cela par la vision d’un Di Lorio collé à ce jeunot appétissant, mais le simple fait de se sentir intéressante la rassurait.

Di Lorio répliqua courtoisement, ce qui était déjà une victoire en soi. Sa phrase contenait bien un léger sous-entendu, mais elle n’en attendait pas moins de lui. Luciano sans sous-entendus, cela aurait relevé du surnaturel.


« C’est tout à votre honneur, très cher. Beaucoup d’hommes ne courtiseraient pas le péril ainsi. »

Il fit les présentations, d’une manière élogieuse et semblait-il dénuée de sarcasme. Après l’interruption qu’elle venait d’initier, elle n’aurait pas parié là-dessus. Scaligieri. Pas des plus vénitiens, il n’y avait pas de famille noble portant ce nom à la Sérénissime. Tant mieux, si l’individu était étranger à ces mœurs, il serait sans doute plus facile à manœuvrer. Jeune et ignorant risque tous les périls dans la cité des masques. Par contre, Il faudrait se méfier de Di Lorio. Ce vieux renard là pratiquait l’art courtisan depuis trop longtemps pour être facile à piéger. Elle avait beau mépriser profondément ce triste sire et ses goûts répugnants, elle n’était pas assez stupide pour le sous-estimer.

L’éphèbe flamboyant accepta avec un air d’agnelet la proposition d’hospitalité de la comtesse. Puis, il jeta un regard suppliant à Luciano, espérant qu’il l’accompagne. Ariela s’en choqua en son for intérieur. Quel étaient donc ces hommes qui, après avoir reçu des coups, s’attachent ainsi à leurs bourreaux ? Alors que ceux-ci sont du même sexe ? Souffrance et fascination, seules les femmes avaient décemment droit de voir ces deux sentiments s’entremêler à leur égard de la part d’un mâle. Elle fut presque dépitée quand l’intéressé se déclara lui aussi prêt à accepter l’invitation. Elle n’avait que faire de lui. C’était le jeune qui l’intéressait. Mais après tout, il n’allait pas laisser s’envoler aussi vite sa récente conquête, c’était humain. Elle ne se départit pas de son sourire aimable, et lui répondit :


« Les gens de valeur sont toujours les bienvenus dans notre Demeure, monsieur Di Lorio. Ce n’est pas la triste disparition de Père et Mère qui fera s’envoler l’âme des Accorti. J’espère sincèrement en être une digne représentante.
Messieurs, si vous voulez bien me suivre… »

[Maison d’Ariela Accorti-Le Salon]
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Dim 25 Fév - 5:36

[Le Salon – Maison d’Ariela Accorti]

Un soulagement étrange envahit Luciano une fois qu’il eût quitté la demeure d’Ariela Accorti. Sans qu’il n’en ait pris conscience, il s’était senti étouffé par l’atmosphère du salon, à moins que ce ne fût la liqueur qu’on leur avait servi ou la maîtresse de maison elle-même. Chose certaine, il ne regrettait pas de se retrouver dans les rues de Venise, le vent froid semblait dissiper l’apathie dans laquelle l’avaient plongé ces lieux. Il s’éloigna de la résidence de leur hôtesse de son pas rapide, ne souhaitant pas que cette dernière puisse les épier à nouveau. Ce n’est qu’une fois qu’ils furent hors de vue du domaine de la comtesse qu’il s’immobilisa pour faire face à son cadet.

« Je crois que l’amitié de la comtesse nous est à jamais défendue, Monsieur. À moi sans doute plus qu’à vous, car votre bonne mine saura assurément vous racheter auprès d’elle, si vous veniez à désirer ses faveurs. »

Il n’avait pu retenir la pointe de sarcasme qui s’était glissée dans cette dernière phrase, l’ombre d’un sourire jouant sur ses lèvres fines. Il ne comptait pas imposer sa volonté à son favori en matière de conquêtes si, dans un moment d’égarement, celui-ci s’entichait d’une donzelle du même acabit que l’héritière Accorti. Il ne se rendrait toutefois pas non plus responsable des déboires consécutifs à une telle liaison, c’est pourquoi il le prévint des dangers que pouvaient renfermer la dame :

« En ma qualité de guide, je me dois cependant de vous mettre en garde contre ses bonnes grâces. La disparition subite de ses parents a fait courir les ragots et je ne serais pas surpris que certains détiennent leur part de vérité. Il me serait désagréable de devoir venger votre mort suite à une maladie foudroyante et incurable, tout particulièrement puisque je ne retire aucun plaisir d’une douleur dont je n’ai point été la cause. »

Ses yeux gris brillèrent d’une lueur amusée, démentie par un rictus carnassier, avant qu’il ne s’enquière :

« Pour ce qui est du bal de ce soir… Saurez-vous vous rendre jusqu’au jardin du Castello par vous-même ou préférez-vous que nous nous retrouvions auparavant afin que je vous y conduise? »
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Calle Trevisi   Dim 25 Fév - 22:30

[Maison d’Ariela Accorti]

Le jeune prince avait retrouvé l'air libre et le pavé de la ruelle avec un plaisir non dissimulé et le vent qui ébouriffa sa chevelure fut le bienvenu. Ce salon à l'ameublement étrange, cette femme aux motivations troubles ainsi que l'atmosphère délétère de leur conversation sous des dehors aimables lui avaient déplu. Un regard vers son guide lui montra que, comme lui, l'homme semblait soulagé de se retrouver en plein air. Il fit face à l'aristocrate qui s'était arrêté, le visage incliné de côté et l'écouta attentivement avec un sourire à peine esquissé. Quand di Lorio se tut, les traits de Raffaele voulurent se faire graves mais ils n'y parvinrent pas et les coins de ses lèvres se relevèrent malgré lui.

"Croyez-vous que la comtesse soit fâchée de notre attitude ? Oh Dieu vous n'imaginez pas comme cela m'ennuie. Je comptais m'en faire une amie voyez-vous, moi qui ne connais personne à Venise. Il faudra que je trouve le moyen d'obtenir son pardon d'une manière ou d'une autre, n'est-ce pas ? Car ne dit-on pas qu'il est important d'avoir de bonnes relations avec ses concitoyens ?"

Son visage s'essaya à une grimace effrayée, les yeux agrandis et les lèvres frémissantes.

"Mais ce que dites vous, Monsieur di Lorio, sous-entendez-vous ce que je crois ? Quelle rumeur effrayante que ces soupçons ! J'en tremble."

Le rire à présent ne pouvait plus être maîtrisé et résonna, clair, dans l'air froid.

"Je vous avais découvert un esprit fin et incisif, je ne pensais pas que vous possédiez un tel humour, Monsieur di Lorio, vous êtes bien drôle."

Puis le rire retomba, il observa un silence et son pas lent l'amena tout contre l'homme. Il leva la tête, fixant ses yeux. Sa voix reprit, plus douce et caressante, plus basse aussi presque murmurée.

"Soyez assuré qu'il n'est pas dans mon intention de laisser à n'importe qui le plaisir de m'infliger quoi que ce soit, et à la comtesse moins qu'à quiconque. Vous n'aurez donc sans doute pas à vous préoccuper de vengeance ni du fait que l'on vous tente de vous priver d'un plaisir. Par ailleurs et pour répondre à votre question... Ses doigts s'accrochèrent à un bouton du manteau de l'aristocrate, l'entortillant sur sa ganse... Je ne sais absolument pas où se trouve le Castello."
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Calle Trevisi

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