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 La Petite Allée aux Lions de Pierre

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Ariela Accorti
Comtesse


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Date d'inscription: 07/02/2007

MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Sam 17 Mar - 17:40

Demetrio se teinta d’une sublime couleur pivoine, ce qui ne fut pas sans amuser Ariela. Il resterait affreusement timide jusqu’à la fin des temps, semblait-il, et ce n’était pas plus mal. Être sûr de soi était signe de prétention -enfin, du moins pour les autres, elle-même était une personne suffisamment élevée pour se permettre de se laisser aller à ce petit vice. Et les prétentieux, du moins les plus intelligents, étaient parfois dangereux, à défaut d’être respectables. C’était l’une des raisons qui l’avaient poussée vers Demetrio. Le pauvre était totalement inoffensif, en plus d’être artiste. Ce qui en faisait un amant idéal, qui ne risquait pas de lui planter un couteau dans le dos. Et qu’elle pouvait manipuler facilement, même si elle s’était gardée de le faire.

Baronne ? Allons bon, cette jeune fille était baronne ? Voilà qui était des plus étonnants. Son physique n’avait rien d’altier, chose que l’on acquérait forcément à trop vivre dans le monde des nobles. Elle aurait très bien pu être fille de bourgeois, Ariela acceptait de lui accorder cela, mais elle n’avait l’air ni d’une princesse, ni d’une fouine, ni d’une femme d’expérience, ni d’une dame de fer, ni de rien qui rappelle l’idée de noblesse pour une femme. D’ailleurs, elle ajouta immédiatement que Demetrio avait accepté de lui donner des cours de musique. A la manière dont Donatella s’exprimait, elle comprenait que la proposition venait du musicien lui-même. La comtesse doutait que le violoniste, si peu à l’aise avec les gens de la haute classe, ait fait telle proposition s’il avait senti en elle la trace d’un caractère courtisan.
Une noble sans armes. Une victime parfaite. Sans doute un peu trop facile. Prendre la mesure de la dame, et peut-être commençer à l’entraîner sur une pente glissante sans qu’elle s’en rende compte. Oui, elle s’était écrasée sur Di Lorio et son petit chéri, elle avait droit de se consoler en manigançant contre cette petite là.


« Je suis la comtesse Ariela Accorti, et vous me voyez charmée de votre compagnie. Ainsi que de votre goût, vous n’auriez pu choisir meilleur professeur. Vous voudrez bien me passer cette curiosité, mais je suis quelque peu étonnée de croiser une Visconti dans notre belle ville. Seriez-vous de passage parmi nous, ou avez-vous un pied-à-terre ? »

Question aimable, énoncée sur un ton badin, pour ne pas brusquer la personne en face. Donner l’impression d’une curiosité sans conséquence. Savoir si la petite était Grazziano ou Adorasti lui semblait soudain important. Les faibles mettaient leurs proches plus solides en danger par leur seule existence, lorsque l’on savait se servir d’eux. Un Di Lorio ou un Scaligieri devaient être combattus pour eux-même, et peu importait qui étaient leurs proches. A moins qu’un faible s’y trouve. Ariela préférait faire la recherche inverse, trouver les esprits sans défense puis chercher qui elle pouvait atteindre au travers d’eux. Elle cherchait immédiatement la solution, plutôt que de partir du problème, c’était beaucoup plus intelligent. Saisir l’occasion plutôt que de la chercher désespérément. Hélas, trop de médiocres ne comprenaient pas cela. Décidément, l’espèce humaine était irrécupérable. Par cette question faussement anodine et pour lier simplement conversation entre nouvelles connaissances, elle pourrait savoir laquelle des deux familles elle pourrait blesser. Si Donatella n’était qu’une personne de passage, elle l’abandonnerai sans doute sans se défouler sur elle. Elle répugnait à frapper les faibles, si cette facilité ne la servait pas dans une tâche plus élevée. Elle avait son honneur, tout de même.

Elle ne fut qu’à demi étonnée lorsqu’il s’enfuit, après avoir jeté un coup d’œil alarmé à sa montre. De la part de quelqu’un d’autre, elle aurait immédiatement soupçonné qu’on la fuyait, elle, pour une raison obscure et tortueuse. Mais pour le sieur Catanei, la surprise ne devait sans doute pas être feinte. D’ailleurs, il était tête en l’air, comme beaucoup de ces charmants artistes. Oublier un rendez-vous faisait en quelque sorte partie des ses attributions.


« Vous partez déjà ? Hé bien, cela me désole, mais si la situation est ainsi désespérée, je m’en voudrai de vous mettre plus encore en retard. Sachez que le salon des Accorti se va de nouveau s’ouvrir au monde d’ici quelques jours. J’espère vous y voir, cela fait bien trop longtemps que je n’ai pas entendu le merveilleux son de votre violon. A bientôt, je l’espère. »

Une idée tordue commençait à germer dans l’esprit d’Ariela. Un plan parfaitement saugrenu, à tel point qu’on ne soupçonnerait jamais personne d’avoir manigancé ce genre de choses. Donatella semblait suffisamment innocente pour cela. Elle se laisserait sans doute prendre facilement, et cela serait déjà un plaisir pour la comtesse. Et si elle pouvait se servir de cela… Elle en riait d’avance. Quelle situation ridicule, un déshonneur, vraiment. Parfait, elle était très fière de son plan stupidement génial.

Un mouvement désordonné attira son attention. Un grand homme déguenillé était là, proche d’elles, et enfouissait sa main au fond de sa sacoche, à la recherche d’on ne savait trop quoi. Décidément, le Castello était le rendez-vous de tous les maladroits du monde. Rien que dans son allure, on pouvait le sentir, il avait l’air de ne pas être doué d’un grand sens de l’équilibre. Pour autant, il n’était pas dénué de charmes, n’était son accoutrement peu soigné. Il avait de beaux yeux au moins. Le visage n’était pas laid. Jolies lèvres, un peu féminines, ce n’était pas pour déplaire à Ariela.

Elle haussa les épaules et laissa l’intrus là ou il était. Ariela n’allait tout de même pas se laisser déconcentrer par un individu quelconque, eut-il un certain charme. Elle se retourna de nouveau vers Donatella.


« J’ose espérer que vous vous plaisez à la Sérénissime. C’est la ville ou je suis née et je la chéris tendrement. Si elle devait vous sembler inhospitalière, je me ferais un devoir, que dis-je, une joie de vous tenir compagnie quelque temps pour vous montrer votre erreur. »
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Flavio V
Invité



MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Dim 18 Mar - 18:22

Avec précaution, les mains fines du bateleur extirpèrent du fatras ordonné – selon l'estimation de son propriétaire - un écritoire en bois sombre, poli par les ans, d'où elles sortirent une sanguine. Ensuite, elles trouvèrent un carnet de croquis recouvert d'une reliure de cuire souple d'un rouge fané. Le jeune homme referma avec soin son sac et cala le calepin sur son bras gauche, dans le pli du coude.
De quelques traits assurés, il entreprit de croquer l'allée et le paysage alentour. Une fois les points de fuites placés, le reste prenait place naturellement sur la feuille. Les branches dénudées des arbres, l'immensité du ciel d'hivers accroché juste sur les bâtisses qui bordaient les jardins. Une impression nostalgique et vaguement rêveuse se dégageait de l'esquisse. Si les talents d'artiste du jeune homme n'étaient pas extraordinaires, sa capacité à planter une ambiance juste en quelques coup de crayons révélait beaucoup sur la sensibilité de son âme.

Quand la sanguine effleurait le grain grossier de la feuille, en même temps, dans sa tête, l'histoire prenait forme. Alors, une fois le dessin presque achevé, un chapitre s'était écrit avec facilité. La vacuité du premier plan le dérangea et son regard se posa sur les deux silhouettes féminines à quelques mètres de là. Il les ébaucha en quelques gestes précis. Sa main droite, maintenant maculée d'ocre roux, volait avec grâce et souplesse alors que son regard perçant et très concentré, scrutait avec une insistance franche les deux gentes dames.
Flavio, absorbé dans sa tâche, ne réalisait pas l'inconvenance de la situation. Ses yeux foncés suivaient les courbes des hanches, capter le mouvement du tissus sur une fesse rebondie, le froncement de la dentelle dans un décolleté généreux. Si son instance pouvait, au premier abord, choquer, il suffisait juste de l'observer avec un peu d'objectivité pour se rendre compte que son intérêt était purement artistique.
Il croquait le corps des femmes avec la même attention qu'il accordait aux ferronneries des balustrades, aux nervures des feuilles ou à un nuages de forme cocasse. Cependant, au bout de quelques minutes, son manège fut repéré et c'est en croisant le regard de l'une de ses modèles inopinée qu'il réalisa la possible interprétation indécente de son activité.

Le jeune homme s'arrêta net, comme prit en flagrant délit d'un acte illicite. Il referma son carnet avec précipitation et l'enfouit immédiatement dans son sac. Bien sur, sa réaction ne jouait pas en sa faveur. Un instant, il songea même à tourner les talons et prendre la fuite, sentant ses oreilles rougir de honte. Il inspira calmement. Plusieurs fois.
Les deux jeunes femmes, vêtues richement sans être ridicules de luxe comme certaines à la pointe de la mode, appartenaient probablement à la haute bourgeoisie, où pire, à l'aristocratie vénitienne, qu'il évitait soigneusement depuis son arrivée, six semaines plus tôt.
S'excuser. Se diriger vers elle, s'incliner, s'excuser et repartir rapidement, et discrètement.
Voilà.
Un plan simple.
Même si la troupe d'Orféo n'avait rien de commune avec celle que son mentor, il ne voulait pas déclencher de rumeur stupide en agissant comme un goujat. Flavio avait reçu une éducation étonnamment stricte pour une personne de son rang et il n'était pas encore en âge se s'interroger sur sa justesse. Il respectait au mieux les convenances. De toute façon, les cadres sociaux étaient de ses concepts qu'il ne comprendrait jamais. Il se contentait de les suivre, car dans son coeur, là où naissait ses récits, son imagination ne connaissaient aucune limite, aucune interdiction.

D'un pas décidé, le dos bien droit, et pourtant avec une timidité inscrite en lettre carmine sur ses joues, il s'approcha des deux jeunes femmes. Il les salua poliment et déclara, d'une voix basse, étonnamment pausée :

- "Mes dames, je suis navré si mon examen appuyé vous a dérangé. Je vous pris d'accepter mes excuses."
Après un pause, il ajouta, d'un ton plus bas et nettement moins assuré, comme si toute l'énergie déployée pour venir leur parler venait de s'épuiser :
- "Je ne suis qu'un piètre dessinateur. C'est juste un croquis sans importance. Rien d'artiste. Juste pour moi. Je ne pensais pas à mal."
Ses paroles devinrent un bredouillement inaudible. Il baissa les yeux, posant involontairement son regard trop bleu dans le décolleté d'une de ses interlocutrices, vira au pourpre avant de contempler le bout de ses bottes. Sa main droite s'était crispée sur sa besace avec la même ferveur qu'un enfant accroché aux jupes de sa mère qui attend que l'orage passe.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


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Date d'inscription: 19/02/2007

MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 21 Mar - 19:27

"Enchantée de vous rencontrer, Comtesse Accorti." répondit Donatella à la présentation de la comtesse, accompagnant sa phrase d'une très légère courbette.

"Je suis heureuse d'apprendre que monsieur Catanei fera un bon professeur... comme je lui expliquais, j'ai un peu de mal à manier les instruments de musique. Pourtant, j'aime la musique vous savez, mais c'est comme ça." ajouta-t-elle en haussant les épaules.

Lorsqu'elle lui demanda si elle était de passage, Donatella afficha un grand sourire et répondit avec bonne volonté, ravie qu'on s'intéresse à elle.


"Oh je suis arrivée à Venise il y a seulement quelques jours. Je compte y rester quelques temps." répondit-elle sans savoir qu'elle ne donnait pas l'élément important qu'Ariela attendait, c'est-à-dire, qu'elle s'était installée Ca'Grazziano.

Mise en confiance par les questions aimables de la jeune femme, la timidité première de Donatella s'estompait et la jeune fille s'épanchait plus facilement sur des sujets ou des évidences qui n'intéressaient probablement personne d'autre qu'elle.


"J'ignorais qu'il y avait tant d'eau ici ! C'est amusant, les rues sont des canaux. Il n'y a pas de voiture avec des beaux chevaux, j'aime les chevaux, mais que des barques. J'espère qu'elles ne chavirent pas souvent, j'aurais peur de me noyer et puis elle a l'air sale à certains endroits.. et froide surtout ! Je m'enrhume vite, c'est embêtant. Mais il y a du soleil aujourd'hui, ça va. J'aime bien les ponts, et vous ? Je trouve ça joli et amusant de les traverser. Enfin voilà.. je parle, je parle, mais c'est pour dire que j'aime bien Venise et que je ne regrette pas d'y être venue."

La jeune baronne reprit sa respiration car elle avait débité sa tirade très vite, entraînée par son enthousiasme. Elle tira un peu sur le bas de son corsage pour respirer et s'éventa énergiquement.

"Pardon, je suis essoufflée mais mon corset est un peu serré..." dit-elle, un peu gênée.

"Quelle erreur ai-je commise ?" demanda-t-elle soudain aux dernières paroles de la comtesse, n'ayant pas saisi sur l'instant ses paroles finement tournées.

"Oh !" fit-elle lorsqu'elle comprit enfin.

"Et bien..." hésita-t-elle en cherchant des yeux sa gouvernante qui lui faisait de grands signes affirmatifs de la tête.

"Je serais ravie de vous tenir compagnie quelques temps pour que vous me montriez mon er.. la ville."

Le regard de la comtesse fut attiré par un mouvement un peu plus loin et Donatella tourna la tête pour observer à son tour. C'était le très grand jeune homme qu'elle avait presque oublié. C'était étrange, il semblait les regarder. Donatella rougit et entortilla une mèche de ses cheveux autour de son doigt. Elle se rapprocha d'Ariela et lui murmura.

"Il nous regarde... peut-être qu'il nous trouve jolies ?"

Mais le jeune homme s'arrêta soudain et rangea son carnet précipitamment. Donatella fit la moue. Pour une fois qu'on la regardait, c'était dommage que cela s'arrête si vite. Mais non, il s'approchait ! Donatella s'accrocha presque au bras de la comtesse en gloussant puis regarda le jeune homme avec son habituel grand sourire ravi. Il venait s'excuser de les avoir regardées, ce qui la fit sourire, continuant de tripoter sa mèche de cheveux qui sortait de sa coiffure. Puis il avoua la raison de ce regard appuyé.

"Hooo vous savez dessiner ? C'est formidable ! Vous nous avez dessinées aussi ?" demanda-t-elle, les yeux grands ouverts de curiosité.

"Oh s'il vous plaît, montrez-nous ! Je voudrais voir à quoi je ressemble sur votre dessin, s'il vous plaît, s'il vous plaîîît !"
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Ariela Accorti
Comtesse


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Date d'inscription: 07/02/2007

MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Mar - 12:05

Donatella éluda sans le vouloir la question d’Ariela. Quoique légèrement contrariée, Ariela comprit parfaitement que cette omission ne relevait d’aucune volonté de nuire, bien au contraire. Elle ne revint pas sur le sujet, préférant éviter d’éveiller de possibles soupçons par son insistance. La comtesse écouta sans se départir de son sourire encourageant la tirade chaotique et ingénue de la baronne, se délectant de la confiance facile que la jeune femme lui accordait. Celle-ci parlait sans ordonner ses pensées. La bonne humeur d’Ariela augmentait sans cesse alors qu’elle babillait. Cette fille là serait facile à gagner, facile à contrôler. Ce serait un jeu d’enfant de la briser.

Elle se retint de rire lorsque Donatella tira sur son corset. Cette petite était franchement succulente. Sa maladresse était charmante, en un sens.


« Vous m’en voyez bien aise, répondit-elle lorsque Donatella accepta après une légère méprise de s’attarder quelque temps avec elle dans les rues de Venise. J’aime à rechercher la compagnie de fraîche jeunes dames d‘agréables compagnie. Les personnes de votre caractère ne peuvent que me distraire aimablement de la conversation acide des nobles classiques, qui, je dois vous l’avouer, me porte parfois quelque peu sur les nerfs. »

Ce qui était tout a fait vrai, même si elle omettait qu’elle aimait lesdits caractères surtout car il était facile d’influencer ceux qui étaient détenteurs d’une telle configuration d’esprit. Quelque mouvement attira son œil une seconde fois vers l’homme déguenillé qu’elle avait remarqué quelques instants plus tôt. Elle souleva un sourcil lorsqu’elle se rendit compte qu’il les observait avec une sorte de recherche avide de détails dans le regard, mais elle le rabaissa lorsqu’elle se rendit compte qu’il griffonnait sur un carnet. Finalement, l’individu n’était peut-être pas tout à fait inintéressant, s’il dessinait avec passion. Donatella s’approcha plus près d’elle et lui chuchota quelques mots. Ariela sourit, toujours plus amusée et heureuse du beau poisson que Demetrio lui avait levé sans s’en douter. Une innocence poignante.

« Je ne doute pas que deux dames de notre condition soient un beau spectacle pour l’œil aguerri. »Répliqua-t-elle sur le ton de la confidence.

Elle sentit Donatella lui toucher le bras lorsque le jeune homme dégingandé s’approcha d’elles. Elle ne se rétracta aucunement, recevant toute marque de confiance naissante comme bienvenue. L’individu vint bafouiller quelques excuses avec un manque de confiance certain. Décidément, l’allée aux Lions de Pierre était bien le refuge de tous les maladroits de Venise. Elle se devrait de fréquenter plus souvent cet endroit, s’il était toujours ainsi peuplé de proies faciles. Elle tenta de parler la première, mais l’émerveillement enfantin de sa compagne précipita les paroles de cette dernière. Elle la laissa terminer sa supplication avant de parler à son tour, ne relevant pas le regard quelque peu indécent qui avait suivi, semblait-il par mégarde, la prise de parole du grand jeune homme.


« Voyons, monsieur, l’art n’existe pas pour les autres. Le vrai artiste travaille d’abord pour lui-même, pour sa propre vision du beau. L’art n’est tout d’abord pas fait pour être contemplé, mais les gens de goût savent le reconnaître et l’apprécier. Vous êtes peut-être plus artiste que vous ne voulez bien l’avouer.
En cela, je vous pardonne volontiers votre contemplation. Mais permettez moi de suppléer à la demande de ma compagne. Il me serait agréable de voir quel regard vous portiez sur nous. »

Elle avait mis beaucoup d’affabilité dans sa réplique, pour ne pas effrayer le jeune homme. S’il l’intéressait nettement moins que la comtesse, elle n’avait rien contre contempler les réactions de cette dernière face à autre chose qu’elle-même. Et l’intérêt enfantin que cette dernière portait à l’esquisse l’intéressait grandement.
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Flavio V
Invité



MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Mar - 20:47

[Version édité sur demande d'Elio. CF les trois derniers paragraphes]

Le son d'une voix féminine tira Flavio de sa torpeur, et rassemblant son courage, il releva la tête. C'était la toute jeune fille qui venait de s'exprimer. Presque une enfant, avec une spontanéité déroutante et mignonne. Sa compagne, plus âgée et plus mature aussi dans son comportement réservé, respirait la noblesse. Belle, distinguée, il suffisait d'un regard pour comprendre que chaque détail de sa tenu, même le plus infime, servait à rehausser l'ensemble.
Un couple bien étrange. Si, pour la cadette, le conteur hésitait à la classer dans la haute bourgeoisie où l'aristocratie, pour l'aînée, son appartenance à la haute société ne laissait aucun doute. Cette différence criante d'éducation et aussi, de richesse, avec sa propre condition aggravait son malaise.

Il avait oui dire que la Sérénissime connaissait une lutte d'influence sans merci entre deux familles fort renommées de retour dans la cité après des années d'exil. Si l'affaire ne s'intéressait pas, elle alimentait les conversations de la populace et personne ne pouvait les ignorer, à moins d'être sourd. Croiser des membres de l'une ou l'autre de la lignée exposait à des risques, même si, au dire des vénitiens d'ancienne souche, la situation aujourd'hui était idyllique par rapport aux tentions qui avaient secoué la ville un siècle auparavant.
Alors, fuir les contacts avec l'aristocratie était le moyen le plus efficace pour rester en dehors des intrigues. Bien sûr, il était peu probable qu'un roturier, amuseur publique de surcroît, soit embringué dans de tels conciliabules mais prudence est mère de sûreté.
Et les belles dames jouaient d'armes subtiles et d'apparences inoffensives. Trop de camarades forains avaient endurci leur coeurs dans des joutes amoureuses sans espoirs. Sans compter les esclandres avec les maris jaloux... Flavio savait rester à sa place. Au coin d'une rue à conter les aventures fabuleuses de héros épiques. Dans un lieu calme et champêtre pour apprivoiser l'inspiration.
Loin des salons.
Loin des lions.

La jeune fille lui demanda avec empressement de montrer son esquisse. Jamais. Jamais des yeux étrangers ne se posaient sur son carnet. Non qu'il ait honte de son talent limité, il ne mentait pas sur ses capacités et donc, assumait pleinement sa médiocrité. Cependant, chaque coup de crayon signait un mot, une action, une émotion pour une histoire. L'intimité enfouie sous la représentation imparfaite de la réalité était trop précieuse pour être ainsi révélée à des inconnues. Alors, même la sincérité et la fraîcheur enfantine de l'adolescente tout sourire ne le ferait fléchir.
Il n'eut pas le temps de refuser que l'autre gente dame prit parole pour une diatribe péremptoire sur l'art totalement incompréhensible. Soit elle avait longuement réfléchi à ce sujet complexe, soit elle affirmait juste, avec aplomb, la première vérité qui lui passait par sa charmante tête. Réduire l'art à sa dimension esthétique...

Flavio inclina poliment la tête, une expression rêveuse glissa sur son visage alors que ses prunelles sombres, éclairées pas un reflet du soleil sur une fenêtre joueuse, révélaient leur étendues marines. Si l'art n'existait que pour son géniteur, alors le montrer serait vide de sens, le montrer le dénaturerait même. Alors pourquoi utilisait-elle cet argument pour l'encourager à leur dévoiler son dessin ? La contradiction n'échappa au bateleur qui se garda bien de la mentionner. Les nobles gens pensaient avoir le monopole du savoir et de l'intelligence. Parfois, ils se trompaient.
Les mains du jeunes hommes se détendirent un peu et il lissa le tissus de son justaucorps. Le rouge reflua de ses pommettes et ses joues retrouvèrent leur pâleur habituelle.

- "Mes dames, je suis navré de ne pouvoir accéder à votre requête. Mes croquis ne méritent pas d'être exposés à vos yeux." Rien dans la douceur du ton ne trahissait l'inflexibilité du jeune homme. Ce qui souciait le jeune homme n'était pas de montrer ses oeuvres dans l'absolu, mais de montrer une oeuvre liée à son imaginaire.

Il ne voulait pas non plus froisser les jeune femmes, d'autant qu'il hésitait toujours sur le rang de la cadette. Lier connaissance avec une héritière d'une famille bourgeoisie ne le dérangeait pas, au contraire. Depuis quelques semaines, il se languissait d'un loisir particulier. Seule la fréquentation de personnes aisées et cultivées comblerait son inclination. De plus, certaines nécessités imposées par sa mauvaise complexion l'encourageait à cette rencontre.
Alors, pour éviter d'avoir à réitérer son refus avec plus de rigueur et pour maintenir le dialogue, il ajouta, conciliant :

"Je ne suis qu'un amateur. Cependant, pour me faire pardonner, je peux, si vous le souhaitez, vous dessiner toutes les deux, avec votre autorisation cette fois." Un petit sourire timide au charme discret ponctua sa proposition.
Il repéra à la périphérie de son champs de vision l'approche d'une dame visiblement contrariée, probablement le chaperon de la jeunette. Il se tenait à une distance respectable de ses interlocutrices, assez loin pour ne pas qu'il lui soit prêter d'intention malhonnête, assez prêt pour manifester sa courtoisie.

Il s'inclina de nouveau, ramena sa main droite afin de retenir les pans de son justaucorps dans un geste malhabile :

"Décidément, je manque à toutes les politesses, je ne me suis pas présenté ! Flavio Valente, conteur des rues et un peu...." Il s'approcha d'un pas et effleura les boucles châtain de la jeune fille pour en faire surgir la première carte du Tarot de Marseilles, "... magicien."


Dernière édition par le Jeu 29 Mar - 8:57, édité 1 fois
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 28 Mar - 18:16

La comtesse semblait heureuse qu'elle ait accepté son invitation, ce qui lui fit plaisir car elle avait fait le bon choix.. grâce aux conseils de sa gouvernante. Heureusement que la jeune femme ne la quittait pas d'une semelle, elle avait constamment besoin d'elle !

"Les nobles ont des conversations acides ? Ah je ne savais pas.. je ne parle pas souvent vous savez.. enfin vous avez probablement raison, moi je connais leurs regards acides par contre." dit-elle avec une petite moue qui fut bien vite remplacée de nouveau par son sourire. "Je suis ravie que ma compagnie vous fasse plaisir."

Reportant son attention sur le jeune homme, Donatella écouta ce que lui dit la comtesse mais eut un peu de mal à comprendre toutes ses allusions sur l'art, c'était un sujet compliqué !

"La.. heu.. vision du beau.. ?" demanda-t-elle tout bas, se demandant ce que pouvait bien signifier cette chose étrange.

La jeune baronne ne cacha pas sa déception quand le jeune homme refusa de montrer son dessin. Elle prit une inspiration pour ouvrir la bouche et protester mais deux doigts vinrent lui pincer légèrement le bras. Donatella referma la bouche et regarda sa gouvernante qui hochait doucement la tête de gauche à droite. Ne pas insister, d'accord. Donatella soupira longuement, résignée. La bienséance et la politesse n'étaient parfois pas drôles !

Heureusement, le jeune homme proposa autre chose et Donatella retrouva le sourire et l'éclat pétillant dans son regard.


"Nous dessiner toutes les deux ? Oh oui, moi je veux bien, et vous comtesse ?" demanda-t-elle en se tournant vers Ariela.

La jeune fille regarda de nouveau le jeune garçon quand il se présenta et..


"Hooo !" s'exclama-t-elle en voyant une carte sortie de sa chevelure.

Elle crut un instant qu'elle avait ramassé ça dans le buisson durant sa mésaventure mais Flavio lui fit comprendre qu'il était magicien. Et puis sa gouvernante ne lui aurait pas laissé une carte dans les cheveux !


"Comme c'est amusant !" dit-elle l'air excité en applaudissant. "Vous en connaissez d'autr.. Oh.. je m'appelle Donatella Visconti, monsieur, Baronne Visconti." finit-elle après avoir senti un doigt de sa gouvernante qui pressait son dos.
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Ariela Accorti
Comtesse


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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mar 3 Avr - 16:20

Le jeune homme semblait plus à l’aise désormais. Son ton avait repris quelque assurance et maîtrise. Ce n’était pas déplaisant. Ou du moins, c’était différent mais tout aussi plaisant qu’une personne mal à l’aise et bafouillant. Il n’avait pas l’assurance insupportable d’un pédant ou d’un prétentieux, mais celle de l’homme qui se sent capable de maîtriser une conversation. Sans supériorité, à priori. Ou alors c’était un très bon acteur. Hypothèse qu’Ariela pensait pouvoir écarter d’après la manière quelque peu maladroite dont il les avait abordées.

Il se refusa à présenter l’esquisse, sous prétexte de médiocrité. La comtesse ne chercha pas à savoir si c’était vrai. Certains artistes prônaient parfois le mauvais trait de crayon pour cacher leurs œuvres aux autres. Parce que justement, leur art vivait pour eux et non pour les autres. Cela ne les empêchait pas d’être souvent bien meilleurs qu’ils voulaient bien l’avouer au monde. Mais elle se gardait bien de forcer la main dans une telle situation. Le rapport qu’un artiste entretient à son œuvre était un petit mystère qui la fascinait, mais elle savait que chercher trop avant un dessinateur à montrer ce qu’il souhaitait cacher n’apportait rien de bon.

Il leur proposa de les dessiner toutes deux en guise de pardon. Typique. Ariela se félicita d’avoir si bien vu. Son sens de la déduction, qui aurait été légendaire si elle l’avait exposé dans le monde, elle n’en doutait pas un instant, n’était pas émoussé le moins du monde. L’artiste en question pouvait donc bien travailler sans états d’âme sur commande, et cacher ce qu’il produisait pour lui-même. D’ailleurs, cela invalidait en partie son excuse d’être trop mauvais dessinateur pour pouvoir montrer ses œuvres. Ainsi, il avait donc bien une âme d’artiste, et n’était pas un simple crayonneur. Intéressant. Elle répondit à l’interrogation pleine d’espoir de Donatella avec son amabilité habituelle :


« Mais bien sûr, très chère. Cela me ferait plaisir autant qu’à vous. »

Alors qu’elle finissait sa phrase, elle se tourna vers le grand jeune homme et lui fit un sourire calme et discret, plein d’encouragement. Elle l’écouta alors se présenter, et le regarda d’un œil amusé alors qu’il tirait une carte, sortie d’on ne savait où et semblant surgir de la chevelure de la baronne. Ariela fut quelque peu surprise, mais celle de Donatella bannit ce sentiment de son esprit. Cette fille était si touchante de franchise.

Flavio Valente, conteur des rues et… Bref, un saltimbanque. Un saltimbanque artiste. Ariela en aurait presque oublié son intérêt principal pour Donatella. Mais seulement presque. Elle se mit à détailler le physique du jeune homme avec plus de minutie, de manière discrète. Il était tout de même rudement mignon, si on y regardait bien. Sans doute pas un don Juan, mais les traits communs pouvaient être pleins de charme pour ceux et celles qui prenaient la peine de les regarder un peu. Et puis, ces lèvres… Enfin, il n’était pas si laid que cela, somme toute.

Enchaînant sur la présentation -forcée par la gouvernante- de la baronne Visconti, Ariela fit la sienne, sans changer son ton courtois.


« Je suis heureuse de faire votre connaissance, monsieur Valente. Je suis la comtesse Ariela Accorti. Devons nous poser pour le croquis ? J’aimerai que cela ne soit pas le cas. Après tout, les pauses ont souvent quelque chose de guindé, je préfère le naturel capturé au vol, quelque chose de plus… Mouvementé. Mais, je parle, je parle… Veuillez m’excuser, vous êtes l’artiste, composez donc comme bon vous semble. »

Elle se tut un instant, laissant son regard flâner un peu. Après avoir passé sur les lèvres tentantes de Flavio, elle revint quelques instants sur Donatella, suivant quelques courbes du corps, regardant la chevelure un peu défaite. Tout cela sans en avoir l’air, comme si elle regardait dans le vague alors qu’elle détaillait avec avidité. Mais ce ne fut pas long. Elle reporta rapidement son attention sur Flavio. Une idée lui traversa l’esprit, et elle reprit la parole :

« Dites-moi, vous semblez homme de talents. Votre petit tour le prouve. Ne compteriez-vous pas vous produire ce soir au bal populaire qui se tiendra ici même ? Je suis certaine que votre art du divertissement pourrait amuser nombre de ceux qui viendront ce soir, et ils seront nombreux. »

Elle se tourna de nouveau vers Donatella, non sans avoir jeté auparavant un sourire mielleux vers la gouvernante.

« Et vous, Mademoiselle, vous verrons nous lors du bal ? Sans chaperon, peut-être. Il serait dommage qu’une jeune femme telle que vous ne puisse pas profiter des divertissements vénitiens, surtout lorsqu’ils ont pour cadre le plus beau jardin de la Sérénissime. »
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Flavio V
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Lun 9 Avr - 16:46

Deux aristocrates...
Mauvais pioche.
Flavio avait espéré, en vain, que la cadette aux mimiques candides appartienne à la haute bourgeoisie. Cette rencontre trop noble allongerait donc sa liste des personnes à saluer avec une politesse de rigueur et surtout, cette distance bien solitaire.
Malgré sa soif et ses besoins, il attendrait encore de croiser des individus plus abordables au statut moins éloigné du sien. Un individu qui ne serait pas aliéné ou même allié à l'une des deux maisons rivales de la Sérénissime.

Bien sûr, certains aristocrates conservaient leur neutralité. Flavio savait juste qu'il était incapable de déceler la différence entre un réel détachement de cette guerre qui se jouait sur du velours, et un désintérêt affiché mais feint pour mieux placer ses pions et les manipuler afin de grappiller influences et pouvoir dans cette lutte acharnée.
Le jeune homme n'avait nullement l'intention de finir comme chair à canon pour une intrigue entre gens de la haute société. Qui veut devenir un dragon doit manger beaucoup de petits serpents. Avec des goûts alimentaires orthodoxes, il préférait fuir les gobeurs de reptiles, même potentiels.
Guiseppe lui avait appris, à la force de la dureté de l'expérience, que fréquenter les nobles n'apportait qu'ennuis et souffrances aux petites gens, surtout aux saltimbanques et forains, amoureux de leur liberté. Flavio n'avait ni la finesse d'esprit ni la volonté de son mentor. Ce qui avait failli briser cet homme qu'il admirait tant le broierait comme une vulgaire graine entre le pilon et le mortier.

Sa proposition de dessin remporta un vif succès. Au moins, avec sa sanguine dans les mains, il serait en terrain connu. Il acquiesça à la remarque de la comtesse peu encline à poser. Lui aussi préférait capturer la spontanéité de l'instant. Il exécrait la rigidité mortuaire des portraits que les riches accrochaient avec orgueil dans leur trop grand demeure. Flavio aimait le flou et la dynamique d'un crayonné, la douceur et la précision de l'encre de chine...

"Je me range à votre avis, comtesse. Inutile de poser, continuer donc votre conversation sans vous souciez de ma présence, je vous en prie."

A la question sur sa venue au bal populaire, il répondit :
"Je serai là. Cependant, je ne sais pas encore trop si l'évènement se prêtera à des tours d'adresses..."
Orféo ne l'avait pas informé sur d'éventuels divertissements ni même sur la présence de la petite troupe. Flavio, habitué à être guidé par son mentor, à un quotidien organisé, avec des représentations planifiées, se trouvait perdu dans sa nouvelle vie. Évoluer seul, sans le patronage rigide de Guiseppe était chaque jour un nouveau défi.
Certes, cette fête serait l'occasion rêvée de gagner de la menue monnaie. Ces dernières semaines avaient été les plus misérables de toute son existence. L'argent serait le bienvenu, cependant il craignait que le bal n'attire aussi une frange peu fréquentable de la population vénitienne. L'insécurité s'était considérablement accrue. La probabilité que cette nuit de labeur s'achevât par la fauche de son pécule l'effrayait. Juste tenter de lier connaissance avec des personnes qui ne soient pas des aristocrates serait un moyen plus intelligent d'assurer son avenir immédiat...

Le jeune homme recula de quelques pas, tout en fouillant dans sa besace dont il ressortit son carnet de croquis. Il se mit immédiatement à l'ouvrage. Rapidement, les corps des deux jeunes femmes apparurent sur la feuille, suivi du décor succinct de l'allée. Si réaliser des portraits n'était pas son fort, son sens de l'observation l'aidait à capter non la précision formelle des visages mais leur expression particulière. L'utilisation de la sanguine se prêtait à merveille à l'exercice.
Le port droit de la comtesse, son sourire légèrement emprunté, son maquillage discret mais étudié. Le regard pétillant de la baronne, une petite fossette, sa coiffure aux mèches folles. Sans oublier les lions silencieux comme marqueurs géographiques et une branche dénudée pour montrer la saison. Quelques minutes avaient suffis à Flavio pour ébaucher la scène et lui donner vie. Il retravailla quelques détails, les plis des robes, les ombrages dans les chevelures, quelques hachures rapides pour marquer les bâtiments
Et voilà.

Il détacha le dessin d'un geste précis sans l'abîmer. Il le tendit à la comtesse en silence, un sourire doux flottant sur ses lèvres charnues. Son regard sombre se posa alors sur la cadette, avant de reculer de nouveau et de se remettre à la tâche. Il avait promis un seul dessin, mais cela n'aurait pas été très correct. Puis, il avait une idée...

Son visage se détendit complètement avec une expression presque rêveuse, éloignée de la concentration méticuleuse dont il avait fait preuve pour le premier croquis. Son imagination s'empara du fauve de pierre et lui donna vie, auprès de la baronne devenue plus mutine. Ses cheveux détachés cascadèrent sur son épaule droite et se mélangèrent à la crinière du roi des animaux pourvu d'un paire d'ailes déployées.
Flavio modifia aussi la tenue de la jeune aristocrate, l'ornant d'arabesques et de rubans. La demoiselle ressemblait ainsi à une créature presque surnaturelle, son sourire enfantin et ses joues rosies n'avaient en rien perdues leur charme juvénile. Un dessin étrange, sans rien d'inconvenant, qui dégageait une impression de merveilleux vaguement épique.

Le jeune homme regarda une dernière fois son carnet, l'air très absorbé. Quand il s'approcha pour offrir l'illustration à la baronne, sa timidité était de retour.


"Tenez mademoiselle Visconti, celui-ci est pour vous."
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Donatella Visconti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 19 Avr - 12:01

Le comtesse acceptait le dessin du jeune homme. Son sourire presque implorant se transforma en un immense sourire ravi, accompagné de petits battements de mains excités. Donatella se retourna vers Flavio, le visage rayonnant de joie, de curiosité et d'excitation. Impatiente, elle avait déjà hâte de voir le résultat, de voir à quoi elle ressemblait couchée sur une feuille de papier. La jeune baronne se demanda comment faisait la comtesse pour rester aussi calme. Peut-être avait-elle déjà servi de modèle pour un portrait ? En tout cas pour elle, c'était une première fois.

Lorsque Ariela demanda s'il fallait prendre une pose, Donatella se mordit la lèvre. Elle ne s'était pas posé la question. Elle déplia son éventail et testa quelques posture : la tête penchée sur le côté, non, ridicule, l'éventail devant le nez, non plus, on ne verrait pas son visage, une main sur la hanche, non pas assez raffiné, un regard vers le ciel.. oui pourquoi pas... mais elle n'allait guère pouvoir tenir longtemps ainsi sans attraper un terrible mal de cou. La jeune fille souffla d'un air boudeur et sa gouvernante lui replaça pour la dixième fois de la journée une mèche de cheveux sortie de sa coiffure.


"Oui voilà comtesse, je suis d'accord avec vous, les poses sont guindées et... difficiles à tenir.. c'est bien le naturel..."

Alors qu'elle se demandait comment elle pouvait rester naturelle alors qu'un jeune homme la regardait pour la dessiner, la comtesse parla d'un bal tenu le soir même.

"Un bal ? Oh oui, j'ai cru en entendre parler.. mais je ne sais pas où il va se dérouler." répondit-elle en lançant un regard à sa gouvernante. Si elle n'était pas certaine des circonstances du bal, il y avait une chose de sûre : elle n'irait nulle part sans elle.

"Mais j'aimerais beaucoup y aller oui ! Et je suis aussi persuadée, que des petits tours avec les cartes comme vous venez de faire seraient formidables !" enchérit-elle en regardant Flavio.

Celui-ci les invita à poursuivre la discussion sans se soucier de lui pour qu'il puisse les dessiner. Donatella sentit comme un frisson lui remonter sur la nuque et elle offrit à la comtesse un sourire plein de dents. Seulement... trouver un sujet de conversation lui semblait terriblement compliqué à l'instant. Elle tenta cependant de demander quelques renseignements sur le bal du soir mais son regard lançait de fréquents coups d'oeil vers Flavio absorbé dans son exercice.

La jeune baronne lâcha un petit couinement quand il se rapprocha et tendit la feuille à Ariela. Donatella se mit sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la comtesse. Elle ne savait pour quelle absurde raison elle s'était attendue à une peinture détaillée, ce qui la fit rire intérieurement. Les lignes principales étaient bien saisies, la scène également, il manquait juste les détails des visages qui permettraient de les reconnaître à coup sûr sur ce croquis. Mais ça lui plaisait !

Un nouveau frisson la secoua quand elle croisa le regard de Flavio qui recula pour se remettre à l'ouvrage. Un second dessin ? Merveille ! Bonheur ! Donatella resta figée, le sourire imprimé sur son visage un peu crispé. Les yeux écarquillés, elle le regarda s'approcher et lui tendre le second dessin à elle. Elle l'attrapa du bout des doigts, presque tremblante et posa les yeux sur le dessin. Ses lèvres s'arrondirent en un "o" parfait et ses yeux parcoururent chaque courbe et chaque tracé du dessin. C'était tout bonnement incroyable. Elle était belle. C'était elle... et elle était belle... très belle... Elle cligna des yeux, abasourdie et sans voix sur l'instant.


"Ca alors... moi qui me demandait comment me voyaient les gens... je suis totalement rassurée maintenant... C'est magnifique monsieur, c'est un très beau cadeau.. merci beaucoup."

La jeune baronne renifla et garda précieusement le dessin contre elle. Elle savait qu'elle pourrait le regarder dès qu'elle douterait de son apparence et de ses capacités en société, ce dessin lui donnait l'image d'elle que le miroir lui refusait.
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 20 Avr - 17:26

Dire qu’elle hésitait encore à y aller quelques dizaines de minutes plus tôt. La présence de Di Lorio et de Scaligieri ne lui donnerait sans doute aucun divertissement réel, à moins qu’ils ne se donnent d’eux même en spectacle. Elle ne pourrait que les observer. Mais… Si Donatella venait, ce serait déjà nettement plus intéressant. Et si cela ne se passait pas comme elle l’espérait avec la baronne, il y aurait encore Flavio. A défaut d’autre chose, elle pourrait toujours essayer de le débaucher, de l’attirer Calle Trevisi. Ce pourrait se révéler plaisant. Après tout, à mesure qu’il se révélait à elle, il devenait de plus en plus désirable. Un mets de choix pour une aventure passagère. Et puis, ces lèvres…

Donatella répondait à sa question sur le bal populaire. Le regard qu’elle jeta à sa gouvernante contraria quelque peu la comtesse. Cette fille était très candide, sans aucun doute, mais là c’était un peu trop. Ce regard voulait clairement dire que sa dame de compagnie devait l’accompagner strictement partout. Cela allait gêner ses plans. Il faudrait réussir à agir alors qu’elle regardait ailleurs. Oh, et sans doute avant le bal, de fait. Cela permettrait de suivre l’évolution au cours de la soirée. Oui, si elle pouvait un instant détourner l’attention de la douairière, cela irait. Heureusement que son intelligence hors du commun la servait, tout de même.

Alors que Valente continuait à griffonner sur son carnet de croquis, Ariela entreprit de renseigner quelque peu Donatella sur le bal.


« Oh, il aura lieu ici même, très chère. Le Castello tout entier sera envahi de danseurs et d’autres festoyeurs. On y verra de tout, servantes, hommes du peuple, majordomes, nobliaux, nobles, et peut-être même le doge masqué, qui sait… »

Flavio acheva un premier dessin, qu’il tendit à Ariela. Celle-ci le reçut avec le sourire, et s’arrangea pour frôler la main du saltimbanque comme par hasard lorsqu’elle se saisit de la feuille. Elle contempla le dessin avec attention : c’était plutôt bon, peut-être pas parfait et avec quelques faiblesses du côté du croquis des visages, mais l’ensemble était porteur d’émotion, portait la trace d’un coup de poignet libéré et sûr. C’était tout de même du beau travail pour une ébauche rapide. La comtesse fut pleinement satisfaite. Ce qui ne fit que confirmer son envie naissante d’attirer celui-là dans son lit, ne serait-ce que pour une passe d’un soir. Ou plus, si cela pouvait la servir. Au bal, au bal, pour l’instant elle devait s’occuper de la baronne. Chaque proie en son temps.

Flavio s’était remis à griffonner, et semblait-il, avec un peu plus de conviction, ce qui éveilla naturellement l’attention d’Ariela. Elle attendit avec impatience qu’il ait terminé, puis ce fut son tour de regarder par-dessus l’épaule de la Visconti.


*Ah, mais, ça ne va pas du tout !* S’indigna la conscience d’Ariela. Allons bon, cette petite dinde inspirait plus facilement qu’elle ? Finalement, Flavio était-t-il vraiment un homme de goût ? Être plus touché par cette chose insignifiante plutôt que par la plus belle des merveilles que les Accorti aient jamais compté dans leurs rangs, c’était ignoble, que disait-elle, indigne, indigne. Pouah.

*Et elle qui s’extasie, évidemment. Superbe.*

La partie raisonnable de son esprit reprit le dessus. Bon, Donatella inspirait le saltimbanque plus qu’elle. Il manquait peut-être de goût, mais ce serait un défi un peu plus amusant que de l’échauffer. Parce qu’à voir la production, il ne manquait pas de talent, et cela pouvait compenser son manque de regard en matière de belles femmes. Le cadeau aurait sans doute beaucoup d’importance pour Donatella, mais vu l’innocence et le chaperon de cette dernière, elle ne sauterait aucunement sur Valente. C’était bien ainsi. Au fond, cela ne changeait pas grand chose à ses vues sur les deux individus.

Extérieurement, elle ne laissa rien paraître de ce débat intérieur. Elle regarda le portrait de Donatella d’un œil curieux puis, parlant doucement, les lèvres proche de l’oreille de Donatella, mais assez fort pour que Flavio l’entende aussi, elle déclara :


« Oh ! Voilà qui est fort intéressant, monsieur Valente. Vous avez du talent, vraiment. Il n’est pas beau de mentir aux dames, savez-vous ? Et dire que vous vouliez nous faire croire que votre trait manquait de justesse. En tout cas, il ne manque pas de raffinement.
Ma chère baronne, il semblerait que votre charmant minois avive les sensibilités artistiques. Qui sait, peut-être que monsieur Catanei vous dédiera une sonate, l’un de ces jours. » Acheva-t-elle sur un ton espiègle.

Son attention se détourna quelque peu de Flavio pour revenir à Donatella.


« Dites-moi, Mademoiselle Visconti, que diriez vous d’aller prendre une boisson chaude au Caffe Florian en l’honneur de vos premiers succès vénitiens ? »

Puis, elle refit face au saltimbanque, lui adressant un petit sourire discret mais chaleureux :

« Monsieur Valente, je pense prendre congé de vous en cet instant. Croyez tout de même qu’il sera un plaisir de vous revoir ce soir, au détour d’une allée. »

[Le Caffe Florian]


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Flavio V
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Lun 23 Avr - 17:17

Quand il donna à la comtesse le premier dessin, le bref contact ne le fit pas sourciller. Les années à aider la fille de son mentor dans ses apprentissages de funambule et d'acrobate, à parer à tout accident et, parfois, à la rattraper au vol, lui avaient ôté toute timidité quant à effleurer la douceur de la peau du genre féminin. Et puis, il faut bien le dire, la naïveté de Flavio dans le domaine du badinage décourageait souvent. Il n'imagina pas une seconde susciter un quelconque intérêt autre qu'une curiosité passagère chez l'aristocrate. Quand à être l'objet même fugace d'un désir charnel, cela n'appartenait pas à son champs des possibles.

Ce qui le toucha, ce fût la spontanéité de la joie de la jeune fille quand il lui tendit le second croquis. Si les flatteries l'indifféraient, l'expression de surprise et d'allégresse le contenta sur la qualité de son oeuvre. Bien sur, il se doutait que ce qui satisfaisait ainsi la baronne n'était pas le fantastique étrange du dessin mais la représentation de son image, avantageuse. Elle rendait hommage à sa fraîcheur pas encore ternie pas les mondanités obscures, les joutes verbales assassines, les perversités originales et autres jeux déviants et retords auxquels les nobles se livraient à toutes heures dans la vison très dantesque du magicien.
Flavio sourit et inclina la tête en écoutant les louanges de mademoiselle Visconti. Décidément, il lui était bien difficile de lire en elle l'importance son rang. Peux être que, si elle le recroisait et venait lui parler, il pourrait discuter de sujets plus personnels qui arrangeraient ses petites affaires. La présence du chaperon ne le dérangeait nullement, au contraire.

L'expression trop polie de la comtesse, elle, attisa la méfiance du jeune homme. Il s'était encore laissé emporté... Avec la sanguine entre les doigts, son esprit trop rêveur n'avait pu s'empêcher de dresser un portrait biaisé par son amour pour les contes extravagants, exacerbé par la sensation d'inadéquation de la jeune fille à son statut social.
La timidité céda face à un mal aise plus sourd, plus rampant. Il tritura le bas de son justaucorps de ses mains fines. "Intéressant". "Raffinement." Les paroles de madame Accorti dénuées de toute sensibilité achevèrent de convaincre le saltimbanque. Il devait de s'éclipser. Vite. Heureusement, alors qu'il commençait à réfléchir à la meilleur formulation pour son départ, ses interlocutrices le saluèrent.

De nouveau, il s'inclina profondément, ce qui avec sa grande taille, lui donnait toujours un air guidé et malhabile.

- "Gentes dames, ce fut un honneur d'avoir pu croquer deux modèles aussi ravissants. Au plaisir de vous revoir. "
Flavio rangea son carnet dans sa besace et contempla les jardins d'un air songeur. Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers la sortie ouest, en direction du Rialto. Il préférait assurer ses maigres ressources en travaillant au marché qu'en pariant sur la fête de ce soir. Là bas, au moins, il avait ses marques et l'assurance d'être nourri.

Marché du Rialto


Dernière édition par le Sam 26 Mai - 16:46, édité 1 fois
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano


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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Lun 7 Mai - 19:58

Lorsqu'Ariela reprit la parole, Donatella leva le nez de son dessin, les yeux encore un peu dans le vague et un sourire béat sur le visage. Elle mit quelques instants à reprendre pleinement possession de ses esprits et son regard se posa de nouveau sur la comtesse.

"Dans ce Jardin alors ? Vous êtes sûre ? C'est une bonne idée en fait, oui, le cadre est tout à fait approprié à ce genre de soirée.. la verdure, c'est tellement agréable et puis on peut se cacher derrière les haies hihi !" dit-elle plus comme une enfant qui prévoit d'aller s'y cacher pour s'amuser que d'une jeune femme espérant se faire courtiser.

"J'espère qu'il ne va pas pleuvoir!" dit-elle soudain en levant le nez vers le ciel.

Jetant de nouveau un regard à son dessin, la jeune baronne écouta ce que la comtesse déclara tout près de son oreille.


"C'est vrai que vous avez du talent." enchérit-elle.

Au compliment d'Ariela, Donatella se mit à sourire en baissant le menton, mi-gênée, mi-flattée du "charmant minois" qu'elle lui trouvait.


"Vous croyez que monsieur Catanei pourrait faire ça ? demanda-t-elle l'air un peu étonnée. Non, il n'aurait pas le temps juste pour moi, il a l'air très pris." affirma-t-elle.

Alors qu'elle regardait de nouveau le jeune homme, Donatella s'aperçut qu'il semblait moins à l'aise. Elle crut bien sûr que c'était de sa faute, qu'elle avait dû avoir une parole malheureuse ou alors, qu'elle ne l'avait pas remercié assez.


"Mais je préfère nettement un beau dessin de moi à une sonate, monsieur. tenta-t-elle pour le rassurer alors qu'il s'en allait. Au revoir... Merci encore !"

Un peu dépitée d'un départ si précipité (peut-être aurait-il eu envie de la dessiner encore, sait-on jamais...), Donatella se tourna vers Ariela qui reprenait la parole.

"Une boisson chaude ? Merci c'est tentant.. Mais heu, je ne sais pas, cela fait longtemps que nous sommes dehors, peut-être devons-nous rentrer ? Je ne sais pas.." bredouilla-t-elle en cherchant à croiser le regard de sa gouvernante.

[Caffé Florian]
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 6 Sep - 14:28

[Chambre du Prince Elio]

Gabriella n'avait pas traîné et avait filé dans sa chambre aussitôt après être sortie des appartements du prince. Elle s'était agenouillée au pied de son lit et avait tiré à elle une grosse malle dans laquelle étaient rassemblées ses affaires les plus précieuses.

L'ouvrant fébrilement, elle sortit avec délicatesse une magnifique poupée de porcelaine à peine ébréchée. D'un geste doux, elle défroissa le petit jupon puis la posa sur son lit pour récupérer ce qui était en dessous. La jeune servante se redressa tenant sans ses mains un long pan de tissu couleur saumon, chatoyant, brodé sur les bords et agrémenté de dentelles.


"Ma robe de bal... pourvu qu'elle m'aille encore..." dit-elle avec une moue souriante.

Ayant pris l'habitude d'habiller les dames, Gabriella n'eut pas trop de mal à s'habiller seule. Bien entendu, cette robe saumon n'avait pas l'envergure des robes de cour que portait la princesse Bianca, mais elle seyait parfaitement aux jeunes filles de la haute bourgeoisie. Gabriella savait la valeur de ces deux objets, ainsi que du petit miroir d'argent, de la brosse à cheveux en argent gravée de son prénom et des autres objets que contenaient sa malle et qui lui appartenaient. Mais même alors qu'elle s'était retrouvée à errer dans les rues de Venise, elle n'avait pas pu vendre aucun de ces objets qui lui rappelaient les bons souvenirs de son passé.


*Diantre, j'ai plus de poitrine qu'avant...* se dit-elle en serrant les lacets de sa robe.

Brossant ses cheveux blonds, elle les releva savamment et les fit tenir dans la coiffe ornée d'une plume saumon à l'aide d'une pique à chapeau. Gabriella qui avait réprouvé les attitudes excitées des petites bonnes tout au long de la journée, se sentait à son tour fébrile comme à son premier bal.

Prenant dans sa main un loup de velours décoré au bout d'une tige rigide, la jeune servante inspira un bon coup et s'en alla discrètement. Elle ne tenait pas spécialement à se faire voir des autres domestiques dans cette tenue qui pourtant la rendait fière et lui allait tellement bien qu'il aurait été probable que personne ne la reconnaisse vraiment.

Arrivée au Castello, Gabriella s'était émerveillée devant le scintillement des lampions éclairant le jardin. La musique entraînante donnait à l'endroit un charme et une ambiance qui la mit en joie. Elle remarqua que certains avait déjà un peu forcé sur la boisson mais c'était leur problème. Elle voulait profiter de cette soirée. Elle croisa même un valet Adorasti, un verre à la main, qui la salua respectueusement sans l'avoir reconnue. Gabriella pouffa de rire et prit le chemin de la Petite Allée aux Lions de Pierre, un peu moins peuplée que l'allée centrale.
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Coriolan
Invité



MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 6 Sep - 20:36

[Hall - Ca Grazziano]

Coriolano sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale. Une goutte de sueur condensée et glacée par la température extérieure venait de tracer un chemin brûlant sur la peau de son dos. Ses lèvres s'étirèrent lentement en un sourire animé alors qu'une seconde prenait le même chemin. Il la sentait. Il sentait.

Il sentait aussi l'odeur de la paille humide, le glissement des pavés sous ses bottes. Il sentait l'air froid sur son visage, et le bruit de la fête à ses oreilles.
Il vivait.
Mieux, la vie était en lui. Elle s'insinuait petites touches par petites touches, gouttes à gouttes dans ce corps qu'il avait sevré depuis si longtemps.

Comme une plante que l'on sort de son pot pour la mettre en terre, dont les racines s'étirent langoureusement à la recherche d'une nourriture plus riche, dont les feuilles se dressent plus droite, friandes de la caresse du soleil, Coriolano avait l'impression que son sang, figé depuis des années dans sa respectabilité, se remettait à voyager dans ses veines. Que sa peau s'éveillait lentement et prenait conscience des sensations infinies qui l'assaillaient.

Les émotions bouillonnaient en lui et montaient jusqu'à sa gorge, éclataient à la surface de son cœur comme des bulles de savon, et il n'était pas obligé de les verrouiller, de les enfermer sous un couvercle toujours plus lourd pour ne pas céder à la pression. Une visite, une annonce et les portes derrières lesquelles il cloîtrait tous sentiments s’étaient brusquement ouvertes.

Il était libre, libre de marcher d'un pas de conquérant entre les lions de pierre d'un jardin, libre de jeter un pan de sa cape sur son épaule. Elle sentait encore la chaleur du cheval qu'il avait presque épuisé pour revenir le plus vite possible, libre qu'il était de se griser de la vitesse de l'animal, de sentir le vent libre dans ses cheveux. Cheveux qu'il était libre de laisser en désordre, heureux de sentir quelques mèches froides, collées de sueur sur son front.
Libre aussi de fixer son regard sur la flamme des lampions du bal sur lequel il avait tenu des propos si raisonnables dans un raisonnable déjeuner, alors qu’en fait il ne désirait que de profiter de tout cela.

Il respirait profondément, marchait avec envie et buvait du regard ce qui se trouvait autour de lui. Les lions froids et tristes, la jeune fille qu'il dépassait, blonde et saumonée, douce sans doute.
Trois pas lui suffirent pour réaliser qu'il l'avait déjà vu, que c'était lors du bal Adorasti, et qu'elle y était servante.

Un nouveau sentiment, impérieux, monta en lui. Une envie profonde de jouer. De voir ce que cela pouvait donner. Dans un même mouvement, il s'arrêta et fit demi-tour pour revenir sur ses pas.


"Mademoiselle ?"

Coriolano offrit un sourire engageant, d'autant plus chaleureux que son visage reflétait la lumière chaude d'un lampion. Il ne devait avoir l'air ni dangereux ni imposant avec ses vêtements de voyage froissés.

"Je ne voudrais surtout pas que vous pensiez du mal de moi après la question que je vais vous poser, mais... Nous nous sommes déjà rencontrés quelque part, n'est-ce pas ? Je ne sais plus très bien où, mais je suis sûr de vous avoir déjà vu."

Si Gabriella se souvenait de lui, elle ne pourrait pas manquer de le reconnaître. Il était égal à lui-même, si ce n'est que ce qu'il avait de sage et de composé, pour ne pas dire compassé, s'était dissout pour faire place à une aisance féline et souple.
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Danilo della Lonza
Gentilhomme - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 6 Sep - 21:09

[Rive du grand canal, via la Ca'Adorasti]

Le claveciniste, après avoir laissé Brunilde à proximité de la Ca'Adorasti, avait filé dans sa propre suite, et s'était changé de nouveau. Les vêtements du médecin lui allaient à peu près mais il ne se sentait pas un instant à l'aise dedans, tant parce qu'ils lui rappelaient sa gaffe monumentale que parce qu'il détestait se sentir redevable, de quelque manière que ce fût. Il s'habilla de la seule tenue sur laquelle on pût lire quelque fantaisie, de discrètes broderies de fil grenat découpant des motifs évanescents sur le noir du vêtement, se recoiffa quelque peu, et ne perdit pas trop de temps. Il comptait renvoyer les affaires du médecin le lendemain, doutant de trouver encore ce soir quelqu'un pour faire une course alors que le bal battait déjà son plein.

Il rejoignit le Castello presque au pas de course, ne sachant pas trop pourquoi il allongeait la foulée. L'évènement l'attirait sérieusement. Voir des nobles se mêler à la populace et surtout faire de même était une bien belle activité, après tout. A moins que les siens ne commencent à l'agréger lamentablement, incapables de se désaccoupler de leurs guindés semblables. C'était assez probable, d'ailleurs.

Il déambula quelque temps à la périphérie du parc, croisant les premiers ivrognes et les retardataires. Il ne but nul part, préférant ouvrir la petite flasque de rhum qui résidait présentement au fond de l'un de ses poches pour y boire quelques lampées. L'alcool l'échauffait légèrement, mais il ne comptait pas se saouler, loin de là. Juste se donner un peu plus d'assurance.

Alors qu'il continuait de déambuler au hasard, une jolie robe, riche sans être ostentatoire, attira son attention. Ou plutôt, la silhouette qu'elle moulait. L'apparence était certes quelque peu métamorphosée par cette soudaine impression de... Presque de richesse, en fait. Mais il était parfaitement évident que c'était la petite blonde qui s'était occupée de lui lors de son arrivée à la Ca'Adorasti. Gabriella Delmonti. Il n'oubliait jamais le nom d'une jolie fille, même entendu une seule fois. Elle avait eu la fière idée de libérer sa nuque, qu'elle avait magnifique, par ailleurs.

Il se mit à la suivre de loin, tout d'abord. L'habitude du chasseur. Le musicien aimait à se remplir de belles images à l'insu des intéressées. Il s'apprêtait à l'aborder finalement, lorsque l'autre arriva, et lui vola la vedette. Perturbé par l'arrivée inopportune, il resta à l'écart sans se révéler, du moins dans un premier temps.

L'homme était aristocratique. Qu'il s'adresse ainsi à une servante réconcilia légèrement Danilo avec l'arrivant. Mais pas très longtemps. Après tout, Gabriella avait la vêture d'une bourgeoise. Il était tout à fait possible que l'homme se trompât, croyant parler à bien moins inférieur que ce qui était vérité. Un peu intrigué, le musicien se planta au coin d'un massif, observant sans en avoir l'air et positionné de manière à ce que Gabriella lui tourne le dos, se gardant le droit d'intervenir un peu plus tard. Il voulait bien voir comment ces deux là allaient se comporter dans les instants à venir, et comptait bien mettre son grain de sel une fois qu'il aurait saisi ce que voulait l'autre, ou qu'une ouverture se présente pour lui.
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La Petite Allée aux Lions de Pierre

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