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La Petite Allée aux Lions de Pierre

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Du Bout des Doigts



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MessageSujet: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Dim 20 Nov - 0:41

...
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano



Inscrit le : 19 Fév 2007
Messages : 58

MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Lun 19 Fév - 15:33

[Premier post]

Elle venait juste de sortir du labyrinthe végétal. Elle n'avait pas pu résister à une telle attraction. C'était à la fois angoissant et amusant de se perdre dans ces allées vertes. Les joues un peu rouges d'avoir tant marché pour parvenir à en sortir, Donatella se trouvait désormais dans la petite allée du Jardin bordée de statues en forme de lions.

Sa gouvernante qui l'avait suivie était, elle, encore dans le labyrinthe à chercher la sortie. Elle entendait des froissements de feuilles non loin et des jurons murmurés. Il était possible qu'elle n'apprécie pas trop ce genre de distraction contrairement à elle. Donatella connaissait sa gouvernante depuis seulement quelques temps. Ses parents l'avaient engagée pour l'accompagner à Venise et la jeune femme avait eu pour ordre de veiller sur Donatella et l'aider dans ses choix pour l'intégrer dans le milieu mondain et parvenir, peut-être enfin, à trouver un mari. Donatella la connaissait donc depuis assez peu de temps mais elle lui faisait déjà entièrement confiance. Elle était un peu sa conseillère et la suivait partout où la jeune baronne allait.

Donatella l'attendait sagement, postée devant une statue de pierre, le regard fixé dans celui du lion. La jeune fille grimaça en montrant les dents pour l'imiter.


"Grrr vilaine bête pas belle."

Donatella se redressa un peu en inspirant profondément. Son corset était trop serré, et avec ce qu'elle avait marché, l'air lui manquait un peu. Mais sa gouvernante avait insisté pour qu'elle se fasse jolie même lorsqu'elle allait se promener. Elle avait revêtu une robe de couleur vert tendre, ornée de noeuds de satin donc quelques uns venaient également agrémenter sa coiffure sous le chapeau de feutrine.

Sortant une main de son manchon de fourrure, la jeune fille déplia son éventail et entreprit de s'éventer énergiquement pour apaiser le feu de ses joues. Elle se mit alors à repenser à son arrivée à Venise. Bien sûr, elle avait été triste de quitter ses parents mais joyeuse à l'idée de découvrir une nouvelle ville. Elle ne connaissait pas Venise. On lui avait dit qu'il y avait des canaux et des barques, mais elle n'avait pas compris qu'il y en avait partout jusqu'à ce qu'elle le voie de ses propres yeux. Elle aimait. Il y avait des petits ponts partout et Donatella aimait bien les ponts, c'était joli. Et le palais du prince Ugo était très beau aussi, très spacieux et très luxueux. Le prince l'impressionnait un peu. On lui avait dit qu'ils s'étaient déjà rencontrés quand elle était petite mais elle ne s'en souvenait pas vraiment.

Plaquant son éventail contre sa bouche, Donatella bailla longuement, lui faisant monter les larmes aux yeux qu'elle essuya avec son poignet. Elle avait eu du mal à dormir la nuit dernière. Quelqu’un avait crié et fait beaucoup de bruit, ce qui l'avait réveillée en sursaut. Et quand Donatella était réveillée durant la nuit, elle avait toujours beaucoup de mal à se rendormir, broyant des d'idées noires qui l'angoissaient. Elle essayerait de savoir qui avait fait tant de bruit, peut-être qu'elle irait lui parler pour savoir s'il s'était fait mal ou quelque chose dans le style, ce qui aurait expliqué tant de remue ménage.

La jeune fille se retourna pour regarder le labyrinthe et voir si sa gouvernante en était enfin sortie. Une douleur dans son pied droit lui fit baisser la tête. Un caillou était entré dans sa chaussure et la blessait. Elle devait l'enlever sans plus tarder, mais relever un peu le bas de sa robe avec son manchon dans une main et son éventail dans l'autre n'était guère aisé. Sa gouvernante n'était même pas là pour l'aider ! Sautillant sur son pied gauche pour garder l'équilibre, Donatella tentait de retirer sa chaussure, ce qu'elle parvint à faire en tirant d'un coup sec. Le mouvement brusque la fit partir en arrière, la chaussure s'envola et Donatella tomba dans un buisson feuillu.

Disparue dans la masse végétale, seules ses jambes sortaient du bosquet dont un pied sans sa chaussure qui était retombée un peu plus loin au centre de l'allée. Incapable de bouger à cause de son corset et de sa robe encombrante, il allait sûrement falloir lutter un peu pour parvenir à la sortir de là.
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Demetrio Catanei
Musicien



Inscrit le : 18 Fév 2007
Messages : 42

MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mar 20 Fév - 2:34

[Premier post]

La montée en accelerando. Fabuleuse. Furieuse. Frénétique. Son cœur s’emballa à la mesure du tempo pressé. Sa poitrine se resserra. Son souffle se coupa net. Tout son corps se tendit vers ce sommet si élevé. Un ultime effort. Pour s’élancer. Ses doigts effectuant le grand écart. Pour atteindre le zénith.


L’ad libitum fut une véritable délivrance. Sa respiration reprit son cours, alors qu’il dégringolait et s’affranchissait de la rigueur implacable du métronome.

Et puis, vint l’andante, d’un legato langoureux, qui n’en pouvait plus de vibrer, et de s’étendre, le calme après la tempête, la berceuse qu’une mère chantonnait à son nourrisson, et qui n’en finissait plus de rouler, et de caresser, une vague qui s’approchait pour reculer presque aussitôt dans un crescendo suivi d’un decrescendo amoureux.

Demetrio s’apprêtait à s’attaquer au troisième mouvement quand une vision que même lui, dernier des étourdis, n’aurait pu ignorer se présenta à ses yeux ébahis : deux jambes au galbe définitivement féminin émergeaient d’un buisson, s’achevant par des pieds menus, l’un d’eux dénudé malgré l’hiver.

Il sembla soudainement prendre conscience de l’endroit où il se trouvait. Les lions de pierre le dévisageaient, menaçants, lui indiquant clairement le chemin à suivre s’il souhaitait leur rendre honneur. Leur regard gris et inflexible lui en rappela un autre, envoyant un frisson dans son corps engourdi par le froid. Machinalement, il tenta d’allonger les manches de son manteau trop court pour se protéger du vent frais que, jusqu’alors, il n’avait pas remarqué.

Petit à petit, la musique se résorba dans son esprit pour ne plus former qu’un filet à peine perceptible, mélodie en sourdine à son oreille distraite. Il n’avait jamais réussi à la faire taire tout à fait et c’était tant mieux. Il n’aurait plus tard qu’à prendre entre ses doigts ce fil d’Ariane et le tirer doucement pour retrouver son concerto sur le point d’orgue où il l’avait abandonné. Il ne connaissait pas de note finale, qu’un enchaînement infini de sonates, d’allemandes et de gavottes.

On disait qu’il était excentrique, mais on le pardonnait parce qu’il était artiste. C’était un terme fort accommodant, qui lui permettait d’excuser ses bizarreries pittoresques, celles qu’on s’attendait de la part d’un véritable virtuose. Ainsi, ses doigts pouvaient courir le long d’un manche invisible sans qu’on s’en affole plus qu’il ne le fallait. Lors d’évènements mondains, il pouvait s’éclipser en catimini pour pratiquer la souplesse de son poignet. Il avait également le loisir de déambuler dans le jardin du Castello, avec un violon imaginaire pour seule compagnie, sous l’œil bienveillant de ses concitoyens. Tout ça, parce qu’on lui accolait l’étiquette complaisante d’artiste.

Pourtant, même le confort de cette épithète ne pouvait le détourner de la curiosité protubérante, perçant à travers la verdure. Il n’aimait pas être bousculé par ce genre d’imprévus. À vue de nez, il était l’unique individu en mesure de porter secours à ces jambes incongrues. Dommage. Sans doute que la propriétaire de ces jambes se confondrait en remerciements abondants, il devrait alors hocher la tête – « je n’ai qu’accompli mon devoir de gentilhomme » - et s’assurer de sa santé – « vous êtes-vous blessée dans votre chute? » - pour ensuite crouler sous un nouveau flot de paroles, qui étoufferaient l’allegro discret dans un recoin de son crâne. Pas moyen cependant d’y échapper.

D’un air incertain, il s’avança vers la curiosité protubérante. Son regard tomba sur un soulier solitaire, dont il se saisit avec délicatesse, relique du beau sexe qu’il aurait été malaisé de malmener. Il se tourna ensuite vers la détentrice de la dite relique, légèrement embarrassé par la vue plongeante que lui offraient ces jupons emmêlés. Gardant les yeux résolument fixés devant lui par souci de pudeur, il offrit sa main à la jeune fille pour l’aider à se redresser.

Son obligation remplie tel qu'il se devait, il fit un pas vers l'arrière pour que la demoiselle puisse remettre un peu d'ordre dans sa tenue. Il ne savait s'il lui fallait engager la conversation en premier. Des formules d'introduction, toutes plus tarabiscotés les unes que les autres, s'imposèrent à son esprit, s'empêtrant avec les salutations de mise et son désir d'éviter une discussion interminable, et se soldant finalement par un assemblage complexe de ses pensées enchevêtrées:

« Nul besoin de me remercier, il était de mon devoir de vous prêter main forte, Madame, et bien le bonjour, j'ose espérer que vous ne vous êtes pas blessée en tombant, mon nom est... »

Il put presque entendre les lions gronder de désapprobation dans son dos, lui exposant toute sa bêtise. Il termina sa phrase dans un murmure gêné, ses joues se teintant de honte:

« Demetrio Catanei. »
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mar 20 Fév - 15:43

Surprise de n'avoir à sa vision qu'un fouillis de feuilles et de branches, Donatella cherchait en vain à s'accrocher à quelque chose pour tenter de se relever. Voyant que c'était peine perdue, même en remuant les jambes, elle s'était mise à appeler sa gouvernante pour qu'elle vienne l'aider mais la voix de celle-ci qui lui répondit provenait encore de l'intérieur du labyrinthe végétal. En plus de cela, elle sentait un courant d'air froid sur son pied qui remontait et s'infiltrait sous ses jupons emberlificotés.

Puis c'est à ce moment là qu'une main salvatrice s'arrêta devant elle, juste à portée de main. Ce n'était résolument pas la main de sa gouvernante. Donatella regarda un instant les longs doigts fins et effilés. Mais ce n'était pas non plus la main d'une femme.


*Un jeune homme qui vient m'aider ?* s'étonna-t-elle, une nouvelle rougeur empourprant le haut de ses joues.

La jeune baronne se saisit alors de la main tendue qui l'aida à se redresser, repoussant de sa main libre les branches du bosquet qui accrochaient les dentelles de sa robe. Une fois remise sur pieds, Donatella regarda son sauveur... et dut lever un peu la tête pour observer son visage.

Des brindilles coincées dans sa coiffure un peu défaite, son chapeau de feutrine resté accroché dans le buisson et ses jupes un peu de travers, Donatella ne semblait pas très pressée de s'arranger mais pointa du doigt la chaussure que tenait l'homme.


"Oh, vous l'avez retrouvée, c'est très gentil."

Sa gouvernante arriva alors, enfin sortie du labyrinthe, et se pressa vers sa protégée pour arranger sa mise, ôter les feuilles de ses cheveux, lui remettre son chapeau et lisser ses jupes avant de récupérer son manchon et son éventail éparpillés autour d'elle. Donatella la laissa faire, se contentant de regarder le jeune homme qui l'avait aidée.

Elle s'apprêtait à le remercier quand celui-ci la devança. Donatella referma la bouche et dévia le regard, un peu honteuse de la situation. Un regard vers sa gouvernante et celle-ci lui fit signe de poursuivre malgré tout.


"Enchantée monsieur Catanei." dit-elle en pliant brièvement les genoux avant de se redresser.

"Je m'appelle Donatella Visconti."

Une petite pichenette dans son dos lui rappela le discours qu'elle avait appris et qu'elle devait tenir lorsqu'elle se présentait.

"Baronne.. Visconti.. Et je tiens à vous remercier malgré tout de m'avoir aidée, votre gentillesse est à la mesure de votre grande taille." ajouta-t-elle sans penser que peut-être la grande stature du jeune homme le complexait et qu'il valait mieux éviter de mettre le doigt dessus.

"Puis-je récupérer mon soulier ?"
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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 21 Fév - 3:02

C’était une jeune femme. Non. Plutôt, une jeune fille. Pas plus que seize ans, probablement beaucoup moins. Jolie sans être belle, du type qu’on oubliait facilement mais qui avait le mérite d’être inoffensif, un atout indispensable pour celui qui n’entendait rien aux jeux de l’esprit. Une touche d’innocence, une pincée de maladresse, un zeste de timidité. En réunissant ces ingrédients, on obtenait une damoiselle honnête et convenable, l’épouse rêvée du bourgeois bien-pensant ou du noble sur le déclin.

À première vue, du moins.

Ce sont à ces conclusions que parvint Demetrio lorsqu’il put poser (ou abaisser) les yeux sur celle qu’il avait secourue. Entretemps, une autre femme avait fait irruption dans l’allée pour trottiner jusqu’à l’enfant dont elle avait la garde et accomplir le devoir qui lui était échu. Quelques instants suffirent pour que les possessions de son interlocutrice aient été récupérées par des mains précipitées. Quelques instants durant lesquels il soutint le regard rivé sur lui, se sentant suprêmement ridicule, à tenir ce soulier trop petit dans sa main trop grande. Il se courba inconsciemment, comme s’il espérait ainsi réduire la différence marquée entre leurs tailles respectives. D’un œil extérieur, ce geste aurait pu paraître condescendant, l’adulte se penchant pour s’adresser à un bambin, mais cela aurait été méconnaître le musicien dénué de toute hauteur et de tout mépris.

La procédure tant redoutée des introductions se poursuivit en des termes pour le moins déconcertants. De toute évidence, la baronne Visconti, puisque tel était son nom, possédait autant de talent que lui-même à s’empêtrer dans les subtilités du protocole. Mu par une vague de sympathie, il voulut répondre par un compliment à la hauteur de celui qu’on lui avait dédié, mais ne trouva rien qui lui permette de s’exécuter. Malgré sa bonne volonté, il ne parvenait pas à déterminer l’élément qui faisait de la jeune fille un être unique en son genre. Tout, de ses cheveux à ses yeux en passant par sa silhouette, était d’un commun bienheureux, formant un ensemble tout aussi commun et tout aussi bienheureux. Bien sûr, il était impensable de flatter qui que ce soit sur cette unité de prosaïsme, sur cet agencement irréprochable d’ordinaire, sur ce modèle de banalité, tout aussi réussis puissent-ils être. Il sembla s’engoncer plus encore dans le col de son manteau, visiblement sur des charbons ardents.

Sa porte de sortie lui apparut sous la forme de l’escarpin entre ses doigts. S’inclinant à son tour devant la jouvencelle, il lui rendit son bien tout en affirmant :

« Je suis honoré de faire votre connaissance, Madame… la Baronne, » s’empressa-t-il d’ajouter après un instant d’hésitation.

Déjà, le rapport de force était inversé. Même en la dévisageant éternellement du haut de son perchoir, il ne serait jamais qu’un gentilhomme sans envergure, un statut qu’on s’évertuait à lui rappeler. Et pourquoi? Pour rien, justement. Parce que les choses étaient ainsi faites, une justification dont il ne sesatisferait probablement jamais. On pouvait la lui répéter autant qu’on le voulait, il ne l’avait pas accepté jadis et ne l’accepterait pas plus désormais.

L’allegro se fit plus insistant, l’incitant à prendre son congé hâtivement pour se consacrer à lui corps et âme. Mais cela aurait été si inconvenant. Et il y avait ces lions et leur regard ardent braqué sur lui, le clouant sur place, lui sommant de prolonger la discussion. Une odeur de poudre de talc, d’encre, de papier envahit ses narines et, aussitôt, se bousculèrent dans sa gorge mille et un sujets à aborder pour démontrer son obéissance.

« Il me semble que je n’ai jamais pu, auparavant, avoir l’hon… »

Il s’interrompit, réalisant qu’il avait employé cette même expression plus tôt.

« … le plaisir, que dis-je, le plaisir infini de vous rencontrer auparavant. »

Et il cilla en constatant qu’il avait commis l’erreur qu’il avait tenté de corriger.

« Êtes-vous nouvelle à ces lieux…? Je veux dire, à Venise? »

Il ne souhaitait pas qu’on méprenne « ces lieux » pour ces jardins alors qu’ils désignaient la ville en elle-même et non l’endroit précis où ils se trouvaient. Il n’avait pas réellement conscience qu’en cherchant à fignoler la formulation de ses phrases, il n’arrivait qu’à rendre sa conversation encore plus inintelligible et à souligner davantage ses cafouillages lamentables. L'étiquette d'artiste était décidément bien confortable.

« Madame la Baronne? » compléta-t-il avec un temps de retard.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 21 Fév - 14:58

Remarquant que le jeune homme se courbait vers elle, Donatella se demanda s'il n'avait mal au dos où si elle ne parlait pas assez fort pour que le son de sa voix parvienne à ses oreilles, ce qui expliquerait qu'il dut se pencher pour mieux entendre.

Mais non, finalement il s'inclinait pour lui rendre sa chaussure. Donatella baissa les yeux en souriant, intimidée devant tant d'attention de la part d'un jeune homme qui n'était pas serviteur. La jeune fille donna le soulier à sa gouvernante et, se tenant à une statue de pierre, lui tendit le pied pour qu'elle la lui remette.

Demetrio était venu l'aider alors que rien ne l'y obligeait. Donatella était maladroite et ce genre de situations lui arrivait souvent. Le peu de fois où sa gouvernante n'était pas là pour l'aider, jamais personne ne s'avançait pour lui porter secours. Le plus souvent, elle entendait des petits rires moqueurs ou encore des réflexions désobligeantes murmurées. C'était très blessant mais Donatella prenait sur elle et essayait de rester digne, même si ce n'était pas facile.

Le regard un peu dans le vague en pensant à tout ça, la jeune baronne retrouva le sourire en entendant Demetrio annoncer qu'il était honoré de l'avoir rencontré. Donatella regarda rapidement sa gouvernante avec un grand sourire excité. La jeune femme, qui s'était remis un peu à l'écart pour les laisser discuter, lui fit signe de ne pas s'occuper d'elle et de poursuivre.

Donatella se retourna donc de nouveau vers le musicien juste au moment où il lui parlait de nouveau. Elle se mordit la lèvre, tripotant une mèche de ses cheveux châtains. Il buta sur un mot mais Donatella sembla l'encourager en lui souriant. Un soupir de satisfaction s'échappa d'entre ses lèvres quand il eut fini. Ce qu'il pouvait être gentil. En plus, il était charmant. Peut-être un peu grand pour elle, mais très charmant.


"Oui je suis à Venise seulement depuis quelques jours. Je me suis installée au palais Grazziano, vous savez ? Le grand palais qui est au bord de l'eau."

Précision un peu inutile étant donné que quasiment toutes les habitations de Venise se trouvaient au bord de l'eau. Donatella le regarda un instant puis baissa les yeux en rougissant légèrement.

"Mais si j'avais su qu'il y avait d'aussi charmants garçons que vous, je serais venue plus tôt."

Un peu plus loin, sa gouvernante se tapa le front du plat de sa main d'un air dépité.
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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Fév - 4:34

La jeune fille était gentille.

Gentil, c’était ce genre d’adjectifs qu’on employait souvent à défaut d’en trouver un plus précis. Gentil, cela pouvait englober chaleureux, doux, aimable, charmant, serviable ou amène. Mais, dans le cas de la jeune fille, aucun autre terme que gentil n’aurait pu convenir. C’était la faute de son sourire qui l’incitait à poursuivre, une main tendue pour le prévenir de trébucher.

En bonne société, on adoptait généralement deux formes de conduite bien distinctes envers lui. Soit on lui administrait la poussée nécessaire pour qu’il s’affale tout à fait, soit on lui offrait une aide aussi humiliante que charitable. À cet instant, toutefois, il ne retrouvait ni moquerie ni condescendance dans le sourire qui lui était adressé.

La baronne le renseigna sur l’endroit où elle résidait et le nom Grazziano résonna quelques instants en lui, sans qu'il ne sache pourquoi. De nouveau, le parfum étouffant de la poudre de talc revint à la charge et il put presque la sentir sur ses doigts.

« Ah oui, celui-là, bien sûr, » fit-il en hochant de la tête.

En vérité, il n’avait pas la moindre idée de quel palais ait pu appartenir à la famille di Grazziano, mais ne pas acquiescer lui aurait paru assez offensant pour la baronne et son illustre hôte. Autant pouvait-il décrire avec précision les nuances d’une pièce, identifier la plus subtile de ses fioritures et déterminer le tempo à l’écoute de quelques mesures… autant aurait-il grandement peiné à se remémorer la façade d’une demeure, le drapé d’une robe ou la couleur des yeux d’un passant. Il regardait sans voir, embrassait un tableau pour en retirer une vision d’ensemble. On devait attirer son attention sur un détail particulier pour qu’il le remarque.

Les traits d’un visage s’estompaient graduellement de son souvenir jusqu’à ce que ne demeure qu’une mélodie composée d’éclats de voix et de la musique émanant de l’individu dont il était question. Certains avaient même droit à leurs propres instruments. Père, par exemple, avait le son suave et languide, plein et puissant du violoncelle, mais il alliait à la fois celui, glacé et hautain, du clavecin et celui, triomphant, du cor. Mère aussi avait été un violoncelle à la voix enveloppante et vibrante, grondante et envoûtante. Il s’était accordé parfaitement à celui de Père dans des duos passionnés où chacun redoublait de virtuosité pour prendre le dessus sur l’autre. Mais Mère était également une harpe, délicate comme majestueuse, céleste comme sublime.

Et la jeune fille devant lui? Rien de tout cela.
Pas une flûte, elle n’était pas assez gracile.
Pas un hautbois, c’était trop prisé.
Une clarinette alors?

Avec son joli son, bien rond, et ses canards occasionnels.
Oui. C’était bien une clarinette.

Il était dommage qu’encore une fois, ce ne soit pas le genre de comparaisons susceptibles de plaire. N’importe qui d’autre se serait servi d’une fleur ou d’un oiseau pour caractériser et complimenter une jouvencelle. De telles métaphores n’évoquaient rien chez lui, sans doute de la même façon qu’une clarinette ne trouverait aucun écho chez la noble.

Son interlocutrice ne fit pas preuve de la même réserve et le flatta d'une manière bien peu conventionnelle pour une damoiselle de bonne éducation, lui valant une remontrance discrète de la part de sa gouvernante. Comme on l'avait aidé à se redresser plus tôt, il voulut à son tour porter secours à sa nouvelle connaissance en saluant sa candeur rafraîchissante.

« Je suis touché par cette attention, Madame. Il est rare de… d’avoir la chance de rencontrer des personnes telles que vous… »

Il avala sa salive, cherchant la façon de s’exprimer correctement.

« … des personnes qui font preuve d’une telle sincérité. Les salons, je crois, font perdre cette franchise au profit d’une… comédie bien éloignée de ce qui fait l’Homme… et la Femme, bien entendu. »

Son regard, qui était demeuré timidement rivé sur le sol, se releva sur le visage de la jeune fille, pour s’assurer qu’elle l’avait suivi malgré les détours qu’avaient empruntés sa pensée.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Fév - 13:47

Jetant des coups d'oeil fréquents vers sa gouvernante pour obtenir quelconque aide, soutien ou approbation, Donatella comprit assez vite, à son air découragé, qu'elle avait commis une erreur dans ses paroles.

Les épaules de la jeune baronne s'affaissèrent un peu, essayant de comprendre ce qui n'allait pas dans sa dernière phrase. Pour elle c'était flatteur et elle ne comprenait pas que cela puisse être inconvenant.

Relevant les yeux vers le jeune homme, Donatella avait un peu perdu son sourire, découragée de ne pas être capable de tenir une conversation correctement.

Le début de la phrase de Demetrio ne l'aida pas vraiment à retrouver le sourire. Il était rare de rencontrer des jeunes filles si maladroites, c'était sûrement ce qu'il voulait dire derrière ce compliment auquel elle ne crut pas, pour une fois.

Cependant, la fin de sa phrase attira son attention. Il se pouvait qu'il soit sincère finalement. Donatella croisa son regard qui s'était posé sur elle.


"Ma.. sincérité me cause des problèmes dans les salons, justement. Je suis désolée... manier les mots est aussi compliqué pour moi que manier un instrument de musique." dit-elle, ignorant totalement que depuis le début de leur entrevue, un coin de l'esprit du jeune homme était en permanence tourné vers la musique.

"Je crois.. que je devrais vous laisser..." ajouta-t-elle en cherchant son manchon des yeux. Il n'était pas nécessaire d'ennuyer ce monsieur plus longtemps.
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 23 Fév - 1:09

L’archet crissa douloureusement contre les cordes de son violon lorsque l’inévitable se produisit. Il avait commis une bévue, une autre encore. Il savait bien qu’il aurait dû comparer la jeune fille à une rose, un lys ou une colombe, comme le faisaient les gentilshommes habiles à séduire. L’accablement évident de son interlocutrice le désola, car jamais n’avait-il eu l’intention de lui causer le moindre préjudice. Demetrio maudit une fois de plus sa gaucherie maintenant légendaire et étendit sa main pour retenir la baronne, les mots s’échappant spontanément de sa bouche :

« Non, je vous en prie… »

Mortifié à l’idée de paraître désespéré, il la rétracta lentement et eut un léger mouvement de recul. Il n’avait jamais aimé mendier et, toujours, on lui avait ressassé qu’il lui faudrait conquérir la gloire, déjouer le destin, se servir du don que lui avait octroyé Dieu pour s’élever au-dessus de l’adversité. Vaincre ou mourir, lui avait dit Mère, en ajoutant que c’était ainsi qu’elle avait obtenu Père.

Mais Mère était morte à présent.
Et si Mère n’avait pu vaincre, comment, lui, le pourrait-il?

La tête haute, Demetrio, la tête haute. Le dos droit, les épaules carrées et le menton relevé. Rends hommage à ton Père et fais honneur à ta Mère.

Inspirant profondément, il repoussa l'envie de déguerpir à toutes jambes pour réparer ses torts:

« Je vous présente toutes mes excuses si quoique ce soit… ou si l’intégralité de mes paroles aient pu vous offenser, Madame la Baronne. Malgré les années, je demeure incapable de manier l’art de la conversation avec finesse. Je crois, en fait, que le temps ne fait rien à l’affaire, sinon aggraver mon cas déjà désespéré. »

Il se redressa quelque peu, semblant gagner plus d'assurance alors qu'il poursuivait:

« Mais en ce qui a trait à manier un instrument… Je suis musicien, violoniste à vrai dire, de mon état et je suis persuadé, non, je sais d’expérience que, contrairement à la rhétorique, la musique s’acquière avec l’effort et le travail. »

Mais tout aussitôt, il reprit tout de son hésitation et, s'inclinant à nouveau, il ajouta:

« Je ne voudrais pas vous retarder plus longtemps, s’il vous faut partir. J’imagine, ou plutôt, je suis convaincu que vous ayez fort à faire dans notre cité, mais permettez-moi de… si vous veniez à disposer d’un peu de temps oisif… de vous prouver que vous êtes tout à fait en mesure de jouer d’un instrument avec brio. »

Comme essoufflé par tant de paroles, il poussa un soupir, le teint rougi par la honte.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 23 Fév - 13:39

« Non, je vous en prie… »

Cette phrase la surprit tellement qu'elle fit volte-face un peu brusquement, se tournant de nouveau vers le jeune homme alors qu'elle était en train de récupérer son manchon dans les mains de sa gouvernante.

La retenait-il ? Elle ne rêvait pas ? Cette main tendue vers elle pour la deuxième fois dans l'après-midi, la première pour l'aider, la seconde pour la retenir. Donatella, un peu hébétée, cligna des paupières quelques instants avant qu'un sourire ne se forme de nouveau sur ses lèvres.

Puis il se mit à s'excuser, ce qu'elle ne comprit pas trop étant donné que c'était elle qui avait mal formulé ses phrases. Elle secoua la tête et le rassura.


"Oh non, ne vous inquiétez pas, vous ne m'avez pas offensée du tout, au contraire.." lui dit-elle en pensant que rares étaient les fois où un homme lui parlait aussi longtemps et même la retenait pour poursuivre la conversation. Elle était touchée et flattée de tant d'attention à son égard.

Lorsque la discussion s'orienta vers la musique, une foule d'images et de sentiments divers, agréables ou non, envahirent les pensées de la baronne.


"Vraiment ? J'aime beaucoup le violon, je trouve que le son est très joli..."

S'acquérir avec l'effort et le travail. Ca elle en doutait. On avait essayé de lui faire apprendre le violon mais à force de faire grincer les dents des personnes qui écoutaient, on lui avait suggéré de s'essayer au clavecin, ce qui fut pire à cause de ses doigts qui s'emmêlaient sur les touches.

Perdue dans ses pensées, Donatella ne prit pas attention aux paroles du musicien lorsqu'il lui dit qu'il ne voulait pas la retarder mais entendit parfaitement sa proposition. La jeune fille baissa les yeux en souriant, sentant le haut de ses joues rougir une nouvelle fois.


"Oh non.. non je ne peux pas.. je n'y arrive pas.. je fais trop de fausses notes, on m'a dit que je jouais très très mal et..."

Son attention fut attiré par sa gouvernante qui lui faisait des signes de têtes exagérés.

".. et j'accepte avec plaisir." finit-elle en regardant de nouveau Demetrio, les yeux un peu écarquillés.

"Je.. je suis libre, tous les jours.. je serais ravie que vous m'apportiez votre aide... pour jouer.. un instrument." conclut-elle en cherchant un peu ses mots.

"Au palais Grazziano... celui au bord de l'eau."
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Non, elle c'est ma gouvernante, la Baronne c'est moi...
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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 1 Mar - 3:08

(Toutes mes excuses, mon retard est impardonnable Embarassed )

Il n’avait pas réussi, la baronne se fondait en excuses à son tour, ce n’aurait pas été faute d’essayer, mais peut-être aurait-il dû présenter son offre avec plus de courtoisie, insister sur la facilité d’apprendre à jouer d’un instrument plutôt que l’effort, parler d’effort à un noble, quoi de plus inapproprié, un noble n’avait pas à travailler, il n’avait qu’à exiger pour qu’on s’enquière aussitôt de ses souhaits, alors qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête de mentionner une pareille chose, avait-il inconsciemment voulu la pousser à refuser, avait-il donc laissé…


".. et j'accepte avec plaisir."

L’allegro reprit et Demetrio fut envahi par un intense soulagement. Il n’osa d’abord y croire, mais les paroles de son interlocutrice firent disparaître ses derniers doutes. Il avait bien entendu: elle avait accepté. Son expression incrédule se mua en une joie toute simple, qui illumina sa figure d’ordinaire triste.

« Je loge présentement chez Maître Barrozi, le nouveau médecin, le remplaçant de Treviano… que vous n’avez pas pu connaître, j’imagine… et je suis aussi disponible tous les jours, sauf ceux où je me donne en concert et aussi ceux où j’enseigne… mais sinon, je suis disponible tous les jours, » précisa-t-il avec un sourire gêné.

Il s’éclaircit la gorge, incertain quant à la suite des évènements. La jeune fille ne lui avait pas signifié qu’il lui fallait prendre son congé, il devait donc poursuivre la conversation. Il avait pour habitude de prêter une attention distraite aux paroles échangées et d’opiner vaguement du chef lorsqu’on s’adressait à lui. Devoir mener la discussion lui demandait un effort de tous les instants et une créativité supérieure à celle qu’il mettait en usage avec son violon.

« Savez-vous si le Prince di Grazziano s’intéresse à la musique? s’enquit-il finalement. Je sais que vous n’êtes à Venise que depuis quelques jours, mais peut-être… »

Sa phrase demeura en suspens, teintée d’espoir. Il enchaîna, comme pour s’expliquer :

« Je me produis parfois, enfin souvent, pour les nobles… dans des réceptions, des soirées. »

Et de nouveau, la hantise de paraître mendier, qui lui faisait toujours perdre pied.

« Non pas que je sois à court de travail, bien entendu… ajouta-t-il précipitamment. Non, à vrai dire, je suis dans une position très privilégiée pour un musicien. Relativement privilégiée, bien entendu mais… mais… »

Et voulant se rattraper, ou plutôt, limiter les dégâts, il conclut hâtivement, une main perdue dans sa chevelure de jais d'un air embarrassé :

« Voilà. »
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Ariela Accorti
Comtesse



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 2 Mar - 19:16

[Maison d’Ariela Accorti, le Salon via les Communs]

Ariela avait nourri son fauve favori. L’animal était le seul capable de faire toucher de la viande à la comtesse. Elle avait une sainte horreur de tous ces bouts de cadavres que beaucoup de nobles trouvaient raffinés. Car si elle détestait sincèrement les humains, tout ce qui touchait au règne animal savait éveiller son amour -surtout les chats. Voir une tranche de viande dans son assiette lui donnait l’impression qu’on la nourrissait avec l’un de ses trois chéris, ou tout le moins avec une pauvre bête sans conscience humaine et -donc forcément bonne-, ce qui la révulsait au plus haut point.

Enfin, pas le poisson. Un poisson, c’était stupide, ça ne ressemblait à rien, ça vous regardait d’un œil amorphe. Dans l’assiette, ça n’avait pas l’air de saigner, c’était des chairs friables, qui ne semblaient pas constituer une chose vivante. Oui, elle mangeait du poisson. C’était un animal qui n’avait pas sa grâce. Elle n’aimait pas ces idiots d’insectes non plus, mais elle se gardait bien d’en manger, cependant.

Pour ses chats, malheureusement carnivores par la volonté de l’Eternel -décidément, elle ne pouvait pas sentir ce damné barbu-, elle faisait un effort surhumain. Refusant de risquer leur empoisonnement par un serviteur malveillant, elle osait mettre les mains sur ces horreurs sanguinolentes. Du moins, ce qu’il en restait. Car elle n’achetait que de la viande hachée, et la faisait encore réduire par son cuisiner avant de la préparer. Sans penser que le cuisinier n’avait pas besoin d’attendre la préparation finale pour y mettre du poison. Son siamois et son angora se contentaient généralement des souris et des rats qu’ils délogeaient Dieu seul savait ou, mais Paolo restait intraitable et voulait sa pâtée quotidiennement.

Maintenant à l’air libre, elle se sentait de nouveau bien mieux. Rien de mieux que l’hiver pour se promener, vraiment. Alors que ses pas la menaient presque naturellement aux jardins du Castello, son estomac commença à faire parler de lui, mais elle l’ignora. Déambulant sans but réel dans les allées, elle se laissa guider au son et à l’instinct. Bientôt, un bruit de voix se faisant entendre du côté de la petite allée aux Lions de Pierre, elle eut envie de faire demi-tour. En cet instant, elle ne voulait pas croiser quiconque.

Ou presque. La voix qui s’élevait, le phrasé hasardeux, toujours l’air mal à l’aise lui rappelaient diablement quelque chose. Les sons ne trouvant pas un écho négatif dans son esprit, elle changea d’avis, et s’approcha. Pour découvrir sans grande surprise la silhouette de Demetrio Catanei. L’homme n’avait effectivement rien d’un mauvais souvenir pour la comtesse, bien au contraire. C’était un artiste, un de ces lunaires qui s’attachent peu à la réalité du monde de cour dans lequel ils évoluent, qui ont toujours l’air de ne pas y être à leur place. Des gens pour qui la politique ne disait pas grand-chose. Bref, un peu ce qui se faisait de moins mauvais dans l’espèce humaine. Ce n’était pas le genre d’homme qui la mettrait dans le genre de position inconfortable ou Di Lorio et son protégé l’avaient mise. Quant à la femme devant laquelle il se dandinait presque comiquement… Elle paraissait manquer tout autant d’assurance.

Voilà qui puait fortement l’innocence. Une odeur qui plaisait à Ariela, car c’était celle des faibles. La fille semblait vaguement noble, peut-être bourgeoise -elle possédait tout de même une dame de compagnie, à moins que ce ne soit sa nourrice-, et parfaitement inoffensive. Le genre de personne que l’on oublie dans un coin de pièce et qui se garde bien de rappeler sa présence. Bref, une victime parfaite. Un homme à son goût et sur lequel elle se savait quelque pouvoir, et une victime possible, voilà qui était fort alléchant.

Elle s’approcha doucement d’eux, écoutant la fin de leur échange embarrassé avec amusement. Demetrio s’emmêla dans ses phrases, avant d’achever sur un voilà piteux. Décidément, l’individu n’avait rien perdu de sa saveur aux yeux de la comtesse. Continuant d’avancer sur eux, elle lança de son habituelle voix aimable :


« Allons, Demetrio, ne soyez pas modeste. Venise s’enorgueillit d’abriter un tel musicien en son sein. L’étendue de vos aimables talents est sans limite, mon ami. »

Et pas uniquement liés à la musique, fort heureusement.

« Veuillez me pardonner de vous interrompre sans avoir la politesse de m’annoncer, mais je ne pouvais pas vous entendre parler ainsi sans ressentir l’impérieux besoin de venir vanter votre personne. Se tournant vers la jeunette : Mademoiselle, vous avez fait une rencontre des plus appréciables en la personne de monsieur Catanei. »

Tout sourire, se plaquant son visage angélique des premières rencontres, véritable avatar de l’innocence incarnée, elle reprit, se tournant vers le musicien :

« Me présenteriez vous cette jeune personne, très cher ? A moins qu’elle ne le fasse elle-même… »

Nouveau sourire, encourageant cette fois, à l’intention de la jeune dame.
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Dieu est Amour. Dieu est Miséricorde. Quel imbécile.
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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Sam 3 Mar - 3:37

Un nouvel instrument vint se mêler au duo formé par Demetrio et sa jeune interlocutrice. Il reconnut le troisième soliste comme la comtesse Ariela Accorti, avec qu’il avait pu faire amplement connaissance au cours des dernières années. Le rouge lui monta immédiatement aux joues, son teint rosissant plus encore aux compliments qui lui furent accordés. Après s’être profondément incliné à son arrivée, il se redressa avec lenteur, son regard admiratif osant se poser sur le visage de la noble. Il comprenait difficilement l’intérêt que lui portait cette dernière, mais était loin de se plaindre de profiter de ses grâces. Il était conscient que tous n’avaient pas droit à de tels traitements de faveur et était par conséquent aussi émerveillé que reconnaissant des attentions qu’on lui démontrait.

« Je vous remercie, Madame, mais mes aimables talents ne seraient rien sans des bienfaiteurs tels que vous pour me permettre de les démontrer, » affirma-t-il avec douceur.

La présence de la baronne modifiait la tonalité de leur harmonie et il n’était pas certain de la conduite à adopter. Détourner son attention de la jeune fille aurait pu la vexer, mais ne pas rendre à la comtesse les honneurs qui lui étaient dus risquait de lui faire perdre ses faveurs. Ce genre de subtilités mondaines lui échappaient totalement et c’était exactement la raison pour laquelle il préférait de loin un entretien intime à une discussion à plusieurs où, inéluctablement, il finissait par s’éclipser. Il n’appréciait que les conversations en groupe où l’un de ses interlocuteurs brillait par sa répartie, lui allouant la plus parfaite excuse pour se taire et écouter. Il ne pouvait malheureusement pas agir de cette manière dans un échange à trois, tout particulièrement un échange à trois réunissant sa nouvelle connaissance et Ariela Accorti.

Son concerto qui, jusqu’alors, était demeuré sagement en sourdine résonna plus fort à ses oreilles. Il jeta un coup d’œil à sa montre-gousset, riche présent de Père afin de lui rappeler la valeur du temps, pour réaliser qu’il était passé midi. Ses yeux s’écarquillèrent sous le choc. Albinoni et Geminiani devaient l’attendre à la Fenice depuis plus d’une heure! Exécutant une autre révérence devant les deux dames, il déclara précipitamment :

« Je suis dans le regret de devoir vous laisser faire connaissance avec la baronne, Madame. On m’attend pour une répétition et j’ai bien peur de déjà être en retard. »

Se tournant vers la baronne Visconti, il réitéra son offre sous forme de salutations polies :

« J’espère avoir bientôt l’honneur de vous faire manier un instrument, Madame. »

Puis, il esquissa une dernière inclination à l’adresse de la comtesse, un sourire à l’invite timide sur ses lèvres fines :

« Au plaisir de vous revoir. »

Et il s’en fut, la mélodie reprenant dans son esprit tandis qu’il bravait le regard inflexible des lions de pierre.

[Ailleurs - J'éditerai]
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Flavio V
Invité




MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 7 Mar - 18:32

[Premier post]

Triste comme un jardin en hivers où la végétation semble morte, gisant dans un lit de feuilles mortes, de branches sèches et de terre stérile. Triste. Malgré les soins apportés pas les employés, la dormance des plantes conférait au lieu une atmosphère de calme funéraire dans ce début d'après-midi de février. Le ciel, chargé de quelques nuage gris au dessus de l'Adriatique, offrait cette lumière si particulière propice aux rêveries
Triste. Les pas un peu lourds du jeune homme, foulant la terre battue, le conduisirent après maints détours dans une des allées principales, bordée de fières statues du roi des animaux. Le regard bleu s'accrochait au toits en tuiles chinées de rouge et d'ocre, aux persiennes usées et aux balustrades rouillées par l'air marin. Dans ses yeux défilaient des amours malheureuses et tragiques, des intrigues complexes où un notable meurt par la main délicate d'une courtisane tenant un crève coeur, des enfants des rues qui se lavent dans les canaux et chuchotent à voix basses sur le monstre marin...
L'imagination de Flavio s'emballait, le coupant peu à peu des alentours, le coupant peu à peu de son vague à l'âme solitaire. Le bruits de ses bottes qui crissaient sur le graviers, les cris de bambins qui jouaient non loin et même le souffle léger du vent s'estompa face au fracas d'une bataille mentale épique que ses héros remportaient face à l'immonde créature tapies dans les eaux de la lagune.

Flavio était venu ici, dans ses jardins coquets du Castello pour s'imprégner de leur ambiance nostalgique et surtout, surtout, pour être capable de se rendre d'ici quelques jours au grand bal sans se perdre pendant plusieurs heures. Aujourd'hui encore ne faisait pas exception. Parcourir la distance modeste entre la place où il avait gagné sa croûte le matin et cette allée relevait de la gageure.
Bien sûr, il s'était perdu.
Plusieurs fois.
Il se perdait tout le temps. Son sens de l'orientation n'était pas déficient, il oubliait juste de tourner, il oublier juste de regarder ailleurs qu'avec ce voile de sa réalité à lui, ce voile où se jouait d'autres histoires plus palpitantes, plus fantastiques, plus colorées. Des contes merveilleux parfaits pour oublier son humeur morosse et surtout, parfaits pour oublier l'absence.

Vêtu chichement, avec ses culottes élimées à bretelles et son justaucorps fatigué, le jeune homme à peine sortie de l'enfance attirait l'oeil par sa stature trop grande et son expression dans le vague. Il s'arrêta là, tout net, planté au beau milieu de l'allée, sans se préoccuper de bloquer le passage, sans même voir les autres promeneurs. Et il entreprit de fouiller frénétiquement dans sa besace de cuir souple rapiécée.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano



Inscrit le : 19 Fév 2007
Messages : 58

MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 8 Mar - 22:15

Le musicien avait l'air très content qu'elle ait finalement accepté. Lui qui avait un peu un air triste était devenu tout joyeux. Elle avait bien fait de suivre le conseil muet de sa gouvernante. Qu'est-ce qu'elle deviendrait sans elle ?

Il logeait chez Maître Barrozi. Donatella acquiesça. Elle n'avait pas connu Treviano. Donatella confirma en secouant la tête.


"Tous les jours, c'est parfait alors.. et bien heu.. pourquoi pas cet après-midi, je n'ai rien de prévu ? Ou demain si vous n'êtes pas libre ?" proposa-t-elle.

Elle le gratifia d'un grand sourire, trouvant qu'il était agréable de tenir une conversation, ce dont elle n'avait pas trop l'habitude. A sa question, elle prit un air concentré pour bien réfléchir.


"Je ne sais pas si la musique intéresse le Prince.. mais si vous voulez, je lui demanderai !" dit-elle avec enthousiasme.

"Oh oui, ça c'est une bonne idée une réception et puis vous devez bien jouer. Oui je lui en parlerai." conclut-elle n'imaginant pas les tourments qui passaient dans l'esprit du musicien. Pour elle, tout était beaucoup plus clair et plus simple.

C'est à ce moment là qu'une voix de femme se fit entendre non loin qui la fit presque sursauter tellement elle était impliquée dans son propre dialogue. Elle recula d'un pas pour agrandir le cercle de discussion. La dame était très belle et semblait connaître le musicien puisqu'elle l'appelait par son prénom.


"Oh vraiment ? J'étais sûr qu'il jouait très bien." ajouta-t-elle en souriant.

Elle avait l'air gentille car elle n'arrêtait pas de complimenter Demetrio. Ca devait lui faire plaisir. D'ailleurs, Donatella voyait qu'il rougissait un peu. Peut-être était-il amoureux de la dame ? Ils avaient l'air de bien se connaître. De nouveau perdue dans ses pensées d'histoire d'amour impossible entre un musicien et une grande dame, Donatella redescendit de justesse sur Terre pour se présenter à la nouvelle venue.


"Je suis la Baronne Donatella Visconti, madame. C'est un honneur de vous rencontrer. Et oui, je suis avie d'avoir rencontré monsieur Catanei. Il va m'apprendre à jouer d'un instrument savez-vous ?"

C'est à ce moment là que ledit Catanei prit congé et s'en alla, la laissant seule avec la dame. Donatella lui sourit mais ne sut pas quoi dire sur le moment. Parler avec le musicien lui avait semblé facile mais cette dame là lui était totalement inconnue et même si elle paraissait gentille, elle ne connaissait pas ses goûts pour engager une conversation sur un sujet intéressant.

Un peu plus loin dans l'allée, son regard accrocha la silhouette d'un jeune homme blond. Il était grand. Beaucoup trop. Ca n'allait pas du tout ! Tous les hommes de Venise étaient donc grands de la sorte ? Sa petite taille à elle n'allait pas convenir du tout. Non, ce ne serait pas possible de se trouver un mari si elle devait attraper mal au cou à chaque conversation.

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La Petite Allée aux Lions de Pierre

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