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| Auteur | Message |
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Lucia di Invité
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Jeu 23 Juin - 15:41 | |
| Voyant Tannuccia et Cilio sortir de l'église, Lucia se demanda si elle était vraiment la seule à ne pratiquer la religion que par conformisme.D'un certain côté elle se sentait soulagée, cela lui permettait d'échapper aux vèpres sans choquer certaines personnalités extrèmement pieuse comme elle en avait tant cotoyées autrefois.
Elle salua le père Chiaramonti, et s'excusa à son tour de ne pouvoir assister aux vèpres en raison des quelques douleurs infligées par une cheville qui n'était plus très solide et qui se révèlait très contraignante...parfois avec l'accord de Lucia elle même...
Elle prit la direction de la sortie d'un pas tranquille, faisant claquer sa canne sur le sol. Et reprenant son tic habituel elle se mit à chuchoter à sa bonne vieille compagne."Et maintenant, à ton avis,jusqu'où pourrait nous porter cette cheville?" Elle poussa la porte et frissonna un instant lorsqu'elle sentit de nouveau l'air froid, avant de sortir sur le parvis.[Le parvis] |
|  | | Elena Va Invité
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 3 Sep - 20:34 | |
| Le silence pieux qui règnait depuis quelques temps après le départ de Lucia, Cilio et ses compagnons dans la Chapelle de la Pieta fut violemment brisés par un lourd claquement des portes de l'Eglise. Les murs vibrèrent, les statues et les tableaux représentant les personnages primordiaux de la Bible de même - certains semblèrent même risquer de se décrocher ou de tomber -. Tous cherchèrent du regard la personne fautive de se trouble. Et leurs yeux se posèrent sur une adolscente aux allures simples, à la marche saccadée et inégale, au visage aux traits trises empli de ruisseaux de larmes qui s'écoulaient doucement tout au long du visage de fillette qu'était celui de la malheureuse.
Elle donnait l'impression d'éprouver des difficultés à marcher mais pourtant de faire de son mieux possible, comme un oiseau avec une aile cassée essayant malgré tout de voler. La servante pleurait aussi silencieusement qu'elle le pouvait, son souffle était aussi fort que celui d'un buffle et ses larmes parraissaient vouloir couler éternellement. Elle arriva le plus rapidement possible près d'un banc de la Chapelle et se laissa tomber mollement dessus, tête baissée, ses yeux fixant le sol et ses cheveux le frôlant presque."Dame Rivieri" murmura-t-elle entre deux sanglots "Si vous me voyiez là... vous seriez si déçue de m'avoir choisi pour être à votre service... Je ne suis même pas digne de nettoyer votre demeure. Votre générosité" elle renifla "vous la regretterez sûrement lorsque vous verrez ma faiblesse d'esprit, ma grande incapacité à ne faire quoi que ce soit... Ma Dame, je vous respecte tellement." Et de nouveau, la pauvre Elena se remit à se morfondre, à se rabaisser. Que faisait-elle sans arrêt de sa vie ? Elle se lamentait d'être ci ou ca, de ne pas avoir le caractère d'untel, elle pleurait ou se retenait de pleurer si elle était en présence de personnes qui avaient un minimum de notoriété, donnant l'impression d'ignorer la notion de joie, de vie et même d'avoir oublier ce qu'était un sourire. La jeune fille se mit à inspirer et expirer très fort et lentement, essuya du dos de sa main son visage et ses yeux rouges et, tremblant de tous ses membres se leva. Elle lança un faible regard autour d'elle, vérifiant qu'elle était seule et, d'un pas incertain, se dirigea vers le candelabre devant lequel s'était tenu auparavant Tannuccia, fit le signe de croix et récita le "Notre Père" plusieurs fois. Elle lança ensuite un regard sur la croix du Christ et murmura:"Merci de veiller sur ma mère, Seigneur." La Servante de la Courtisane refit le signe de croix et, d'un pas incertain se dirigea vers la sortie de l'Eglise San Siriano. Elle se mettait à repenser à sa réaction face au serviteur du médecin et culpabilisa d'être aussi sotte. Elena se dépêcha de quitter l'Eglise et sans jeter un regard sur le monde qui se trouvait sur le Parvis se dirigea vers la Calle Galante. Cela faisait trop de temps qu'elle avait été absente, alors elle pressa sa marche.[ Calle Galante - La Maison de la Courtisane - Le Ponton ] |
|  | | P.Giacinto I. Chiaramonti Père Jésuite

Nombre de messages: 73 Date d'inscription: 22/04/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 29 Oct - 13:08 | |
| [Plus tard]Giacinto venait de finir de pratiquer ses exercices spirituels. Encore plein de la scène qu'il venait de revivre, il s'était mis à laver les dalles devant l'entrée. Comme dans beaucoup de vieux bâtiments religieux, plusieurs de ces dalles étaient des pierres tombales. Mais qui aurait pu le deviner sous l'usure des pas et la noirceur du temps ? C'était une trace de plus de l'humilité de ces abbés qui avaient demandés à être enterré là où tout le monde les foulaient au pied, et où l'oublie et le temps aller les effacer complètement.
Le Père avait déjà réussi à faire ressortir deux de ces pierres, et son esprit commençait à revenir aux choses terrestres, lorsque la porte s'ouvrit, pour laisser entrer, une fois de plus, quelqu'un qu'il ne connaissait pas.
Il hésita. Fallait-il le laisser entrer sans intervenir, ou était-il mieux de l'accueillir ? Quelque chose en lui, lui disait que dire un mot de bienvenue était toujours plus agréable, même s'il devait se retirer juste après pour laisser l'homme à sa prière.
Giacinto laissa donc à l'homme le temps de s'habituer à la pénombre, avant de se relever doucement. Il reposa la serpillière dans le seau d'eau et se sécha soigneusement les mains."Bonsoir mon frère... Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous aider ?" Il regardait le nouveau venu avec son air habituel, simple et calme, posant sur l'homme devant lui un regard qui ne jugeait pas mais attendait simplement. |
|  | | Muzio Barrozi Médecin

Nombre de messages: 724 Date d'inscription: 14/05/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 29 Oct - 15:17 | |
| [Le Parvis] Quand ses yeux distinguèrent plus nettement les éléments qui l'entourait, Muzio avança lentement de deux pas. Lorsqu'une voix l'apostropha, il sursauta légèrement, mais ne cilla pas. Au contraire, son regard se fit imperceptiblement plus dur, tandis que les coins de sa bouche trahissaient une certaine lassitude. Ces prêtres qui croyaient tout savoir et tout résoudre alors qu'ils n'avaient aucune vie pouvant prêter comparaison à celles de leurs brebis..."J'en doute fortement." répliqua-t-il calmement, sans agressivité. Le regard du Padre l'interpella. Dans une ville telle que Venise, une telle simplicité... c'était reposant.Muzio avança encore de quelques pas, et s'assit sur le coin d'un banc de bois, marquant ainsi son évident manque de piété. Il avisa le seau et la serpillière; depuis quand n'y avait-il plus une vieille dévote pour se charger du nettoyage des allées de l'église ? Muzio n'avait jamais pu trancher: lui inspiraient-elles mépris ou pitié ? Son regard revint se poser sur le prêtre, et il croisa les mains, simplement. Finalement, il jugea plus tranquille de ne pas dévisager le Padre, et il laissa errer ses yeux devant lui, sur les rangées de banc, sur l'imposant crucifix, sur les colonnes froides..."Il doit être reposant de croire... Croire en un Dieu présent à tout moment, comme une corde à laquelle on se raccrocherait à chaque difficulté de sa vie. Croire en la vanité de sa vie terrestre et en la seule importance du regard d'Un seul..." lâcha-t-il après un silence, les yeux toujours rivés droit devant lui. Sa voix, pourtant peu élevée, brisa la quiétude du lieu, et Muzio put presque palper le sacrilège qu'il commettait en attaquant si ouvertement les convictions d'un prêtre. Il en éprouva un curieux mélange de soulagement et de gêne. |
|  | | P.Giacinto I. Chiaramonti Père Jésuite

Nombre de messages: 73 Date d'inscription: 22/04/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 29 Oct - 18:35 | |
| Les paroles de l'homme étaient claires. Lui ne devait pas croire en Dieu. Giacinto épousseta machinalement sa soutane. Il n'avait absolument pas l'air outré, choqué ou même méprisant. Il écoutait simplement ce que disait l'homme.
Le Padre s'assit lui-même sur un banc, juste de l'autre côté de l'allée principale par rapport à celui qu'avait choisi le médecin. Il regarda lui aussi l'église, mais loin d'y voir des colonnes froides, il ne voyait que la joie de l'élévation de l'architecture, la chaleur des peintures et la gaieté de la lumière du soleil fractionnée par les vitraux en une multitude de taches de couleurs."C'est effectivement reposant... C'est même un grand bonheur. Parce que, pour celui qui croit, Dieu n'est pas simplement une corde où se rattraper. Il est plus que cela... Il est celui qui vous porte lorsque vous ne pouvez plus avancer. Celui qui vous soigne quand vous êtes blessés, Celui qui vous console quand vous êtes abandonné de tous." Giacinto était toujours calme, sa voix toujours mesurée, mais quelque chose comme une chaleur s'était allumée dans ses yeux. Il eut un petit rire, avant de reprendre en souriant."Mais cela ne veut pas dire que la vie terrestre ne compte pas... Au contraire, Dieu nous a fait hommes et vivants, ce n'est pas pour rien... Croire en Dieu, ce n'est pas abandonner sa vie terrestre dans l'espoir d'une autre. C'est vivre. Ce n'est pas facile de vivre. Parfois ce n'est même pas facile de survivre. Mais avec l'aide de Dieu, on peut trouver, même dans les circonstances les plus tragiques, des trésors." Giacinto parlait toujours d'une voix chaude et douce. C'était un murmure presque chanté qui semblait être fait pour l'église. La voix paraissait se faufiler partout, emplir l'espace et revenir à son point de départ, réveillant les échos du vieil édifice sans en troubler la sérénité. Sa dernière phrase n'était pas vraiment une conclusion, mais il la laissa glisser dans l'air. Il ne voulait pas ennuyer son interlocuteur en lui faisant une apologie de la foi, d'autant qu'il ne savait absolument pas qui il était et donc, ce qu'il pouvait accepter d'entendre. Giacinto n'était pas de ceux qui aimaient provoquer. |
|  | | Muzio Barrozi Médecin

Nombre de messages: 724 Date d'inscription: 14/05/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 29 Oct - 20:04 | |
| L'homme était intelligent. Muzio apprécia la manière dont il partit de ses propres paroles pour annoncer simplement son raisonnement et ses convictions, sans s'offusquer ou encore chercher à le convertir vraiment. Le médecin s'apprêtait à considérer le Padre comme un homme avec qui il se sentirait presque en phase, lorsque celui-ci laissa glisser sa dernière phrase.
Là, le médecin sentit sa mâchoire se contracter, ses sourcils se froncer et ses pupilles se durcir."Des trésors ?" répéta-t-il durement. "Il vous suffit donc de croire en votre Dieu pour que Celui-ci glisse -charitablement sans doute- un filtre rose devant vos yeux ? Comment pouvez-vous affirmer ainsi que les circonstances les plus tragiques ont toujours du positif ? Insinuez-vous que la souffrance de l'Homme est méritée ? C'est faux, oui, parfaitement faux, naïf. Où voyez-vous le trésor dans l'agonie d'un enfant de quelques mois, répondez-moi je vous prie, où le voyez-vous ?" Muzio avait pivoté sur son banc, buste en avant, et son regard s'était fixé sur le prêtre, un peu accusateur, mais surtout chargé de cette dose de réalisme et d'humanisme qui le prenait aux tripes dès que ce sujet était abordé... |
|  | | P.Giacinto I. Chiaramonti Père Jésuite

Nombre de messages: 73 Date d'inscription: 22/04/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 29 Oct - 20:51 | |
| Devant l'apostrophe violente, Giacinto tourna ses yeux vers Muzio, et l'on pouvait voir clairement sur son visage de la douleur. Il en avait vu beaucoup, des enfants mourir... Des enfants à peine nés qu'on lui apportait en pleurant pour qu'ils puissent être baptisés et enterrés en terre sacrée, loin des atteintes du Diable. Il en avait vu beaucoup, et s'était même arrangé parfois pour cacher le fait qu'ils étaient déjà morts, pour accorder aux parents l'infime soulagement de penser que leur enfant irait droit au Paradis.
Il secoua la tête."Il n'y en a pas. Il n'y a aucun bonheur à voir son enfant mourir. Il n'y a aucun trésor pour cet enfant qui meurt. Je ne dis pas qu'il y a quelque chose de bien, ou de positif, dans le malheur. La souffrance est hideuse et si l'on peut faire quelque chose pour l'éviter à quelqu'un, il le faut. Ce qu'il y a, quand on croit en Dieu, c'est que l'on apprend à chérir les instants de bonheur. L'enfant qui meurt à peut-être déjà vu le sourire de sa mère. La mère dont l'enfant est prématurément envoyé près de Dieu, a déjà vu le sourire de son enfant. Croire en Dieu, c'est croire que ce sourire vaut plus que l'agonie. C'est, au milieu de la misère la plus sinistre trouver qu'un caillou est le plus beau des bijoux. C'est savoir reconnaître que l'amour des siens et l'Amour de Dieu pour tous est la plus belle des choses." Giacinto soupira légèrement, il avait les mains posées sur ses genoux, mais elles n'étaient plus sagement croisées comme au début de la conversation, mais tendues, tordues, comme s'il voulait pouvoir ressentir lui-même la douleur."Si la souffrance peut-être évitée, alors il faut tout faire pour la combattre. Si l'enfant peut vivre, alors il faut qu'il vive et connaisse ce bonheur. Mais... il y a des moments où la souffrance ne peut-être évitée. Même si on pouvait repousser cela le plus loin possible, la Mort atteint chacun de nous un jour. A ce moment là, croire en Dieu, c'est pouvoir être heureux alors même que l'on souffre. Parce que l'on sait, avec une évidente sûreté, que, au plus profond de nous, il y a Dieu, et qu'il sera toujours là." En finissant sa phrase, Giacinto releva les yeux pour regarder l'homme en face de lui. Et dans son regard, il y avait toujours cette souffrance qui rodait, mais également quelque chose de plus calme, comme une assurance de bonheur. |
|  | | Muzio Barrozi Médecin

Nombre de messages: 724 Date d'inscription: 14/05/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Dim 30 Oct - 10:26 | |
| Muzio avait retrouvé lentement une respiration calme en écoutant le prêtre parler. Celui-ci ne niait pas l'horreur de la souffrance, et soutenait même qu'il fallait essayer de l'éviter. Le médecin sentit ses entrailles s'apaiser. Oui il fallait combattre la douleur, à tout prix.
'Croire en Dieu, c'est pouvoir être heureux alors même que l'on souffre'.
Muzio fixa longuement le regard du Padre, et y lut un calme qui surpassait tout ce qu'il pouvait voir d'horreur. Ce jeune religieux avait-il déjà souffert au point de hurler sa douleur, de se débattre dans le néant, au point de souhaiter une mort libératrice ? Il baissa soudain les yeux, et passa une main lasse sur son front."Pardonnez-moi cette attaque. Voyez-vous, je suis médecin, et le spectacle de la souffrance... Certes la mort nous atteint de toutes façons, mais je ne peux pas comparer le calme de l'endormissement d'un vieillard qui a peut-être péché toute sa vie à l'agonie atroce d'un innocent." Muzio releva la tête et scruta un instant les pupilles du Padre avant de reprendre d'une voix grave, cette fois dénuée de toute agressivité:"J'ai vu des chrétiens perdre la foi devant le spectacle de la souffrance. Vous, père, cela raffermit-il la vôtre ? Avez-vous déjà vu une femme hurler jusqu'à devenir sans voix, hurler pour que sa douleur cesse, hurler pour implorer le ciel, hurler et gémir en vain face à l'indifférence d'un Dieu Tout-puissant ? Je l'ai vu, père, mais je n'ai jamais vu quelqu'un être heureux dans sa souffrance." |
|  | | P.Giacinto I. Chiaramonti Père Jésuite

Nombre de messages: 73 Date d'inscription: 22/04/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Dim 30 Oct - 19:23 | |
| Ainsi l'homme était médecin… Giacinto sourit. Il comprenait mieux à présent les réactions de l'homme. Il lui aurait pardonné de toutes les façons (après tout, le Seigneur n'avait-il pas dit "Pardonnez à ceux qui vous ont offensé" ?) mais il le fit d'autant plus volontiers. Inclinant légèrement la tête, il regarda l'homme avec amabilité, tant il semblait souffrir lui-même de la souffrance des autres.
En revanche il redevint grave lorsque l'homme se mit à évoquer les souffrances qu'il avait vues."J'ai vu moi aussi, cette douleur atroce, j'ai vu ces bras qui se tordent, ces voix qui s'épuisent, ces âmes qui se cassent de douleur. Parce que la souffrance est douloureuse, mauvaise, elle fait douter. Parce que quand on souffre à en mourir, la seule chose que l'on souhaite, c'est que cela finisse. Dieu n'est pas médecin. On prie Dieu pour que cela s'arrête, mais Dieu n'est pas là pour faire cesser la douleur. Alors on doute, on pense que Dieu est indifférent. Le prêtre humecta légèrement ses lèvres et passa lui aussi la main sur son front. Quand il reprit, on sentait qu'il faisait un effort, comme pour faire revenir à sa mémoire un souvenir douloureux.J'ai vu… un homme que l'on a fouetté, battu. On s'est moqué de lui, on lui a craché au visage. Qu'avait-il fait ? Rien. Il souffre, en son corps et en son âme. On ne s'arrête pas là. On le prend, on le force à porter une lourde croix de bois. C'est la croix sur lequel on va le clouer. Il est pris, moqué encore. Et on enfonce dans sa chair des clous. Un coup de marteau, puis un autre, et encore un. Il faut que cela tienne bien. C'est lourd un corps, et le voilà qui pend, tout son poids porte sur cette chair déchirée. Il hurle l'homme. Qui ne hurlerait pas ? Son corps meurtri ne lui laisse pas de repos. Sur sa tête, une couronne d'épine s'enfonce un peu plus. Le soleil le brûle, il a soif. On lui donne du vinaigre. On lui perce le côté. Il y a une femme à ses pieds. C'est sa mère. La mère que l'on force à voir ça. Sa douleur n'a même plus la force de s'exprimer. Elle a tellement serré son cœur qu'il a cédé. Elle est pâle, livide, presque morte. Et lui, que dit-il sur sa croix ? "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné…" Il doute. Le désespoir de toute l'humanité l'a pris. Il souffre et la souffrance est si laide qu'il doute. Lui qui est Dieu, il doute. Là, il n'y a que malheur et souffrance. Les hommes peuvent douter puisqu'Il a douté. Mais lui ne s'arrête pas là. Il parle encore "Père je remets mon esprit entre tes mains". Et là, la souffrance devient brutalement supportable. Non parce qu'elle est moindre, mais parce que l'on sait qu'elle n'est qu'un passage qui conduira à la vie ou la mort, mais qu'elle ne durera pas. Et surtout, plus que cela, qu'il y a des mains divines qui quelque part, pendant que l'on souffre, tiennent tendrement notre âme comme on tient un enfant." La voix de Giacinto avait fait vivre chacun des moments qu'il avait décrit. Elle avait souffert, s'était déchirée. Et tout dans l'attitude du jeune prêtre montrait qu'il était de ses personnes qui souffraient réellement en même temps que les autres. Il respira de nouveau profondément, clignant rapidement des yeux pour en chasser les larmes qui y perlaient."C'est là qu'est la difficulté, le pas suprême de la foi. La confiance en Dieu. Mais c'est là aussi qu'est le bonheur dans la souffrance. J'ai vu en Chine un homme se faire torturer pour sa foi, mais il souriait toujours car il savait que Dieu et les anges berçaient son âme. J'ai vu un enfant que la malaria vrillait de douleur. Il souriait quand je lui tenais la main et que je lui racontais la vie de Dieu. Il souriait quand je l'ai béni. Il souriait encore quand la maladie l'a emporté dans une dernière fièvre. Ses parents étaient presque morts de douleurs, mais dans leur souffrance, il y avait la joie de savoir que leur enfant était heureux et qu'il ne connaîtrait jamais le malheur." Giacinto eut un léger rire."Vous allez me dire que cette famille était une exception. Vous aurez sans doute raison. Je sais qu'il est terriblement difficile de croire en Dieu dans le malheur le plus noir. Mais je sais aussi que cet enfant n'est pas le seul. Et que lorsque l'on croit en Dieu, le malheur n'empêche pas le bonheur." Giacinto secoua doucement la tête, montrant par là qu'il ne cherchait absolument pas à convertir le médecin, mais seulement à lui montrer que la foi en Dieu pouvait être la source d'un bonheur capable de tout transcender."Je voudrais seulement pouvoir aider les hommes à croire ainsi. Pour aider à moins souffrir, comme vous le faites, par d'autres moyens." |
|  | | Muzio Barrozi Médecin

Nombre de messages: 724 Date d'inscription: 14/05/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Lun 31 Oct - 19:36 | |
| Muzio sentit son coeur battre plus vite tandis que le prêtre parlait. Le médecin ressentit une bouffée de compréhension envers cet homme qui semblait autant que lui compatir. Compatir: souffrir avec... Le Padre n'était donc pas de ces hommes d'Eglise qui sermonnaient gravement leurs paroissiens, qui affirmaient haut et fort que la douleur n'est rien face à la foi, affirmations qu'ils auraient vite ravalées s'ils avaient, ne serait-ce qu'une fois, assisté au spectacle de l'agonisant. Celui-ci avait apparemment voyagé, et l'expérience de la mort paraissait l'avoir rudement cotoyé...
Quelques mots piquèrent Barrozi au plus profond de ses tripes. 'Dieu n'est pas médecin... Dieu n'est pas là pour faire cesser la douleur.' Un vague sentiment de culpabilité et de lassitude l'envahit. En tant que médecin, on lui demandait de faire cesser la douleur, point. Combien de fois s'était-il senti coupable quand les yeux d'une famille se tournaient vers lui, perçant à nu son impuissance à faire reculer le mal...
Lorsque le prêtre se tut, Muzio laissa le silence résonner contre les pierres lessivées de la chapelle. Doucement, il se retourna dans l'axe du banc, et ce fut à mi-voix qu'il rompit la quiètude du lieu. Son ton était, inhabituellement, presque hésitant."Au fond, je crois que je vous comprends... Nous avons le mal comme ennemi commun, seuls les outils de la lutte diffèrent. Mais c'est parfois si difficile de voir clair dans cette bataille..." Sa voix se rompit, et Muzio encadra une nouvelle fois son front de sa main. Oui, c'était si difficile dans sa solitude de supporter les défaites et les abandons... Après plusieurs instants de silence, il se redressa et se leva calmement. Il fit un pas vers le Padre, et lui tendit la main en lui offrant un sourire discret, mais empreint de toute sa sincérité."Je vous remercie d'avoir écouté l'appel d'un athée perdu... Surtout... Surtout restez comme vous êtes." ajouta-t-il sans trop savoir pourquoi; peut-être pour remercier le Padre du contraste qu'il offrait avec le clergé que connaissait Muzio. |
|  | | Enza Rig Invité
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Jeu 3 Nov - 14:30 | |
| [Le Parvis] A son tour, Enza avait poussée la porte de l'église. Elle était entrée dans l'atmosphère sombre, humide et froide de l'immense maison du Seigneur. Vraiment, elle ne parviendrait jamais à comprendre comment on pouvait espérer trouver un quelconque réconfort dans un lieu aussi inhospitalier. Quand ses yeux se furent habitués à la pénombre qui l'environnait depuis que le battant de la lourde porte s'était refermé derrière elle, elle chercha du regard l'indécis qui avait tant hésité avant d'entrer ici.
L'homme était en pleine conversation avec un prêtre... Enza manqua de blasphémer et repoussa le juron qui venait à son esprit, se rappelant que même si elle n'avait pas la foi, elle n'avait pas la certitude que Dieu n'existait pas.
Enza resta debout devant la porte, juste à l'entrée, comme si elle examinait l'intérieur de l'Eglise, comme si son regard se portait avec un intérêt architectural sur les arches et les colonnes. Cependant, du coin de l'oeil, elle ne perdait pas de vue les deux hommes, tentant de comprendre quelques bribes des paroles qu'ils échangeaient et qui résonnaient dans le silence imposant du lieu. |
|  | | P.Giacinto I. Chiaramonti Père Jésuite

Nombre de messages: 73 Date d'inscription: 22/04/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Jeu 3 Nov - 22:57 | |
| Giacinto, devant le compliment, eut un sourire entre la joie voir qu'on appréciait sa manière de faire, et la tristesse de devoir se souvenir que tout le clergé n'était pas comme lui.
Il se leva également et pris avec franchise la main qui lui était tendu."Moi je vous remercie de ne pas être de ces médecins qui jugent la gravité de la souffrance à la taille de la bourse. Je suis heureux de savoir que Venise possède un médecin qui ne croit peut-être pas en Dieu, mais croit au moins en son Art." Il sourit et accompagna l'homme vers la sortie."Ce fut un plaisir de discuter avec vous. N'hésitez pas à venir me voir, je serais heureux de continuer ces discutions. Et aussi... sachez que si d'aventure, vous aviez besoin de mon concours, n'hésitez pas à me demander, le Padre del San Siriano, Ignazio Chiaramonti. Je pense que c'est ainsi qu'on me connait..." Il sourit, se doutant bien que le cas où Muzio ait besoin de lui était sans doute peu vraisemblable. Mais certains malades étaient capables de refuser de se faire soigner si un prêtre n'était pas là. C'est que tous les médecins n'étaient pas comme Barrozi, et souvent, avoir à faire à la science voulait dire "mourir"...
Il y avait une femme près de la porte, mais le jeune prêtre ne la remarqua pas, encore plongé comme il l'était dans ses pensées.
Dernière édition par le Sam 5 Nov - 0:15, édité 1 fois |
|  | | Muzio Barrozi Médecin

Nombre de messages: 724 Date d'inscription: 14/05/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Ven 4 Nov - 22:08 | |
| 'Venise possède un médecin qui ne croit peut-être pas en Dieu, mais croit au moins en son Art.' Muzio resta soufflé par cet engagement d'un membre du clergé, et l'estime que venait d'acquérir Giacinto s'en sortit fortifiée. Bien sûr que lui-même se donnait corps et âme dans son activité - Art était peut-être un peu précieux-; où allait-on si on ne pouvait plus faire un minimum confiance à son chirurgien, ou si l'on détournait sa profession en instrument de profit ou de plaisir ?
Le médecin grava dans sa mémoire le nom du prêtre. C'était la première fois qu'il se sentait en accord avec un ecclésiastique, et la discussion qu'il venait d'avoir avec le jeune Padre l'avait rasséréné. En paix avec le monde, il adressa un signe de tête poli à la femme qui semblait attendre près de la porte - sans doute une confession ?-, et poussa le battant de l'imposant édifice.[Le Parvis] |
|  | | P.Giacinto I. Chiaramonti Père Jésuite

Nombre de messages: 73 Date d'inscription: 22/04/2005
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Sam 5 Nov - 0:45 | |
| Le Padre regarda le Médecin s'éloigner en souriant. C'était toujours un bonheur de rencontrer des gens intelligents et compréhensifs...
Giacinto allait retourner à ses occupations (il avait déjà repris son seau et sa serpillière) lorsqu'il remarqua enfin la jeune femme.
Elle ne ressemblait pas vraiment au genre de femme qui passe leur temps dans les églises, à ces "grenouilles de bénitier" comme les appelaient les personnes non charitables. Une robe élégante, une mise soignée.
Elle semblait attendre sur le seuil. Hésiter. Giacinto en conclut qu'elle n'était pas une habituée du lieu. Cherchait-elle du calme, un saint, la confession ou simplement les beautés architecturales ? Le jeune prêtre ne pouvait se décider à choisir. Mais peu importait, dans tous les cas, il devait être capable de faire quelque chose pour elle. Au moins l'aider à entrer sans plus hésiter dans la Demeure de Dieu.
Il s'approcha donc d'elle avec un sourire accueillant, d'autant plus naturel qu'il n'avait pas quitté son visage depuis la sortie du médecin."Mademoiselle... Peut-être... peut-être puis-je vous aider à trouver ce que vous cherchez ici ?" Le sourire de Giacinto se teinta d'un soupçon d'excuse. Il savait que sa phrase n'était pas parfaitement claire, mais au moins, elle correspondait à beaucoup de situations possibles.... |
|  | | Enza Rig Invité
 | Sujet: Re: La Chapelle de la Pieta Lun 7 Nov - 17:02 | |
| Enza répondit par un sourire et par un léger signe de tête à l'homme qui s'en allait, la laissant seule avec le prêtre dans ce lieu sombre et glacial. Elle se sentait comme transparente depuis qu'elle était arrivée à Venise. Une feuille d'automne, soufflée par le vent, se promenant de lieu en lieu, sans autre but que de s'échouer là où les airs la porteraient en attendant sagement la lente putréfaction qui la ferait disparaître lentement, aurait plus attiré l'attention des vénitiens qu'Enza Rigatalle. D'un regard vide, elle vit le prêtre se pencher pour ramasser ses instruments de nettoyage puis le visage de cet homme qui remarquait enfin sa présence. Et maintenant, le prêtre s'approchait d'elle. Il allait probablement lui tendre le seau qui contenait une eau noirâtre et lui demander de frotter et d'essuyer les sols de son église. Le ressenti d'Enza se modifia sensiblement quand le prêtre s'adressa à elle avec un sourire avenant, une voix douce qui paraissait sincère et surtout avec la politesse de ne pas la traiter comme une souillon.
Enza répondit au sourire malgré son sentiment de désespoir :
"Merci monsieur... Votre seule parole est déjà un réconfort pour moi et je ne suis pas certaine que vous puissiez m'aider à trouver ce que je cherche... Non que je mette vos capacités ou votre volonté en doute, monsieur, mais parce que je pense que j'ignore moi-même la raison de ma présence dans la maison... du Seigneur." *Votre visage m'est bien trop agréable et votre regard bien trop... précieux à mon coeur, pour que je vous appelle 'mon père'* |
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