Dans la première bêtise, j'ai montré un Matteo soûlon. Dans la deuxième, je vous en présente un pervers et menteur. C'est pas beau, ça?
Bêtises en trois temps
Vivace ou la signora de Silva et son juponLe but du jeu était simple : s’infiltrer dans la chambre de la signora de Silva et rapporter un morceau de son jupon, pour preuve.
La façon de s’y prendre l’était beaucoup moins.
Primo parce que la signora de Silva était toujours entourée d’une horde de femmes de chambre. Deusio parce que la chambre de la signora se trouvait au dernier étage de la maison, soit dans sa partie la plus difficile d’accès, comme c’était aussi le palier du paternel. Tertio parce que, pour ramener le jupon pour trophée, il y avait fort à parier qu’il faudrait le prendre à même la signora.
Mais rien n’arrêtait Matteo Salvanti. Surtout pas la perspective de voir la superbe signora de Silva dans le plus simple appareil. C’était même cette vision qui le motivait, plus encore que le prestige qui retomberait sur lui en réussissant ce défi, qui lui avait été lancé par ses cousins.
Il n’y avait aucun moyen de s’introduire dans les appartements de la dame en passant par le couloir, mais sa chambre était munie d’un balcon, qui pourrait lui être utile. Matteo allait pouvoir mettre en pratique le temps qu’il avait passé avec les saltimbanques et acrobates de passage en ville. Crochetant la serrure de la chambre de ses parents, jouxtant à celle de l’invitée d’honneur, le garçon se rendit à leur propre balcon. Il posa la planche de bois qu’il avait emportée contre la balustrade de manière à ce qu’elle atteigne celle de la chambre de la signora de Silva. Il obtint ainsi un pont qui le menait tout droit à destination. Il devait en convenir, son échafaudage était plutôt précaire et s’il tombait, il risquait fort de ne pas se relever, mais Matteo avait confiance en ses habiletés.
Matteo avança à pas prudents sur sa passerelle. Bien qu’il n’eut pas le vertige, il dut s’arrêter de temps à autre pour calmer son cœur qui s’emballait. Bien que le trajet fut à peine de quelques mètres, il lui parut absolument interminable. Il arriva heureusement sans encombres sur le balcon de la dame et dut alors s’armer de toute la patience qu’il posséda. La soirée allait bientôt commencer et la dame se préparait pour le dîner. Matteo prit plaisir à la regarder poudrer son nez ou coiffer sa chevelure brune. Finalement, elle termina ses préparatifs et quitta la pièce.
Le garçon ne perdit pas une minute. Ouvrant la porte-fenêtre de verre, il entra dans la chambre et se dépêcha à se cacher sous le lit de la signora de Silva. S’il voulait à la fois le jupon et la dame en jupon, il devrait faire preuve d’encore plus de patience. La faim lui tiraillait l’estomac de même qu’il commençait à sentir des fourmis dans ses membres immobiles, mais Matteo ne renonçait pas. Au bout de plusieurs heures d’attente, la jeune femme revint, accompagnée d’une horde de domestiques, qui devraient se livrer au rituel du coucher. Les souliers des femmes de chambre défilaient devant les yeux impatients du blondinet. Finalement, la signora de Silva renvoya son cortège de servants, comme elle souhaitait se mettre au lit.
C’est le moment que choisit une horrible bestiole poilue du nom d’araignée pour se pointer sous le nez de Matteo. Celui-ci ne put s’empêcher de battre en retraite pour éviter le répugnant insecte. L’arachnide le poursuivit et le garçon dut se résoudre à l’écraser du plat de sa main. Il grimaça de dégoût et essuya par la suite sa menotte souillée contre le sol. Absorbé qu’il était par sa chasse à l’araignée, Matteo en avait complètement oublié la signora de Silva. Il fut soudainement inquiet. Avait-elle surpris son remue-ménage? Si son opération entière devait être sabotée par cette hideuse petite bête… Le silence qui régnait dans la chambre ne faisait que redoubler ses appréhensions. Disparues les petits pieds de la dame. Mais où était-elle donc passée?
Matteo avança à plat ventre contre le parquet de bois. Arrivé au bord du lit, il retint sa respiration et risqua de jeter un coup d’œil dans l’appartement vide. On se saisit alors de sa tignasse blonde. Il fut mis sur pieds pour se retrouver nez-à-nez avec l’ingénieuse signora qui avait voulu surprendre son visiteur inattendu en se plaçant sur son lit, prête à le prendre sur le fait.
Les jeux n’étaient pas encore faits et il fallait être fou pour croire que Matteo baisserait les bras aussi vite. En effet, se trouvait devant lui la signora de Silva en jupon, soit le pourquoi il était là. Son effet de surprise était gâché, mais il avait encore beaucoup d’autres cartes dans son jeu, dont son meilleur atout : son charme.
‘’ Eh bien, monsieur Salvanti, j’attends des explications, ‘’ fit la signora, tapant du pied d’un air impatient.
C’était le moment ou jamais. Exécutant une courbette polie, Matteo dit d’une voix qui paraissait sincère :
‘’ Madame, je vous présente tous mes hommages. Je suis conscient que mes intentions puissent paraître des moins honnêtes, de par le moyen dont j’ai usé pour parvenir jusqu’à vous. Mais sachez que ma nature timide - que le Diable l’emporte - m’empêchait de vous adresser la parole. ‘’
Le garçon baissa les yeux d’un air qu’on aurait dit pudique, mais qui avait en fait pour but de cacher l’hypocrisie de ses mots. Il poursuivit d’une voix contrite :
‘’ Il est vrai que je n’aurais dû me glisser ainsi dans votre chambre pour se faire, mais je vous assure que si j’avais su que je vous y trouverais ainsi vêtue – ou devrais-je dire, dévêtue – jamais je n’aurais osé faire preuve d’une telle impudence! Je vous prie de pardonner cet écart de conduite de la part de votre humble admirateur qui, en fin de compte, n’a voulu que satisfaire son cœur transi d’amour pour vous. ‘’
S’inclinant bien bas devant la signora de Silva, qui semblait charmée par ses paroles, Matteo tira sa petite dague qu’il avait jusque là tenue cachée dans son manteau. Il prit délicatement la main de la jeune femme dans la sienne et la couvrit de baisers, ce qui suscita une fort belle teinte de rouge sur les joues de la sus dite noble dame. Puis, s’inclinant encore plus bas, il recueillit entre ses doigts un pan du jupon qu’il embrassa avec un révérence quasi-religieuse.
‘’ Allons, allons, mon jeune amie… vous en faites trop! Ne voyez vous donc pas que vous êtes d’ores et déjà pardonné ? ‘’ s’écria la signora de Silva avec ravissement.
Matteo releva la tête et lui sourit de toutes ses dents… avant de couper prestement un bout du jupon de la signora. Bondissant vers l’arrière, le garçon l’agita sous son nez avec un grand sourire.
‘’ Ah, madame, vous êtes trop bonne. Permettez-moi de garder ce morceau de votre jupon en guise de souvenir de notre amour impérissable. Mais veillez à ne pas trop ébruiter cette affaire, car quels ragots courraient sur votre compte, si on trouvait en ma possession un morceau du linge que vous portez sous vous si jolis atours. Voilà qui n’enchanterait guère votre mari tout neuf, qui, à ce qu’on m’a dit, accepterait mal le fait que sa jeune épouse prenne pour amant un jouvenceau avec le quart de son âge! ‘’
Sur ce, Matteo lui fit un salut moqueur et partit rejoindre ses cousins pour leur exhiber sa capture.