AccueilAccueil  ­FAQFAQ  ­RechercherRechercher  ­S'enregistrerS'enregistrer  ­MembresMembres  ­GroupesGroupes  ­ConnexionConnexion  
Partager | 
 

 Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3  Suivant
AuteurMessage
Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 58
Date d'inscription: 19/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Dim 18 Nov - 15:24

Demetrio souriait. Visiblement il était content de ses progrès. C'était mieux, enfin moins pire, c'était déjà bien pour elle. Elle voulait tellement bien faire qu'elle paniquait presque quand elle le voyait grimacer. Mais jamais il ne lui faisait de critique méchante et cela l'aidait beaucoup à ne pas se bloquer définitivement. Demetrio était un professeur tout à fait admirable et d'une patience remarquable.

Elle se sentit toute émoustillée quand il s'approcha d'elle et un frisson agréable lui hérissa les cheveux de la nuque quand ses mains touchèrent les siennes pour replacer ses doigts. Le sourire d'une oreille à l'autre, elle se laissa faire, levant un peu le visage pour regarder celui de Demetrio tout proche du sien.


"Hein ?... Ah oui, reprendre encore une fois." dit-elle en redescendant sur Terre.

Suivant la mesure qu'il battait avec sa main, Donatella recommença l'enchaînement de notes sans faire grincer aucune dent, ce qui fut un soulagement pour tous ceux qui se trouvaient non loin. Ravie du déroulement de ce nouveau cours achevé, la jeune baronne se releva et reposa l'instrument avec précaution pour ne pas le faire tomber comme elle l'avait déjà fait. Cependant, quand elle fit volte-face, elle ne se rendit pas compte que l'archet se coinça dans un ruban de sa robe et l'accessoire resta là pendu sur son derrière.

Croisant ses mains devant elle et les tortillant un peu, Donatella écouta les compliments de son professeur sur ses progrès. Un peu intimidée, elle baissait la tête de côté en souriant.


"Devant le prince ? Oh nooon, je ne suis pas prête du tout non non non." dit-elle en secouant la tête, le rose aux joues.

"J'aurais bien trop peur de me tromper." ajouta-t-elle, sachant pertinemment qu'elle serait paniquée d'avoir un public. Et moins elle était détendue, plus les fausses notes étaient présentes.

"Plus tard.. peut-être..." dit-elle tout de même, pour ne pas le vexer.

Il était si adorable, il l'encourageait, lui proposait de jouer devant le prince.. Peut-être ne jouait-elle pas si mal après tout... Ou peut-être qu'il disait cela pour lui faire plaisir... parce qu'il l'aimait bien... ? Hoo oui, même cette perspective était merveilleuse. Peu importe si elle jouait faux du moment qu'il l'aimait bien... Ses doigts jouaient mal mais dans son coeur naissait une mélodie merveilleusement douce et harmonieuse. Si seulement il pouvait l'entendre...

Ne pas hésiter. Donatella s'approcha de Demetrio. Elle le voyait sourire chaleureusement. Ne jamais hésiter disait-il. Cette mèche rebelle qui venait devant ses yeux, on aurait dit elle après un effort quelconque. Le voilà qui baissait la tête en rougissant... Donatella serra ses deux poings contre son coeur et se posta tout près de lui, tendit le cou et... posa un rapide baiser sur sa joue avant de reculer et de paraître aussi embarrassée que lui.


"Merci monsieur Catanei.. Vos cours sont toujours très agréables."
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Demetrio Catanei
Musicien


Nombre de messages: 42
Date d'inscription: 18/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Lun 19 Nov - 4:54

Le malaise. C’était invariablement ce qu’arrivait à faire naître Demetrio. C’était bien involontaire, évidemment. La leçon, jusqu’ici, s’était déroulée sans ces moments d’embarras dont lui seul avait le secret et il s’était attendu à tout moment à commettre une faute qui le plongerait dans la honte la plus totale. Sa proposition fut rejetée poliment et il approuva la décision de son élève, qui épargnait les oreilles du Prince Grazziano :

« Plus tard, très bien… je ne veux absolument pas vous obliger à… mais je crois tout de même que… Vous avez dit que vous avez peur, se reprit-il. Peur de vous tromper. Et c’est exactement ce… ce qu’il vous faut perdre. Cette peur. Et… et avoir confiance, ne pas hésiter, » prescrit-il.

Puis, était venu l’instant fatidique où son esprit avait vagabondé en direction de la comtesse Gurrieri – sa pétillante, céleste, espiègle Brunilde – celle qui savait repousser ses angoisses pendant des longues minutes, voire des heures exquises. Il aurait dû prendre conscience que c’était exactement dans ce moment de rêverie, où il échappait à une réalité dissonante, qu’il était le plus susceptible de perpétrer un impair. Ce qui devait arriver arriva et, avant même qu’il n’ait le temps de réagir, la baronne l’embrassait sur la joue de la façon la plus adorable, mais également la plus inconvenante qui soit ; reculait en rougissant et, pour terminer, le complimentait sur la qualité de son enseignement.

Le regard vide, pas même surpris, indigné ou horrifié, le musicien dévisagea son interlocutrice, les joues en feu. À défaut d’user de sa raison, il agit d’instinct, ne réfléchissant aucunement aux conséquences de ses lèvres qui effleuraient, à leur tour, la pommette rosée de la jeune femme devant lui. Il n’avait pas agi ainsi par pitié pour cet être un peu pataud, tout comme lui, ni par désir de tromper ou d’accroître un pouvoir déjà acquis. En vérité, s’il était fort capable dans les choses de l’amour, il fallait que les choses de l’amour lui soient présentées sans aucune équivoque et avec moins de chasteté que ce baiser qu’il venait tout juste d’échanger avec la petite noble. On avait dit de lui que, pour lui ouvrir les yeux, une femme devait pratiquement glisser sa main sous son pourpoint et la raillerie n’était pas entièrement fausse. Demetrio s’émerveillait encore que la comtesse Gurrieri – sa lumineuse Brunilde – ait pu envisager condescendre à daigner lui accorder ne serait-ce que le moindre intérêt et encore moins partager sa couche avec la régularité d’une maîtresse attitrée. Se croire suffisamment séduisant pour susciter l’affection d’une seconde femme était au-dessus de ses forces et des limites de son imagination.

« Je… je… Tout le plaisir est pour moi, réussit-il articuler et remerciant Dieu pour ces formules si faciles d’emploi. Vous êtes t… tout autant une élève agréable. Merci, merci à vous aussi. »

Cherchant désespérément une distraction, il avisa de l’heure avancée et s’enquit tout à trac :


« Que… que diriez-vous d’une… d’une collation? »

Appelant sans plus tarder Alessandro, il demanda qu’un plateau leur soit apporté, soulagé par cet intermède impromptu. D’un geste de la main, il invita son étudiante à s’asseoir et remarqua, à la dernière seconde, l’archet demeuré accroché à sa robe, se balançant de droite à gauche et menaçant d’embrocher un postérieur délicat. Il retint sa compagne par le bras, la prévenant de s’asseoir, et s’agenouilla ensuite à ses pieds, pour tenter de dénouer le ruban et en retirer les crins coincés. Une fois l’archet délivré de ses liens, il le rangea dans le boîtier du violon et retourna prendre siège aux côtés de la dame. Par souci d’entretenir un semblant de conversation, il hasarda une question au sujet des bruits qui couraient dans toute la ville et que même lui ne pouvait ignorer :

« Êtes-vous au fait de… de la… l’état de la Princesse Adorasti? Je veux dire, Grazziano Adorasti. J’ai cru comprendre qu’elle attendait l’héritier… ou l’héritière, bien sûr, sous peu. Je le sais parce que je me rends souvent Ca’Adorasti, » précisa-t-il en souriant d’un air rêveur.

Réalisant son erreur, il s’empressa d’ajouter :


« Et je me rendrais aussi souvent Ca’Grazziano si… si j’avais plus souvent à… à y faire. Mais… mais pour en revenir à la Princesse, je me demande ce qu’en pense le Prince. Le Prince Samuele, pas le Prince Elio, puisqu’il doit, de toute évidence, être… être fier de… de… Bref. De toute évidence, il sera plus fier si c’est un fils plutôt qu’une fille. Non pas que je n’aie rien contre les filles, bien sûr… Le conseiller-astrologue, dont le nom m’échappe, mais il habite à quelques maisons d’ici, peut-être pourrait-il prédire du genre de l’enfant à naître… Que… qu’en pensez-vous? » l’interrogea-t-elle, à la fin de son imbroglio, relevant les yeux vers elle.


Dernière édition par le Ven 23 Nov - 3:43, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 58
Date d'inscription: 19/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Lun 19 Nov - 13:43

La jeune baronne sentit ses oreilles devenir écarlates alors qu'il lui rendit son baiser. La poitrine de Donatella se souleva et s'abaissa rapidement sous l'émotion et ses paupières clignèrent rapidement, humidifiant ses yeux bruns tandis que ses lèvres étaient étirées en un sourire ravi. Il la remerciait à son tour d'être une élève agréable. Recevant rarement des compliments aussi gentils, Donatella les savourait à leur juste valeur. Aussi, elle ne put refuser de nouveau sa proposition.

"Bien.. si vous insistez.. Il est vrai que j'ai peur de me tromper, surtout devant le prince... mais si vous dites que je ne dois pas hésiter et avoir confiance alors j'accepte de jouer devant lui.. cependant il me faudra avant cela encore quelques leçons avec vous pour répéter. Et puis.. et puis j'aimerais que vous jouiez à mes côtés ce jour là, pour que j'ai encore plus confiance... vous comprenez ?" demanda-t-elle en le fixant de ce regard qui lui donnait l'impression d'une petit animal apeuré, implorant un peu de soutien.

Elle accepta avec plaisir la collation qu'il lui proposa mais alors qu'elle s'apprêtait à s'asseoir il la retint par le bras. Surprise, elle pensa que peut-être il voulait l'embrasser encore. Baissant la tête, les yeux ronds, elle le vit s'agenouiller à ses pieds. Une demande en mariage ? Son coeur manqua un battement puis reprit un rythme normal lorsqu'elle comprit la véritable situation.


"Je suis désolée.. je n'avais pas vu qu'il s'était coincé..." murmura-t-elle, gênée et peut-être un peu déçue aussi.

Confortablement assise, sa déception de la demande en mariage ratée fut balayée lorsque Demetrio entama une conversation sur les rumeurs qui courraient. Bien entendu, Donatella en avait entendu beaucoup même si la vie des autres ne l'intéressaient qu'à moitié.


"Oui, j'ai entendu cela. C'est une bonne nouvelle pour le couple princier je pense mais j'ai également entendu qu'elle était proche du terme. Or personne n'avait été mis au courant avant. Je trouve cela étrange pas vous ? C'est pourtant le genre de choses qu'on est fier d'annoncer."

Donatella ne releva pas vraiment sa maladresse sur le fait qu'il se rendait souvent Ca'Adorasti et poursuivit sur sa lancée.

"Je ne sais pas trop ce qu'en pense le prince Samuele. Il doit être content pour sa soeur je pense, mais je le trouve un peu changé depuis quelques temps. C'est sûrement parce qu'on dit que sa soeur est un peu idiote... justement à cause de sa grossesse vous comprenez ? On dit qu'elle ne savait pas qu'elle était enceinte. Enfin c'est ce que j'ai entendu. Moi je trouve cela absurde, c'est impossible qu'on ne sache pas ce genre de chose."

Donatella plissa les yeux et regarda Demetrio et ajouta sur le ton de la confidence.

"Si vous voulez mon avis, elle savait parfaitement qu'elle attendait un enfant mais elle a préféré le cacher. Je ne sais pas... peut-être que le prince Elio n'est pas le véritable père...." dit-elle en lui lançant un regard très appuyé en hochant lentement la tête.

"A ce propos, puisque vous dites vous rendre souvent au palais Adorasti, est-il vrai que les deux princes ne s'aiment pas du tout ? Savez vous pourquoi ? J'ignorais cela avant d'arriver à Venise. Si c'est vrai, la princesse Bianca est mariée à l'ennemie de son frère ! Vous rendez-vous compte ? Quelle situation terrible.. pas étonnant qu'elle devienne un peu folle." dit-elle d'un air songeur.

"Quant au conseiller-astrologue j'en ai beaucoup entendu parler effectivement. Je ne sais pas s'il pourrait prédire si l'héritier sera ou non une héritière. A vrai dire cet homme me fait un peu peur. J'aimerais bien aller le consulter mais je n'en ai pas envie. Enfin.. je veux dire que j'aurais très peur qu'il m'annonce quelque chose de terrible vous comprenez ? Comme il a prédit cet affreux meurtre au Castello, bouuuh ça me donne froid dans le dos rien que d'y penser."
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Demetrio Catanei
Musicien


Nombre de messages: 42
Date d'inscription: 18/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Ven 23 Nov - 3:43

La proposition d’abord déclinée fut finalement acceptée et Demetrio, de dos, à ranger soigneusement l’archet à la place qui lui était destinée, eut tôt fait de féliciter la bonne volonté de son élève :

« Je suis fort heureux de l’entendre, Madame. Vous verrez, la… l’exercice est très enrichissant. Soyez certaine que nous déciderons ensemble du moment qui sera le plus… le plus approprié pour donner votre prestation… et la mienne, bien sûr, si cela peut vous rendre plus assurée. Mais pas dans le rôle de soliste. Ce rôle vous reviendra. Faites-moi seulement part du… de quand vous vous sentirez prête. D’attaque, sans hésitation, » la pria-t-il, le sourire aux lèvres, se tournant tout juste après qu’elle se fût excusée pour l’incident.

Agitant sa main pour lui faire signe qu’aucune excuse n’était nécessaire, il avait pris siège à son tour dans une position un peu raide, qui témoignait de la gêne qu’il ressentait toujours.


« Ne vous en faites pas, j’ai déjà enseigné à un… un sot, pardonnez-moi l’expression, qui s’est tout bonnement assis sur son violon. Un instrument de très grande qualité. Un véritable gâchis, le luthier n’a rien pu y faire. »

Une expression vaguement peinée, vaguement contrariée passa sur ses traits, celle de circonstances pour parler d’un ami ayant péri par la bêtise d’un autre ou par l’injustice de la vie. On ne peut plus heureux que les sujets qu’il avait lancés, à tout hasard, se révèlent aptes à alimenter une conversation convenable, le musicien s’accorda le droit de se caler plus confortablement dans son fauteuil. Son interlocutrice, comme à son habitude et plus encore en l’absence de sa gouvernante, faisait preuve d’un franc-parler très peu courant dans la société mondaine. N’étant pas réellement au fait des rumeurs qu’il avait évoquées, il prêta oreille avec attention au discours sans fioritures hypocrites qu’on lui tenait. Il ne savait toujours que répondre aux questions qui lui étaient posées et se contentait parfois d’hocher la tête ou de glisser :

« Oh, vous savez, je n’y connais pas grand chose… Les enfants et moi, et puis, je ne suis pas marié. Ni père. Ou futur père. »

Ou encore de s’enquérir…

« Je ne connais pas très bien le Prince… Comment est-il? Le connaissez-vous bien? Si… si ce n’est pas indiscret, bien sûr. Et je parle de… du Prince Samuele, » précisa-t-il avec un temps de retard.

La discussion se poursuivit au propos de la princesse et il rougit en l’entendant être qualifiée « d’idiote ». Il ne put cependant qu’opiner du chef d’un air dubitatif pour appuyer la remarque de la jeune femme :

« C’est plutôt voyant, en effet. Je ne suis pas très.. versé dans ce domaine, mais j’ai cru comprendre qu’on pouvait… l’enfant, vous savez… Savoir qu’il grandissait de l’intérieur et puis, en ressentir des douleurs. Quant à savoir si… enfin, je n’irais pas jusqu’à dire que l’enfant n’est pas du Prince… peut-être craignait-on seulement pour sa vie…? Mais j’admets avoir peine à comprendre toute cette affaire, lui confia-t-il, sa main ébouriffant machinalement sa chevelure de jais. Toutefois, je ne suis pas Prince… Heureusement d’ailleurs, ce serait sans doute un désastre. Et ne dites pas le contraire, lui intima-t-il gentiment, levant un regard rieur vers elle. Enfin, le Prince Elio, je crois bien, je m’avance peut-être loin, mais je crois bien qu’il mérite son titre. Alors, peut-être y a-t-il un… une stratégie derrière tous ces mystères, vous comprenez? »

Alessandro, le domestique de Maître Barrozi, s’avança alors dans la pièce, un plateau en mains. Lui indiquant de le déposer sur la petite table entre eux deux, il le remercia et invita la baronne à se servir comme elle le désirait. Lui versant une tasse de thé, il fut fier de pouvoir la renseigner, lui qui à l’accoutumée, ignorait tout :

« La rivalité entre les Maisons Grazziano et Adorasti remontent à… à très longtemps… Je… j’ai résidé à la… à Florence dans mon enfance et c’est dans cette cité que se trouvait le Prince Andrea, le père du Prince Elio… J’ai déjà joué pour lui et déjà, j’entendais des échos de ces vieilles querelles. Mon… mes parents étaient liés, enfin, l’un plus que l’autre était lié à la famille Adorasti. La… disons, la reconquête de Venise est en quelque sorte le… le but ultime de chacune des Maisons. »

Prenant sa propre tasse entre ses mains, il prit garde à ne pas se brûler en buvant le breuvage encore fumant à petites gorgées. Incapable de supporter la chaleur trop longtemps, il la déposa bien vite dans une soucoupe à cet effet et reprit la conversation :


« Certains disent que le conseiller-astrologue aurait peut-être lui-même manigancé toute l’affaire, le meurtre, veux-je dire. Je ne sais pas trop quoi en penser. On… notre voisine, en fait, m’a dit que c’était un homme bien aimable. Elle l’a consulté il y a quelques jours au sujet de tracas domestiques que je tairai et elle a été très… très satisfaite, je crois, de ce qu’on lui a prédit. Mais en ce qui concerne le Castello… »

Il baissa la tête, rougissant à vue d’œil en se remémorant l’épisode qui l’avait opposé à Monsieur degli Albizzi.

« Je ne crois pas vous avoir assez… remercié pour v… votre indulgence envers moi. Je tiens encore à vous présenter toutes mes excuses pour ma conduite… ou plutôt mon inconduite, ce soir-là. C’est une chance, je veux dire, un honneur que vous ayez bien voulu de ces leçons avec moi, après que j’aie fait preuve de tant de… de bêtise. »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 58
Date d'inscription: 19/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Lun 26 Nov - 19:32

Demetrio exprima clairement son contentement au sujet de la proposition qu'elle venait finalement d'accepter. Donatella se félicita d'avoir fait le bon choix même si l'angoisse de cette future prestation commençait déjà à se faire sentir. Cependant, le fait qu'il accepte de jouer avec elle la rassura un peu.

"Quand je me sentirai.. prête, je vous le dirai, c'est entendu." confirma-t-elle tout en se demandant si elle se sentirait prête un jour.

La jeune baronne pouffa de rire derrière sa main quand son professeur lui raconta l'anecdote du sot qui s'était assis sur son violon. Cependant, elle se retint de s'esclaffer car elle savait qu'elle-même en était capable, et puis abîmer un instrument était toujours fâcheux.

Tandis que Donatella lui racontait ce qu'elle entendait aux quatre vents concernant les nobles et moins nobles de la cité, elle voyait Demetrio se détendre à la façon dont il s'asseyait dans le fauteuil. Donatella n'en était que plus heureuse car cela signifiait que la conversation ne l'ennuyait pas.


"Oh mais je suis sûre que.. que vous feriez un très bon mari.. et un très bon père aussi..." dit-elle en le regardant timidement, espérant qu'il comprenne l'allusion.

"Par exemple, moi je serais ravie d'être votre femme... enfin non.. si, je veux dire s'il m'était donné d'être votre femme, vous seriez un très bon.. très... Excusez-moi, je m'embrouille un petit peu." dit-elle précipitamment en se rafraîchissant énergiquement de son éventail.

"Oh le prince Samuele est un homme tout à fait.. charmant. Oui charmant. C'est un très grand homme. Enfin pas par la taille... je parle de son charisme.. mais c'est normal, c'est un prince.. Mais vous savez, parfois quand vous êtes seul avec lui il est un peu.. juste.. comme si.. vous voyez..." tenta-t-elle d'expliquer par des mimiques et des gestes des mains car elle ne trouvait pas les mots appropriés pour expliquer la gêne qu'elle ressentait parfois en présence du prince.

Quand la conversation revint sur la princesse et sa grossesse étrange, Donatella écouta avec attention les remarques de Demetrio tout en hochant la tête. Il avançait également des hypothèses pour essayer de comprendre la situation.


"Craindre pour la vie de l'héritier ? Mais pourquoi ? Et je ne vois pas en quoi cacher sa naissance aurait aidé à le protéger, il ne va tout de même pas rester dissimulé de tous toute sa vie, non je ne comprends pas..." dit-elle en secouant la tête d'un air très catégorique.

"Quant à savoir si vous feriez un bon prince ou non, je peux vous comprendre. Si j'étais princesse, ça serait désastreux aussi je pense. Bien que vous soyez moins maladroit que moi." répondit-elle en souriant.

"Quant au Prince Elio, je ne le connais pas." dit-elle en haussant les épaules. "Et les stratégies c'est bien trop compliqué pour moi." conclut-elle.

Le regard empli de gourmandise, Donatella regarda le plateau couvert de bonnes choses et ne se fit pas prier pour se servir quand Demetrio l'y invita. Attrapant un biscuit elle y croqua à pleine dents tout en écoutant les explications concernant la rivalité entre princes.


"D'accord alors chi... " Donatella avala sa bouchée pour ne pas parler la bouche pleine. "Excusez-moi.. si j'ai bien compris, même vous ne connaissez pas l'origine de cette querelle ?" demanda-t-elle en portant à ses lèvres la tasse de thé.

"Hou c'est chaud." ajouta-t-elle en la reposant et en tapotant ses lèvres du bout des doigts.

"Reconquérir Venise... Voilà bien un grand mot de Prince. Ils n'ont pas à la reconquérir, tout Venise est déjà à leurs pieds. Ils feraient mieux de se réconcilier. Ensemble ils pourraient donner de splendides réceptions et des bals magnifiques." suggéra-t-elle.

Reprenant sa tasse de thé et s'employant à souffler dessus pour la rendre buvable, Donatella écouta de nouveau Demetrio qui parlait du conseiller astrologue.


"Manigancer ? Mais c'est impossible. Il lit dans les étoiles voilà tout. Certains personnes sont vraiment mauvaises langues..." dit-elle en trempant son biscuit dans le thé. Heureusement que sa gouvernante n'était pas là pour la voir car elle lui aurait certainement fait un signe désapprobateur ou un froncement de sourcils appuyé. Mais Donatella adorait tremper ses petits biscuits dans le thé. Ca les rendait moins durs et plus parfumés, même si ça ne se faisait pas, elle le savait très bien.

S'apercevant que le biscuit était devenu tout mou et s'était éparpillé dans sa tasse en un tas de miettes peu engageantes, Donatella se mit à rougir et tenta de limiter les dégâts en ramenant les miettes sur le côté avec sa cuillère.


"Quoi ? Oh, le Castello. Mais ce n'est rien voyons, vous vous êtes excusé c'est le principal. Vous aviez juste un peu trop bu alors je comprends, même s'il ne faut pas recommencer. Vous êtes pardonné monsieur Catanei et je suis ravie que vous soyez mon professeur." dit-elle en délaissant finalement sa tasse.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Demetrio Catanei
Musicien


Nombre de messages: 42
Date d'inscription: 18/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Lun 10 Déc - 3:15

Après une durée qu’il avait jugée convenable, Demetrio s’était risqué à prendre entre ses mains sa tasse de thé. Mal lui en prit. La déclaration de son interlocutrice l’estomaqua et il s’étouffa bien malgré lui avec son breuvage. S’ensuivit une scène possiblement comique pour un spectateur extérieur mais hautement désagréable pour le musicien. Près d’une minute plus tard, il put enfin retrouver son souffle et se redressa, le visage une fois de plus rougi. Dévisageant la jeune femme d’un air légèrement incrédule, il tenta de déterminer si celle-ci avait intentionnellement fait preuve d’un sens de l’humour douteux ou si ses propos avaient été tenus sans malice. Paraissant apparemment aussi embarrassée qu’il l’était lui-même, il ne put qu’excuser ce qui ne semblait pas avoir été qu’une mauvaise plaisanterie.

« Vous m’embrouillez tout autant, à dire vrai, » marmonna-t-il tout en essuyant d’un revers de manche des yeux toujours larmoyants.

Réalisant son inconvenance, il se hâta de préciser :


« Je… Je veux dire que… J’ai… Je crains que je ne sois pas… tout comme en matière de maternité, ce qui est normal, je suppose… que je ne sois pas le… le candidat idéal pour… pour ce genre de choses. La famille… »

Il marqua une pause, incertain de ce qu’il était en mesure de confier à la baronne qui n’était, après tout, qu’une parfaite inconnue.

« Disons que la famille a toujours été… embrouillée. Pour moi. Je n’ai pas vraiment… enfin, si mais… J’ai reçu mon éducation presque exclusivement de la part de ma mère. Et je ne crois pas que je… je saurais que faire. En étant père. Ou époux. Je suis maladroit et distrait à un point tel que je pourrais fort bien oublier un enfant, même le mien, dans son berceau pendant… pendant des jours. Et cela, sans la moindre… la moindre malignité. Et pas non plus par faute de… d’affection, de tendresse ou de… comment dit-on cela? Ah, de compassion. Je suis seulement étourdi. »

Relativement satisfait de sa justification, il entreprit d’éponger le thé qu’il avait renversé sur ses habits tout en écoutant la description du Prince Grazziano. Un sourire amusé lui vint aux lèvres lorsque, relevant les yeux, il put admirer la pantomime d’une baronne à court de mots.


« Je vous comprends parfaitement, affirma-t-il doucement. Le Prince Elio, comme son père d’ailleurs, est tout aussi intimidant. Ce sont ces yeux, je crois, réfléchit-il tout haut. Il possède de ces yeuxs qui vous… qui vous transpercent. Mais il est parfois inutile de porter un titre pour me décontenancer d’un seul regard. La poissonnière au marché du Rialto me terrorise chaque fois qu’elle m’adresse la parole, » lui confia-t-il, penaud.

Tout aussi perplexe au propos de l’héritier Adorasti, il haussa les épaules avec l’expression résignée de celui qui laisse aux grands de ce monde la tâche d’élaborer des intrigues dépassant tout entendement.


« Vous devez avoir raison… mais comme vous le dites, aucun de nous deux n’est prince ni princesse, pour le moment du moins, et n’a à établir de tactiques pour triompher sur la Maison adverse… quoique… »

Il hésita un instant, de peur de paraître indiscret ou d’afficher des allégeances qu’il était loin d’être prêt à assumer.

« Vous appartenez bien à la Ca’Grazziano… peut-être le Prince attend-t-il de vous que vous… vous vous illustriez au nom de sa Maison? De quelque manière que ce soit. Encore une fois, je dois m’admettre ignorant en la matière et peut-être les seules circonstances ont-elles fait que vous vous êtes retrouvée sous le toit des Grazziano… »

La conversation se poursuivit toujours au sujet de la rivalité entre les deux Maisons et le violoniste, cette fois, dut avouer la défaite, incapable d’élucider le mystère entourant la cause des affrontements :

« J’ai cru comprendre que la source de leur inimitié se perdait dans la… dans la nuit des temps et qu’à présent, nul, sauf peut-être les Princes eux-mêmes, ne connaît la raison de tant de haine. J’ai entendu de sombres histoires d’impudicité et d’outrage, d’autres plus prosaïques de succession ou de vol de biens précieux… mais je soupçonne que toutes ces fariboles aient été inventées par des commères souhaitant répandre leur propre vérité. »

La proposition émise par sa compagne le fit rire de par son ingénuité, rafraîchissante après l’hypocrisie des salons.

« Peut-être devriez-vous soumettre cette idée au Prince Samuele. Vous pourriez lui faire entendre raison pour le bien des deux familles comme pour celui de cette cité. Leur conflit n’apportera rien de bon, je peux vous l’assurer. »

Soulagé par le pardon qu’on lui accorda à nouveau, Demetrio enchaîna la discussion avec les évènements tragiques du Castello :


« Je ne sais pas si tout cela est bien chrétien. Je ne suis pas dévot, loin de là, mais je trouve tout de même étrange la mort de ce Monsieur… Monsieur Salvati? On m’a dit que la dague qu’il avait plantée dans le cœur a disparu, comme par enchantement… Le connaissiez-vous? Ce Monsieur Sal… le défunt? Il faisait également partie de la Ca’Grazziano, je crois? »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 58
Date d'inscription: 19/02/2007

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Lun 10 Déc - 21:17

Donatella n'avait su que faire en voyant Demetrio s'étouffer avec son thé. Elle avait d'abord tendu ses mains vers lui mais comme cela n'aidait en rien une personne en train de s'étrangler, elle s'était contentée d'agiter son éventail vers lui pour lui faire de l'air... ce qui au final ne servait pas à grand chose non plus.

Elle n'avait pas compris que cette déglutition manquée était de sa faute jusqu'au moment où il marmonna qu'elle l'embrouillait également. La jeune baronne cligna des paupières un peu surprise mais finalement le musicien reprit sa phrase de manière plus convenable. Donatella tenta alors de le rassurer car il était certain qu'il se faisait de fausses idées.


"Oh mais vous dites cela parce que vous n'avez pas confiance en vous. Nous nous ressemblons un petit peu on dirait. Mais je puis vous assurer que vous seriez un très bon... enfin bref, voilà." dit-elle en évitant de prononcer de nouveau les termes qui l'avaient fait s'étouffer.

Finalement, il ne sembla pas vouloir éviter le sujet d'avantage car il lui confia ses quelques faiblesses familiales. Donatella l'écouta avec attention, une pointe de tristesse dans le regard.


"Mais au contraire... vous tiendriez ce rôle encore bien mieux car vous combleriez ce vide en étant père vous-même, j'en suis persuadée !" tenta-t-elle d'expliquer.

En revanche, lorsqu'il annonça qu'il était capable d'oublier un bébé pendant des jours, Donatella fut quelque peu refroidie.


"Ah." laissa-t-elle échapper dans un premier temps.

"Mais non.. il y a toujours une nourrice, et puis la mère s'en occupe plus que le père, ne vous inquiétez pas !" ajouta-t-elle après avoir analysé la situation hypothétique d'un pauvre bébé abandonné dans son berceau.

Donatella fut soulagée et satisfaite que son professeur ait compris ce qu'elle voulait exprimer pour décrire le prince Grazziano malgré sa difficulté à trouver les mots justes. Il lui expliqua par la suite que le prince Elio également était intimidant et que cela était en partie du à son regard.


"Vraiment ?" s'étonna-t-elle intéressée.

Quant à la poissonnière, la baronne ne l'avait jamais rencontrée mais elle comprenait ce que voulait dire Demetrio. Elle-même était souvent effrayée par un tel mais elle se rendait compte qu'il s'agissait de personne de haut rang et non de personnes du peuple. Cependant, si la poissonnière était de gabarit imposant avec une grosse voix criarde, elle ne devait effectivement pas être très rassurante.

Quand la conversation revint sur les Maisons adverses, la baronne répondit sans complexe aux interrogations de son professeur.


"Le prince Grazziano ne m'a jamais laissé entendre qu'il attendait quelque chose de précis de ma part concernant le prestige de sa maison. Et je suis sous son toit simplement parce que mes parents sont une connaissance des Grazziano." expliqua-t-elle avec sincérité.

Elle écouta alors le peu d'explication qu'il connaissait concernant les divergences des deux maisons. Cela était frustrant de ne pas en savoir plus. Elle acquiesça alors qu'il approuvait son idée de suggérer au prince Grazziano de sympathiser avec le prince Elio. A l'occasion, elle lui en ferait part.

Lorsque la conversation revint au sujet du meurtre du Castello, Donatella frissonna d'horreur.


"Oui, Monsieur Salvanti, je ne le connaissais que très peu, je ne l'ai croisé que deux ou trois fois tout au plus... Quant à la dague.. cela ne me surprend guère... c'était un meurtre annoncé par les astres ! La mort rôdait a-t-il dit... holala, tout cela est effrayant." dit-elle juste au moment où quelques coups furent frappés à la porte, la faisant sursauter.

Sa gouvernante entra dans la pièce, visiblement soulagée de ne pas entendre de couinement de violon torturé. Elle lui annonça qu'il était temps pour elle de rentrer au palais en lui rappelant l'entrevue qu'elle avait prévue avec la marquise Cenci.


"Oh ! J'avais presque oublié !" s'exclama-t-elle en se levant.

"La conversation avec monsieur Catanei était tellement agréable que je n'ai pas vu le temps passer." ajouta-t-elle avec un sourire envers l'intéressé.

"Nous nous reverrons bientôt. Peut-être passerai-je plus souvent si je veux être parfaitement préparée pour le concert devant le prince." dit-elle sans remarquer le regard perplexe de sa gouvernante.

"A bientôt monsieur Catanei, et merci." dit-elle alors qu'elle revêtait son manteau et s'en allait.

[Ca'Grazziano]
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Muzio Barrozi
Médecin


Nombre de messages: 724
Date d'inscription: 14/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Dim 4 Mai - 17:29

(dédoublement très temporaire; l'action avec Ariela sera conclue avant la fin du mois, exams de son côté obligeant)

[Calle Trevisi - La Maison d'Ariela Accorti - Extérieur - Jardin]

Après avoir reçu deux patients qui attendaient dans son cabinet, Muzio s'était installé dans sa bibliothèque et avait ressorti de ses herbiers un feuillet anormalement peu annoté qu'il s'était réjoui de pouvoir compléter. Il consacra plusieurs minutes à une observation attentive du petit rameau cédé par la comtesse, puis Alessandro fit son apparition dans la pièce, hésitant à déranger le docteur. Ce fut Muzio qui finit par se retourner. Le garçon lui annonça qu'un domestique en livrée était passé demander une visite pour sa maîtresse le lendemain, puis lui tendit un papier arrivé pour le médecin.

Muzio reposa sa loupe et décacheta le billet. "Fenice... dispose d'une loge... ravie de vous y accueillir.... Baronne Donatella Visconti."

Interloqué, le médecin repoussa définitivement ses notes botaniques. N'était-ce pas tout à fait inconvenant ? A vrai dire il ne savait pas grand'chose des usages du monde, mais l'idée lui paraissait surprenante. Il revit la petite baronne, amusante de maladresse et momentanément exaspérante lorsqu'elle s'approchait d'un violon dans sa propre maison. Il avait déjà été appelé pour elle Ca Grazziano, la demoiselle étant sujette aux évanouissements qui faisaient tant rire Iago. Mais somme toute il ne la connaissait qu'à peine. Peut-être avait-elle invité Demetrio également ? C'eût été plus logique. D'ailleurs, mmh, là était peut-être la clé de la chose. Il n'aurait pas été étonné que Donatella se fût amourachée de son professeur de musique.

Dans tous les cas, il ne se voyait pas du tout refuser l'invitation. D'une part parce qu'il se sentait étrangement attendri par cette enfant dont l'innocence était une source de fraîcheur dans la ville, d'autre part, parce que la perspective de passer la soirée à la Fenice l'attirait fortement. Rompre avec ces soirées solitaires, Demetrio y avait contribué, mais finalement ils se croisaient plus souvent qu'ils ne s'asseyaient ensemble, et souvent le médecin était appelé dehors, le soir ou dans la nuit. Il ferma les paupières, imagina la salle, la musique et les danses, et n'hésita plus. Il ouvrit les yeux, reprit sa plume et rédigea une courte missive remerciant la baronne et l'assurant de sa présence. Au diable les mauvaises langues.

Sur cette charitable pensée, il envoya Alessandro porter sa réponse et savoura quelques minutes de repos. Comme un enfant à qui l'on promet la mer est déjà devant elle en pensée, il prenait plaisir à imaginer sa soirée, glissant sur quelques images fantaisistes qui l'amusèrent. Ce serait la première fois qu'il assisterait à un tel spectacle. Il pensa soudain à la masse humaine qui grouillerait dans la salle et en fut effrayé, mais avec l'innocence d'un provincial il pensa que les gens se tiendraient tranquilles et qu'il ne verrait que le spectacle.

Muzio se leva et se rendit à l'office où il prépara un café très noir, qu'il revint déguster dans son fauteuil près de la cheminée. Un sourire monta à ses lèvres. Ou il se trompait fort, ou il n'allait pas tarder à avoir de la visite.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Iago degli Albizzi
Gentilhomme - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 270
Date d'inscription: 23/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Ven 16 Mai - 21:02

[La Ca Grazziano]

Le docteur ne se trompait que très rarement. Muzio n’avait pas dû boire plus de deux gorgées de son café que l’on put voir apparaître une tête dans l’entrebâillement de la porte.

"Est-ce qu’il y aurait une tasse pour moi ?"

Alessandro n’était pas encore revenu et Iago avait décidé que l’habitude lui donnait le droit de s’introduire lui-même dans la pièce. D’un pas léger il avança dans la pièce, abandonnant manteau et chapeau sur une chaise.

"Ne vous levez surtout pas, je me sers moi-même…"

A vrai dire, en disant cela, Iago s’amusait surtout, car toutes ces manières étaient superflues. Il connaissait maintenant assez bien le médecin. On pouvait presque dire d’ailleurs que la tasse qu’il venait de saisir était sa tasse et que le fauteuil sur lequel il s’installait, juste en face de Muzio, était son fauteuil.

"Comment allez-vous, très cher ami ? Savez-vous que votre compagnie finirait presque par faire de moi un homme nouveau ? Je me suis pris à penser, aujourd’hui, que l’être humain était quelque chose de curieux. Vous rendez-vous compte ? J’ai été pris de curiosité pour une fois, et non pas de l’envie irrépressible de fuir ou bien de faire disparaître de manière définitive l’individu en face de moi…
Une bien étrange nouveauté n’est-ce pas ?"

Iago venait d’arriver, mais c’était déjà comme s’il avait toujours été là. Bien calé dans le fauteuil, jambes allongées vers la cheminée et petit sourire narquois.

_________________
Honest Iago...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Muzio Barrozi
Médecin


Nombre de messages: 724
Date d'inscription: 14/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Ven 16 Mai - 21:45

Muzio avait appris à anticiper les visites de Iago degli Albizzi pour la bonne raison que, d'une manière générale, elles intervenaient exactement au moment où le médecin les auraient jugées nécessaires ou agréables. C'était sans doute le seul point qui n'était pas imprévisible chez Iago.

Un large sourire accueillit le nouveau venu.


« Entrez ! Vous savez qu'il y aura toujours une tasse pour vous ici. »

Il se dispensa d'inviter Iago à s'installer, sachant très bien que celui-ci ferait très exactement ce qu'il aurait envie de faire. Il se contenta de regarder l'homme se servir et d'écouter sa dernière trouvaille, savourant le bonheur de cette amitié étrange et vraie. Contrairement à ce qu'affirmait le proverbe, l'harmonie de leur relation reposait sur la complémentarité fondamentale de leurs caractères.

Un sourire amusé accompagna les dernières paroles de Iago.


« Mais heureusement que certains individus vous résistent ! Cela vous distrait, et cela me rassure. Qui est l'heureux humain qui a su attiser votre curiosité ? »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Iago degli Albizzi
Gentilhomme - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 270
Date d'inscription: 23/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Ven 16 Mai - 23:32

Iago regarda son café tourner dans sa tasse, savourant le plaisir de discuter avec quelqu’un qui ne s’offusque pas de son comportement. Il prenait le temps de réfléchir à sa réponse, les sourcils légèrement froncés.

"Je n’en suis pas très sûr. Della Lonza il me semble. Je passais du côté du palais Adorasti. Parce que… par hasard, bien sûr. Et en passant, j’ai entendu une musique absolument remarquable.
Cela est rare, n’est-ce pas. Nous sommes plus habitués à entendre les grincements sinistres de la Dame Donatella qu’autre chose… Mais là… et bien, simplement, cela valait la peine que je m’arrête sous les fenêtres pour écouter."

Iago jeta un coup d’œil en direction de Muzio. Il n’avait pas envie de s’attarder sur son faux-pas verbal qui trahissait le fait que, depuis à peu près un mois, il tournait autour du palais d’Elio sans oser aller le saluer, et cela pour une raison obscure et qui lui échappait complètement. Mais il voulait tout de même être sûr de s’exprimer clairement.

"Et donc, j’écoutais, jusqu’à ce que… brusquement, et bien le clavecin chavire. Je veux dire accord plaqué de travers, cafouillage, de nouveau accord désespéré, là sur les cordes graves, et puis plus rien. Je pense que c’est le claveciniste qui a dû parler après, très bas, je ne comprenais pas vraiment, quelque chose comme « plus jamais ». Quelque chose d’angoissé voyez-vous ?
Et puis ensuite, une voix de femme, plus claire, nommant della Lonza si j’ai bien entendu, et puis une histoire un peu sotte d’émotion décuplée parce qu’il serait un artiste.
Je n’ai pas écouté plus, hein, je suis parti."

Il avait ajouté la fin presque comme un enfant se défendant d’écouter aux portes. En fait, il avait été tellement surpris d’entendre cette scène (il ne s’y attendait tellement peu, croyant simplement assister incognito à un concert improvisé) qu’il s’était senti terriblement gêné, presque honteux, et qu’il avait filé directement vers la maison du médecin.

"Mais c’était triste voyez-vous ? Et donc je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qui pousse un homme à perdre autant le contrôle de tout. Je ne voyais rien, mais ce bégaiement du clavecin, le silence… tout cela ne paraissait pas du tout ridicule. Simplement… cela donnait envie de savoir pourquoi."

Iago finit sa tasse d’un trait et sourit, légèrement ironique.

"A vrai dire, peut-être était-ce simplement parce que cela semblait un silence sincère. Pour une fois…"

_________________
Honest Iago...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Muzio Barrozi
Médecin


Nombre de messages: 724
Date d'inscription: 14/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Sam 17 Mai - 15:10

En fait, Muzio avait une idée très précise sur ce qui poussait Iago à rôder autour de la Ca'Adorasti sans y pénétrer vraiment. Une petite fille à quatre prénoms qui devait dormir paisiblement à cette heure n'était pas, selon lui, étrangère au phénomène. Le médecin se gardait bien néanmoins de dévoiler ses pensées à Iago. Il écouta, un peu étonné, le récit inhabituellement dépourvu de cette ironie mordante qui habitait le gentilhomme.

A son tour, Muzio prit du temps avant de répondre. Il avait décelé assez aisément cette sensibilité accrue chez Danilo della Lonza, mais les faits que rapportait Iago, conjugués au ressenti de ce dernier, supposaient sans doute autre chose qu'une émotion d'artiste.


« Il est très aisé de perdre le contrôle de soi... Vous savez, il existe des points de rupture dans le coeur des hommes, et la musique a ce pouvoir de les faire affleurer, même parfois chez ceux qui les ont enfouis très profondément. D'une part naturellement, parce que... Je ne sais pas pourquoi. Il me semble que la musique nous renvoie à ce qui nous touche le plus, d'une manière intrinsèque. Elle est idéal et passions par essence. Et d'autre part, par le biais des souvenirs qu'elle réveille. Quelques notes, parfois, ou une tonalité, ramènent brutalement le passé que l'on aurait voulu oublier, la présence d'un être aimé et perdu... »

Il se tut un instant. Il n'avait pas adopté un ton larmoyant ni un ton docte. Comme toujours lorsqu'il parlait avec Iago, il progressait à haute voix dans sa réflexion, et se découvrait souvent des pensées qu'il n'avait jamais pensé à déterrer. Il avait perçu combien la mort de Matteo avait bouleversé Iago, et peut-être ce dernier comprendrait-il mieux qu'il ne l'aurait fait qu'auparavant. Tout n'était pas à moquer dans l'émotion des hommes.

« Et ce panachage d'absolu et d'induit que vous impose la musique peut être tout à fait insupportable. C'est le point de rupture, exprimé plus ou moins violemment selon chacun. »

De nouveau il se tut, pensif, puis reprit d'un ton qu'il voulait plus léger:

« Mais tout n'est pas forcément à disséquer. Les causes du point de rupture qui a éveillé votre curiosité restent la proie de votre imagination ! »

Il se leva rapidement, se dirigea vers un buffet et revint avec une boîte de confiseries qu’il tendit à Iago avant de se rasseoir. Ses traits avaient quitté toute gravité.

« A mon tour, j’ai besoin de votre avis. Sur trois questions, en fait. Mais je commence par les plus légères… Questions mondaines, excusez-moi. »

Vu comme cela, les friandises pouvaient presque se comprendre comme une demande de pardon, à l'avance, afin d'échapper aux foudres ennemies de la frivolité que lancerait sans doute Iago.

« Un : que penser de la comtesse Accorti ? Et deux… » Un léger soupir s’échappa de ses lèvres. « Serai-je censé donner le bras à Donatella Visconti ce soir à la Fenice où elle m’a invité, ou est-ce tout à fait inconvenant ? »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Iago degli Albizzi
Gentilhomme - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 270
Date d'inscription: 23/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Jeu 22 Mai - 11:06

Iago avait écouté les paroles du médecin avec grande attention. Elles étaient toujours très sages. Le paradoxe de l’affaire était que la plupart du temps, Iago s’était déjà fait, pour lui-même, toutes ses réflexions. Il n’apprenait rien de fondamentalement nouveau.
Mais la façon calme et posée qu’avait Muzio de parler donnait plus de poids à ces réflexions.
C’était la métamorphose d’un insecte affolé par la lumière en une roche bien polie. Très agréable.

Il se contenta donc de reprendre la parole après la conclusion du médecin, faite d’un ton plus léger.


"Pas mon imagination, cher ami. Non pas. Cela reste de la curiosité, curiosité qui cherche des faits. L’imagination est la plus mauvaise des conseillères que nous pouvons trouver dans notre tête. Il ne faut surtout jamais faire appel à elle, car elle s’invite toute seule déjà bien trop souvent…"

Pendant ce temps, Barrozi était allé chercher une boite bien connue, et alors qu’il présentait sa nouvelle requête (qui fut accueillie d’un haussement de sourcil amusé), Iago s’appliqua à saisir une confiserie de l’air le plus détaché possible. C’est vrai. Car que deviendrait le monde s’il apprenait que l’acide Signor degli Albizzi était avait un faible pour les choses sucrées ? quelque chose de terrible sans doute…

La demande en elle-même surprit assez Iago pour stopper son mouvement, confiserie délicatement coincée entre le pouce et l’index, autres doigts élégamment figés dans les airs.


"A moi ? Vous me demandez, à moi, un avis sur les bonnes manières ? Diable, voilà qui est nouveau. Je vais m’efforcer de vous répondre, mais je commencerai par le plus facile, à savoir votre première question."

Il fit disparaître la confiserie entre ses lèvres et les traces de sucre de ses doigts avant de reprendre, très sérieux.

"La Comtesse Accorti est selon moi, maligne. Je ne trouve pas d’autre mot pour la décrire. Je ne saurais dire si son caractère "malin" va jusqu’à la malignité, mais en tout cas il est parfaitement du côté de la ruse. La première impression que j’ai eue d’elle était extrêmement négative. Pour ne pas dire angoissante.
Ce n’est pas quelqu’un d’honnête, d’entier. Elle donne l’impression d’avoir toujours quelque chose derrière elle. Comment dire. Un motif ultérieur, bien caché, et peut-être inavouable.

Mais elle a aussi une certaine radicalité de parole, une liberté d’esprit et une absence de soucis des conventions que je ne peux que louer.
Pour résumer, elle m’invite toutes les semaines à son salon, et me laisse dire tout ce que je veux, ce qui est assez remarquable. Mais qu’elle le fasse par accord avec ce que je dis ou par intérêt pour donner une réputation de non-conventionnel à son salon, voilà ce que je ne saurais dire.

Deuxième question…"

Et deuxième confiserie. C’est vrai, il ne faut pas se laisser abattre.

"Il n’y a rien d’inconvenant à donner le bras à une demoiselle, c’est même la moindre des politesses. Et votre respectabilité, cher Muzio Barrozi, empêche que l’on puisse attribuer la moindre inconvenance à vos gestes.

Evidemment, tout dépend également de ce que la baronne vous a écrit, ou vous a dit. "Voudriez-vous m’accompagner à la Fenice" indique que vous devez aller la chercher au palais Grazziano, et vous serez bien obligé de lui donner le bras pour la conduire au spectacle. "Me feriez-vous le plaisir de partager ma loge" signifie que vous la retrouver directement dans cette loge et vous n’aurez donc pas l’occasion, sans doute, de lui donner le bras."

Iago avait parlé d’un ton très docte (tellement docte d’ailleurs qu’il en était franchement ironique). Il l’abandonna aussitôt pour se redresser dans son siège les yeux pétillants de malice.

"Alors comme ça, la jeune baronne vous a invité, vous, très cher maître, à la soirée de la Fenice ? Et pas Monsieur Catanei ? Très intéressant, ça…"

_________________
Honest Iago...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Muzio Barrozi
Médecin


Nombre de messages: 724
Date d'inscription: 14/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Sam 24 Mai - 14:50

L'opinion de Iago degli Albizzi était sans aucun doute la plus avisée de la ville, et ce dans la plupart des domaines. C'était pourquoi Muzio la requérait régulièrement.

En l'occurrence, le portrait de la comtesse se révélait tout à fait intéressant, puisqu'il permettait au médecin de mieux analyser les impressions qu'il avait eues. Il se félicita d'avoir abordé avec elle le sujet des antidotes. La possible malignité et les éventuels motifs inavouables allaient dans le sens de la plus grande prudence.

La deuxième réponse amena un sourire amusé sur les lèvres de Muzio. L'emphase avec laquelle une profusion de renseignements était donnée ne laissait guère de doute quant aux pensées de son émetteur. Le médecin repensa malgré tout au billet reçu: "vous y accueillir"... Parfait, la question du bras était réglée.


« Je vous remercie, votre avis m'est précieux. Eh bien oui, à mon propre étonnement je bénéficie des faveurs de notre musicienne... »

Horrifié par ce qu'il venait de dire, Muzio finit sa tasse le temps de se donner une contenance, puis reprit le plus posément du monde:

« Je veux parler de cette invitation, évidemment. D'ailleurs, il est tout à fait possible que Demetrio Catanei en ait reçue une également. Dans le cas contraire, j'opterais pour penser que la baronne est victime du charme paralysant de son professeur de musique. »

A la réflexion, il penchait de plus en plus pour cette hypothèse. Un amusement quasi-paternel accompagnait cette idée.

« Enfin, tout le monde se souciera certainement bien davantage du spectacle que de la portée des invitations. » dit-il en partie pour s'en convaincre lui-même.

Dans l'entrée, un bruit de porte indiqua qu'Alessandro avait rempli sa mission et rentrait. Trop tard pour changer d'avis, de toute façon.


« Reprenez-vous du café, du thé, quelque chose ? Vous n'hésitez pas, n'est-ce pas ? Bon. »

Muzio hésita un instant. Sa troisième question arriverait comme un cheveu sur la soupe; pourtant il fallait toujours profiter des visites de Iago pour aborder avec lui les points qui lui tenaient à coeur.

« Je traîne depuis toujours ma troisième question, mais hier une lecture - il eut un geste vers sa bibliothèque - l'a formulée pour moi. Vous savez, bien souvent en médecine, il faut choisir une méthode atroce pour éviter la progression du mal... C'est le principe de l'amputation, par exemple. Mais ce principe est-il applicable au-delà de la médecine, dans le champ plus vaste de la vie et des choix qu'il nous faut faire ? Là est toute mon interrogation. Je vous le demande, Iago, (il lui échappait parfois, ce prénom, au milieu d'une discussion) le Bien est-il toujours le Bien quand il châtie le Mal ? »
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Iago degli Albizzi
Gentilhomme - Ca'Grazziano


Nombre de messages: 270
Date d'inscription: 23/05/2005

MessageSujet: Re: Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque   Sam 24 Mai - 23:27

Iago eut un sourire amusé en entant le respectable médecin dire qu’il bénéficiait des faveurs d’une musicienne. Cela était proprement cocasse, d’autant plus cocasse d’ailleurs lorsque l’on connaissait la réalité de la situation…
Son sourire amusé se transforma en petit rire ironique qui signifiait très clairement ce qu’il pensait de l’optimisme enthousiaste de Muzio en ce qui concernait les spectateurs du ballet et ce qui les intéressait le plus lorsqu’ils se rendaient à la Fenice.

Néanmoins il ne dit rien, pas plus qu’il ne posa de question sur ce qui poussait Barrozi à lui demander un portrait de la dame Accorti. Il le saurait bien un jour, quand le médecin souhaiterait le lui dire.
D’autant que la question suivante était d’une autre envergure.


"Le Bien est-il toujours le Bien quand il châtie le Mal ? Diable, Barrozi, je comprends pourquoi vous voulez que je reprenne du café…"

Il se redressa et se resservit, ce qui lui donna le temps de réfléchir un peu.

"Ma foi… je dirais que cela dépend de ce que vous voulez que soit 'le Bien'…

Si l’on pense que le Bien est quelque chose comme… une position, une doctrine, quelque chose qui se définit par opposition au Mal, contre le Mal… s’il y a le Bien d’un côté et le Mal de l’autre, et que l’un est le Bien parce que l’autre est le Mal, alors… et bien il paraît tout à fait justifier de tout faire pour faire disparaître le Mal, puisque c’est en quelque sorte la raison d’être du Bien. En ce sens il n’y a pas de mal à brûler une sorcière, puisque la sorcière est le Mal et que donc la faire disparaître est bien.
Ce que je veux dire c’est que si l’on peut définir "ce qui est bien" et "ce qui est mal", alors faire le bien, c’est aussi supprimer le mal.

Evidemment, le problème de cette définition c’est qu’elle peut dépendre beaucoup du point de vue. Le Bien des Capulets est le Mal des Montagües, et inversement, n’est-ce pas ?"

Iago but un peu de son café pour rassembler ses idées. Il était assez absurde de vouloir régler une question aussi complexe en si peu de temps, mais il faisait de son mieux pour résumer des idées, donner une impression générale qui aiderait peut-être Muzio à apercevoir ce qu’il cherchait.

"Maintenant, si l’on pense que le Bien est, plutôt, peut-être un sentiment humain, quelque chose comme "ne pas faire de mal"… alors là, le Bien n’a plus aucune justification pour châtier le Mal. Ce Bien-là doit faire le Bien même au Mal. C’est Titus et sa clémence, le "dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris", pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. C’est un Bien assez terrible n’est-ce pas, parce qu’il est absolu."

Il s’arrêta un instant, se demandant vaguement comment il pouvait parler de tout cela avec un tel calme (même s’il y avait peu de clarté dans ses propos), alors qu’il connaissait tant de chose sur le Mal déguisé en Bien. Il se demanda un instant s’il n’était pas un saint, pour croire malgré cela autant au Bien absolu, avant de se rappeler que non, il n’y avait pas de doute, il n’était pas un saint.

"Le problème de cette définition-là du Bien, c’est que nous vivons en société, et que, comme nous le savons bien, les hommes sont fondamentalement mauvais. Ou plutôt, pour être sympathique, fondamentalement très faibles à la tentation de "faire le mal". Ce qui fait que, dans une société, dans une ville comme Venise, si aucune mesure n’est prise, pour contrecarrer le Mal, il y a de forte chance que le Bien ne survive pas.
En ce sens, une société est à peu près obligée, j’imagine, de se créer, à un moment ou à un autre, une définition du Bien de la première catégorie. C’est la Loi.

Il me semble que le Bien absolue peut exister à l’échelle humaine, mais peut-être pas à l’échelle sociale."

Iago fronça les sourcils et secoua la tête d’un air peu satisfait.

"Je vais m’embrouiller complètement si je continue. Ce que je veux dire en fin de compte, c’est qu’il me semble que, de toutes les façons, quels que soient les cas possibles, le Bien qui châtie le Mal devient "un mal nécessaire" et ne reste sûrement pas un bien.
De la même manière que l’amputation d’un bras est un "mal nécessaire", parce que je ne pense pas que beaucoup de personnes soient ravies d’avoir un bras en moins.
La seule différence est que celui qui pense que le Bien se définit par sa doctrine réussira à justifier l’emploi de ce mal nécessaire. Quelque chose comme "Tu est le Mal, si je ne te supprime pas, tu feras le Mal, donc je te supprime. C'est mal, mais c'est juste". "Je vous coupe le bras, parce que si je ne le fais pas, vous allez perdre la vie."
Mais celui qui essaye de suivre un Bien absolu acceptera peut-être ce mal, mais ne lui trouvera aucune justification, et l’utilisera, s'il l'utilise, tout en sachant qu’il fait le Mal."

Et, s'il était possible d'agir ainsi, d'accepter un paradoxe aussi énorme, cela devait être terriblement désagréable. Douloureux. Déchirant. A moins que la personne, devenue un peu folle, réussisse à se persuader qu’il y avait un grand bonheur à sacrifier son âme pour châtier l’infinité du mal. Mais il fallait vraiment être complètement fou pour penser cela.
Iago rit légèrement pour lui-même et regarda Muzio avec un sourire.


"Surtout, ne me dites pas que vous songez à entrer dans une carrière de justicier de l’ombre…"

_________________
Honest Iago...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 

Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 3Aller à la page : Précédent  1, 2, 3  Suivant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
VENISE :: LA CITE :: Calle Bardini :: La Maison du Médecin-