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 Le Pont du Rialto

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Pourpre
Du Bout des Doigts


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MessageSujet: Le Pont du Rialto   Dim 17 Avr - 19:54

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Tannucci
Invité



MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Lun 16 Mai - 21:46

[Bibliothèque - Ca'Grazziano]

Tannuccia avait marché depuis la Maison du bon Prince Ugo Di Grazziano, toute seule sur les berges, jusqu'au Rialto, lieu qu'elle connaissait peu mais qu'elle appréciait à sa juste valeur.Il était vrai que se promener seule dans Venise pouvait se révéler être aussi dangereux qu'entrer dans une ménagerie, mais pour Tannuccia, c'était bel et bien elle qui était une des lionnes les plus féroces. Aussi appréciait-elle cette plaisante promenade, le vent froid lui rougissant les oreilles et le nez.Elle resserra sa cape sur ses épaules et s'y emmitoufla plus profondément encore. Venise resplendissait, le givre luisait tels des diamants dans ses rues et son fin manteau blanc ajoutait un air féerique à sa romance.Le soleil n'avait comme utilité que le fait de dévoiler les mystères et les beautés de Venise, n'arrivant pas à réchauffer de ses rayons les passants raffraichis.

Arrivée sur le pont d'où elle dominait une partie de venise, la Princesse contempla la vue qui s'offrait à ses yeux.des gondolers vogant au fil de l'eau, entraînés par ses courants et tourments capricieux.Ils discutaint parfois entre eux, se chamaillant puis riant, ne semblant pas se douter que cette quérelle pourrait avoir des répercutions sur leur dos pour plus tard...Le marché s'éentendait un peu plus bas, bruyant et agitant, bruissant, une foule s'y pressait, s'y croyant importante.Venise était captivante, réellement fascinante.Ah Rome, Rome ville des péchés, vois ta consoeur dans toute son ampleur et sa beauté, vois ce que jamais tu ne seras, Rome ville franche de la cruauté et de la trahison.

Tannuccia en deviendrait presque nostalgique, comme c'était touchant. mais elle n'était pas là pour le sentimentalisme. Elle sortit de sa petite bourse une lettre envoyée par son père et cachetée, mais il ne faisait nul doute que l'on l'avait lu avant elle.Elle l'ouvrit avec minutie et la déplia.L'écriture appliquée et sèche de son père apparut sur le papier.les premiers mots lui arrachèrent un sourire, mais le reste n'en était que plus réjouissant encore.


Citation:
"Ton cousin, Giacomino ne se relèvera jamais plus.La mort a choisi de lui enfoncer trois coups de poignard dans le dos."


La mort a choisi....Un rire s'échappa de la gorge de la Princesse.Son père et ses phrases grandiloquantes.Un traître avait réussi à le tuer, c'était tout.Ah ! même dans la mort il était odieux !!! Elle le haïssait. Et dire qu'elle avait usé de tout pour le tuer, de tout ! Tous les complots, tous les traîtres mais rien n'y avait fait, rien ! Mais elle n'était pas la seule à lui en vouloir, il avait bientôt trahi assez de personnes dans Rome pour ne plus avoir à trahir personne.Toutes lui en voulaient et il leur échappait aisement.Elle se rappelait d'une fois où il lui avait dit : " Ce n'est pas ma faute si je suis intelligent et rusé, c'est ma raison au contraire." Puis il avait osé caresser sa gorge nue du bout de ses doigts souillés.C'était là où elle lui avait craché dessus pour la première fois.Mais il ne se laissait pas facilement avoir le lapin, il était malin, et échappait à tous ces pièges.Il savait bien sûr qu'elle lui en voulait et le détestait.Elle rit avec force, il était mort ! mais le savoir mort du fait de quelqu'un d'autre lui gâcher le plaisir.

-"Il court, il court le furet, le furet du bois mesdames, il court il court le furet, vous ne l'attraperez jamais.Il court il court le furet, abattu dans un fourré." chanta doucement Tannuccia en se remettant à sa lecture.

Citation:
"Lorenzo va se marier, la date sera bientôt fixée. Souhaiteras-tu à y assister ? Je pense que oui aussi te tiendrais-je au courant."


Ainsi son frère allait se marier ? Lorenzo de plus, ce petit homme androgyne effarouché ? C'était cocasse mais ça ne fit point rire Tannuccia, pourquoi réussirait-il son mariage ? Elle souhaitait la mort de la futur femme de son frère, il n'y avait pas de raison, il devait souffrir lui aussi.Il faudrait faire appel à ses contacts.
Elle continua sa lecture, se délectant du style et de l'écriture de son père, si appliquée et si soignée.Le dernier paragraphe la fit sourire sarcastiquement ainsi que la formule de politesse.


Citation:
Tendrement à toi,

E. Di Alessandro


Tannuccia replia la lettre et se pencha pour observer la vue au dessus du pont.Il faisait beau, extrêmement beau, aujourd'hui serait une merveilleuse journée, elle avait bien commencé, s'était bien continuée avec d'excellentes nouvelles, aujourd'hui était un jour meilleur.Joyeusement elle se dirigea vers l'Église.

[Eglise San Siriano]
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Muzio Barrozi
Médecin


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Date d'inscription: 14/05/2005

MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Ven 20 Mai - 14:12

[Place Saint-Marc - Sud]

Muzio sauta sur la rive. Pièce glissée, vague sourire poli...

Enfin, le médecin put s'approcher de ce pont dont on lui parlait depuis si longtemps. Et il ne fut pas déçu: le monument dégageait une impression de force paisible qui lui plut immédiatement. De plus, le froid décourageait nombre de promeneurs, et Muzio pouvait sans se gêner s'arrêter pour savourer l'instant.

Ses pas le menèrent naturellement sur le pont, et, une main toujours refermée sur sa trousse, le chirurgien s'accouda au parapet et ferma les yeux. Ses narines humèrent l'air glacial; il faisait bon. Le temps qui passa lentement parut long à Muzio, mais en réalité, seules quelques minutes s'étaient écoulées.

Le médecin frissonna. Il se secoua à regret, cligna des yeux et s'apprêta à retourner à la rencontre de ses éventuels futurs patients... Il décida de retourner place Saint-Marc, estimant que là-bas il rencontrerait le plus d'habitants de toutes sortes. Muzio accorda un dernier regard au pont, puis héla un gondolier et effectua le trajet inverse. On aurait pu lui reprocher d'avoir perdu du temps. Mais l'attraction du pont l'avait empêché de réfléchir; il n'aurait pas fallu que cela se reproduisît trop souvent...
En attendant, il venait de se ressourcer pour la suite de la journée.


[Place Saint-Marc - Nord]
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Iago degli Albizzi
Gentilhomme - Ca'Grazziano


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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Sam 28 Mai - 21:28

[marché du Rialto]

Iago n'avait aucune idée de l'heure qu'il était, mais sans doute l'après-midi tirait-il à sa fin. Certains des marchands sur le pont avaient déjà remballé leurs affaires. Sans doute avaient-ils fait de bonnes affaires et pouvaient-ils se permettre de rentrer plus tôt chez eux.

En montant les marches du pont, Iago se mit à rire. Cela l'amusait toujours d'entendre Matteo parler ainsi du Prince... Et puis, la remarque humoristique du jeune homme sur sa dette envers lui, même s'il ne l'avait pas relevé, l'avait amusé.


"C'est que Ugo, contrairement à vous mon bon Salvanti, réalise parfois qu'il y a autre chose que la futilité de vos soirées..."

En disant cela, il s'était avancé entre les deux rangées de marchands. Comme à son habitude, il regardait toujours ce qui était vendu parce que cela le faisait toujours rire.

"Regardez-moi ça... Dire que des gens vendent des choses pareilles, pire encore que d'autres achètent..."

Il s'arrêta subitement, à la vue d'un marchand, de profil, qui ne les avait pas encore vus. L'éternel sourire jubilatoire parut sur ses lèvres.
Arrêtant une fois de plus Matteo (Iago mettait toujours beaucoup de temps pour se rendre d'un endroit à un autre, il s'arrêtait toujours assez souvent...) et lui fit signe de rester silencieux. Il prit entre deux doigts un des vases qui faisaient partis de son étalage, et soigneusement, proprement le laissa tomber par terre.
A ce son, le marchand se retourna furieux, mais blêmit aussitôt en voyant Iago
.

"Vous ? Mais... oh, c'est bon, j'arrête, promis, j'arrête..."

L'instant d'après, il avait fermé les volets de la petite boutique et s'était empressé de disparaître dans la foule.

Iago éclata de rire, et les quelques passants qui s'étaient arrêtés retournèrent à leurs occupations.


"C'est un escroc, je l'ai déjà vu à Naples... Il va croire que je le suis..."

Iago avait l'air réellement satisfait à l'idée de traumatiser à vie une personne rien que par la pensée qu'il pouvait être là... Il se frottait les mains, à la fois pour les réchauffer et parce qu'il était vraiment satisfait...

"Sa seule chance est que je déteste encore plus les forces de l'ordre aux escrocs. Les escrocs escroquent, ils mentent, ils volent, ils sont hypocrites, répugnants et dégoûtants. Mais c'est leur métier. Alors que les gardes font la même chose alors qu'ils sont sensés faire le contraire.
Un marchand est vil et bas, mais tout le monde le sait, sinon il ne serait pas marchand, alors que les forces de l'ordre se cachent vraiment complètement. Ce sont elles qui représentent le mieux notre société en fait.
J'ai toujours détesté les forces de l'ordre. Même avant qu'elles ne me mettent en prison. J'ai toujours su que les forces de l'ordre étaient encore plus abjectes et exécrables que les marchands. Et pourtant je déteste les marchands."

Il disait tout cela sur le ton de la conversation la plus badine, comme si la scène qui s'était déroulée juste avant et les paroles qu'ils disaient étaient des plus ordinaires.
Il slalomait entre les étalages, regardait sans gêne les achats d'une femme qui passait, soulevait les objets sur les étalages, et retournait systématiquement tous les verres qu'il voyait. Sa manière à lui de montrer que tout était convention.
Mais en même temps, il prenait bien garde à ce que Matteo ne se perde pas dans la foule agitée qui passait sur le pont.
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Matteo Salvanti
Homme de Main - Ca'Grazziano


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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Dim 29 Mai - 17:37

Matteo suivait tant bien que mal les grandes enjambées d'Albizzi. Marcher avec lui n'était pas de tout repos car il s'arrêtait continuellement pour manipuler tel ou tel objet, faisait volte-face pour émettre un commentaire ou changeait le rythme de ses pas. De plus, comme la journée se terminait, le pont fourmillait d'activité, ce qui lui rendait la tâche de suivre Albizzi encore plus difficile.

« Je crois préférer mon statut d'inculte, grossier et ignorant, plutôt que celui-ci de savant lettré, ennuyeux et maussade. Dans mes soirées, comme vous le dites, retrouve-t-on au moins un plaisir plus réel, plus tangible que celui-ci de la connaissance. »

Puis, Albizzi fit soudainement halte, faisant presque perdre l’équilibre au jeune homme à sa suite. Avant qu’il ne puisse demander la raison d’un arrêt aussi brusque, Albizzi lui fit signe de regarder et se taire.

Matteo observa la scène avec étonnement. Il savait Albizzi sans-gêne, mais au point de s’en prendre ainsi à un innocent marchand qui ne faisait qu’exposer sa marchandise. Puis, celui-ci détala d’un air apeuré. Le garçon était confus. Qu’est-ce qui lui avait pris? À lui et à Albizzi, en fait, ce rustre qui s’amusait à casser des vases pour une raison obscure. Ce dernier éclata de rire et s’expliqua, venant mettre un peu de lumière dans l’esprit de son jeune compagnon. Il fit alors valoir son avis sur les forces de l’ordre. Matteo put de nouveau admirer l’étendue de la hargne et du cynisme d’Albizzi.

Quant à lui, les policiers le laissaient plutôt indifférents. Bien peu pour lui le prestige de l’uniforme. Il préférait de loin l’extravagance vestimentaire des gentilshommes aux accoutrements sages et sévères des gardiens de la paix. Ils ne lui donnaient que l’envie d’y mettre un peu de désordre, de décoiffer ces cheveux parfaitement peignés, de déboutonner ces vestes irréprochables pour ensuite glisser ses mains…Un sourire lui vint aux lèvres.

Se giflant mentalement, il revint à Albizzi et sa haute estime des marchands et des policiers.

* Y a-t-il donc quiconque qu’il ne déteste pas? *, se dit-il en continuant d’écouter son interlocuteur.

Son attention fut attirée lorsque Albizzi mentionna son séjour en prison. Matteo en avait entendu parler, mais jamais n’avait-il osé aborder le sujet de front. À présent qu’on lui tendait cette perche, il ne raterait certainement pas l’occasion d’en apprendre plus sur le passé de l’intriguant Albizzi. Même s’il soutenait être ainsi avant son emprisonnement, cela se révélerait intéressant. Mais comment interroger sans être indiscret? Le jeune homme se dit qu’Albizzi préfèrerait la franchise aux questions détournées.


« Vous avez donc une certaine expérience avec les forces de l’ordre, Monsieur? Je me souviens avoir entendu parler de votre incarcération, mais je n’y ai toujours vu que foutaises. Vous seriez donc vraiment allé en prison? Serait-il trop impudent que de vous en demander la raison? »

Ses yeux brillaient d’excitation. Il aimait les bonnes histoires et Albizzi était sans doute un conteur hors pair. Alors qu’il attendait, pendu aux lèvres de son interlocuteur, que celui-ci réponde, il réfléchissait à d’éventuelles possibilités. Avait-il tué quelqu’un? Son regard se posa sur ces belles mains nerveuses… Ou bien un vol? Un conflit avec un noble florentin? Un problème de dettes?

Matteo louait la taille d’Albizzi qui, comparé à sa propre petitesse, permettait de ne jamais le perdre de vue, car dans cette marée humaine qu’était le marché vers la fin du jour, il aurait été facile que d’être séparés.
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Iago degli Albizzi
Gentilhomme - Ca'Grazziano


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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Lun 30 Mai - 21:17

Heureusement pour Matteo, Iago n'avait pas vu le sourire qui avait flotté sur les lèvres de Matteo à la mention des hommes en uniforme... Il n'aurait pas manqué d'en tirer les conclusions qui s'imposaient, de s'en moquer, d'en agacer avec le jeune homme et de se faire une joie de tout redire le soir même à Ugo.
Mais, trop occupé à slalomer entre les étalages, il n'avait rien vu.

Il décida brusquement de s'arrêter entre deux arcades, presque au centre du pont. Il se cala contre un pilier, regardant l'embarcadère. De là, il pouvait voir toutes les personnes descendrent et monter dans les gondoles.
Il aimait bien voir ainsi les gens. Il ne voyait que des petits triangles noirs, des petites taches noires ou de couleur. Bref, l'essence même de l'homme : une tache, une fourmi, des chiures de mouche. C'était le terme le plus exact, une chiure de mouche, et qu'il employait très souvent. Trop souvent peut-être. Mais enfin...

Il écoutait d'une oreille distraite les premières paroles de Matteo, se demandant où il voulait en venir, se faisant une fois de plus la réflexion qu'il avait un langage aussi plein de broderies et de circonvolutions que l'était son pourpoint...
La question précise (enfin !) de Matteo le ramena à la réalité, et il tourna rapidement la tête vers le jeune homme.


"Comment ? je ne vous l'ai jamais raconté ? pourtant je m'en vante beaucoup, même un peu plus que ce qui serait nécessaire, c'est idiot de ma part, je suis malheureusement parfois corrompu par l'idiotie ambiante...
Mais oui, j'ai passé trois mois dans les ô combien charmantes prisons de nos bons ducs de Naples... Cela a été très instructif. J'ai eu l'insigne honneur, par-là, d'être logé et nourri par la famille ducale pendant trois mois, n'est-ce pas merveilleux ?"

Il avait un sourire ironique, et parlait vite d'un ton faussement sérieux. Cela avait l'air de l'amuser beaucoup...

"Quant à la raison... pourquoi me la demandez-vous alors que vous savez bien qu'il n'y a absolument aucune raison dans ce monde... C'était évidemment une de ces erreurs absurdes comme il y en a beaucoup. Et de contre ordre qui arrivent en retard.
De quoi étais-je accusé déjà ? d'avoir tué quelqu'un avec un tisonnier il me semble... N'est-ce pas terriblement vulgaire ? Je crois que je détesterai tuer quelqu'un avec un tisonnier. D'ailleurs tuer quelqu'un simplement, trop de sang, c'est écœurant. C'est sale.

A toi, je peux te le dire, je n'ai jamais été coupable de ce meurtre là, mais en général, quand je raconte l'histoire, je laisse planer le doute, vois-tu, c'est beaucoup plus amusant... On peut voir les gens blêmir, s'éloigner, ne plus oser boire... C'est vraiment très amusant.
Mais avec vous ça ne serait pas amusant, vous trouveriez cela terriblement romanesque, vous croiriez être dans un de ces mauvais récits comme on en fait en Angleterre, et vous me regarderiez avec des yeux de merlan frits en vous disant
"Mon Dieu... a-t-il vraiment assassiné quelqu'un ? Peut-être était-ce un rival amoureux ? peut-être que sa fiancée a été tuée et qu'il s'est vengé... Son désespoir tragique viendrait-il d'un événement aussi bouleversant ? Comme c'est magnifique ! Cette main qui sert parfois la mienne aurait été tachée d'un sang coupable ?" "

Il avait pris pour cette tirade une voix de fausset, et imité les gestes outrés d'un mauvais comédien tragique. Il reprit son air ironique habituel pour reprendre de sa voix légèrement grinçante

et ce serait vraiment très ridicule."

Il s'était enfoncé un peu contre son pilier pour être coupé du vent, et avait rabattu son chapeau pour se protéger du soleil. Ses yeux continuaient de sauter du visage de Matteo aux chiures de mouche qui s'activaient à l'embarcadère, mais il ne s'arrêtait pas de parler.

"Non, s'il faut tuer quelqu'un, il faut le faire discrètement, de manière à ne pas se tacher, à ne pas voir ce sang ignoble sortir des veines de quelqu'un. Le poison c'est ce qu'il y a de mieux."

Il s'amusa à voir la jeune fille qui passait à ce moment près d'eux se retourner et s'éloigner effrayée.

"Qu'en pensez-vous ? n'est ce pas ce qu'il y a de moins répugnant ? le poison ?
Et pourquoi diable ne marches-tu pas normalement mais sautilles-tu tout le temps ?"

La dernière question n'avait strictement rien à voir avec le reste, mais c'était une réflexion qui lui était venue avant d'arriver sur le pont, et elle lui revenait subitement à la mémoire. Comme de toutes les façons, tout se vaut, il pouvait bien poser une question sur la démarche au milieu de celle sur les poisons...

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Matteo Salvanti
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Lun 30 Mai - 23:59

Matteo arriva à freiner son élan (la manière dont il marchait, presque en gambadant, était plutôt rapide) lorsque l’imprévisible Albizzi s’arrêta à une colonnade. Le jeune homme se rangea près de lui, afin d’éviter le flot continu des passants. Son regard suivit celui de son compagnon, qui s’était dirigé vers l’embarcadère, où la foule ne cessait son mouvement. Ce va-et-vient constant était étourdissant, mais très beau en même temps. Cela lui inspirait de la bienveillance orientée vers tous ces inconnus qui vaquaient à leurs occupations quotidiennes.

Tiens, cet homme là-bas, allait-il rejoindre son épouse ou sa maîtresse? Et cette jolie jeune fille? Son amant secret? Cette matrone, étaient-ce des courses qu’elle cherchait à compléter?

Un cycle sempiternel qui se continuerait jusqu’à la fin des temps, sans jamais s’interrompre ni se commuer. On naissait, on vivait, on mourrait. Et lui, qui était-il dans tout cela? Il n’avait tout simplement pas envie de se pencher sur la question. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres. Peut-être Albizzi avait-il de nouveau raison… Il agissait trop et réfléchissait trop peu. Mais pour le moment, Albizzi était mille fois plus intéressant que n’importe quelle question existentielle…

À la mention du tisonnier, Matteo eut une moue de dégoût. Ses yeux s’attardèrent sur les mains élégantes d’Albizzi, les imaginant serrées autour d’un outil aussi brute, aussi grossier, qui jurait avec le raffinement de ces longs doigts si fins. Il les voyait embrassant le manche d’un violon, battant les airs au rythme de la mesure, voire même, brandissant un fleuret… mais cela! Il était mortifié.

Dans la liste des choses que le garçon n’aimait pas figuraient l’ennui, la malpropreté, la laideur, la vieillesse, mais il accordait une place tout particulière à la vulgarité. Alors qu’il ressentait de la peur pour certains de ces fléaux, la vulgarité provoquait chez lui une grande aversion. En particulier lorsqu’elle survenait chez des gens charmants. C’était alors le comble, c’était gâcher une œuvre d’art. S’il aimait pervertir, il abhorrait toutefois gâter. Il y avait là une grande nuance.

Matteo se représentait sans peine Albizzi en train de raconter cette même histoire, mais d’une manière fort différente. Mettant de l’emphase sur tel ou tel aspect, faisant de l’ombre sur d’autres, pour qu’à la toute fin, son auditoire soit horrifié et que lui, il en rit, il s’en divertisse. Il imaginait des femmes agiter leur éventail pour dissiper leur émotion, des hommes ajustant leur jabot et s’éclairant la gorge avec embarras et toujours Albizzi, son sourire sardonique, satisfait aux lèvres, se réjouissant de l’effet qu’il avait créé chez ces idiots.

Il pouffa de rire en entendant avec combien de justesse Albizzi avait réussi à prévoir son éventuelle réaction, si celui-ci lui avait dit être un assassin. Il était arrivé à le jauger à la perfection. Ce n’était pas la première fois qu’il lui en faisait la preuve, mais à chaque fois, Matteo en était amusé. Loin de lui l’idée d’avoir peur de son compagnon! Au contraire, comme cela aurait été poétique, grandiose! Lui, si passionné, aurait été exalté par une telle nouvelle. Albizzi, meurtrier? Combien d’hypothèses aurait-il échafaudé pour expliquer cet épitaphe.

L'excitation gagnait tout de même Matteo. La compagnie d'Albizzi était un plaisir sans fin! Il n'accorda pas un regard à la jeune fille qui s'était rapidement détournée d'eux, répondant plutôt à la question qui lui était posée, avec l'effusion qui lui était caractéristique:


« Le poison? Oui, voilà un moyen qui vous sied fort bien. Cela s’insinue dans vos veines, votre mort est inexorable, vous ne la voyez venir que lorsqu’elle vous frappe de plein fouet. Un peu comme vos commentaires, mon cher Albizzi, voire même comme vous. Cinglant, mortel, fatal! Comme une gifle! »

Il mima le mouvement d’un geste vif. Son débit de voix était rapide, ses yeux pétillaient, reflétaient sa vitalité débordante.

« Cela vous coupe le souffle et en un rien de temps, vous êtes par terre. Mais bon, trop peu pour moi. Vous me connaissez comme le fond de votre poche et vous savez sûrement que ma nature romantique s’insurge devant un tel procédé! »

Il eut un grand sourire.

« Oh non, moi, c’est plutôt l’épée! Un duel à mort, comme au temps des chevaliers, avec ma belle, ou mon beau, dépendant du moment… »

Il ne put retenir un gloussement, puis il reprit avec autant de fougue:

« …dans sa tour, qui attend l’issue du combat avec anxiété. Peut-être est-ce moins propre, hygiénique, peut-être le sang sera-t-il versé, mais au moins, ce sera avec noblesse. Pas comme avec un horrible tisonnier. Voilà qui est véritablement répugnant. »

Matteo termina sa tirade avec un reniflement de mépris pour le dudit tisonnier qui ne méritait même pas d'exister. Puis, il reprit son souffle et répondit au commentaire d'Albizzi avec un haussement d'épaule désintéressé.

« Pourquoi suis-je blond? Et pourquoi mes yeux sont-ils bleus? Ou pourquoi la Terre est sphérique et non pas en forme pentagonale, voilà qui fort plus original! Autant de questions qui resteront sans réponse. »

Réalisant que, encore une fois, il n'avait toujours pas réellement donné de réponse, il acheva sa pensée avec simplicité:

« Je marche en sautillant, parce que c'est ainsi que j'ai toujours marché. Les gens qui traînent les pieds m'irritent. Leur existence leur semble si pénible. Vaut mieux exprimer sa joie de vivre en marchant comme je le fais. »

Matteo fit un mouvement en l'air, comme s'il voulait dissiper quelque chose sans importance.

« Mais, revenons-en à votre cas si particulier, Monsieur. Avez-vous une idée du véritable coupable, si vous n'êtes qu'un innocent, faussement condamné par la justice? Si oui, comptez-vous venger votre honneur? »
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Iago degli Albizzi
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Mar 31 Mai - 23:52

Iago devait être d'une dangereuse bonne humeur, car il ne ressentit même pas la vague d'agacement qu'il éprouvait généralement à voir que les humains ne présentaient absolument aucun secret pour lui. C'était terriblement lassant de savoir toujours à l'avance ce que les gens pensaient.
Mais là, non… il se contenta d'avoir un sourire blasé.
Et puis il faut dire que Matteo avait mentionné le mot de gifle (cela l'avait un peu distrait) et que s'il n'avait pas précisé d'un ton choqué que lui ne donnait jamais de gifle, il ne faisait que les recevoir, c'est simplement parce qu'il ne voyait pas l'utilité de rappeler l'incident passé.

Il était également terriblement amusé des enfantillages romanesques de Salvanti. Cela était étourdissant de le voir s'agiter dans tous les sens, survolté rien que par l'idée que l'on parlait de quelque chose qui sortait de la vie courante... Est-ce qu'il savait au moins ce qu'il disait ? Iago, lui, savait qu'il disait des atrocités en parlant ainsi de la mort de quelqu'un. Mais Matteo ? est-ce qu'il s'en rendait compte, tout à la joie qu'il était d'imaginer l'événement exceptionnel ?

Il se mit à jeter dans le Grand Canal les gravillons qui tombaient sous sa main reposant sur le parapet du pont. Il écoutait ce que lui répondait Matteo sur sa démarche en se disant que bien évidemment, il ne devait pas attendre d'autre réponse du jeune homme. Salvanti ne pouvait pas réaliser d'une part à quel point c'était ridicule, et d'autre part, que cela n'allait pas de soi comme le fait que la terre et ronde. Plutôt que c'était de savoir pourquoi cela allait de soi qui l'intéressait. Mais, bah ! ce serait une autre fois qu'il s'interrogerait dessus.

Il tourna de nouveau son regard vers Matteo à sa dernière question. Il resta un instant silencieux, plongeant son regard inquisiteur dans les yeux de Matteo, un sourire parfaitement ironique aux lèvres, sa voix se faisant trainante et grinçante.


"Mon honneur ? Matteo... mon honneur ? Mais quel honneur ?..."

Il éclata soudain de rire, laissant sa tête reposer en arrière contre la colonne sur laquelle il s'appuyait. Son chapeau ne s'en trouvait que plus rebattu sur son visage.
Lorsqu'il reprit son souffle, il se pencha en avant vers Matteo et redressa son chapeau d'un coup d'index, les yeux pétillants d'ironie.


"Mon petit Matteo... l'honneur n'est rien qu'un fantoche construit par la société... l'honneur ne vaut que parce qu'il y a des idiots pour te voir, et te juger. Mais le jugement des idiots ne vaut rien...
L'honneur... c'est l'idiotie la plus ridicule qu'on n'ait jamais inventée. L'honneur que l'on lave dans le sang n'est qu'un passeport pour la bonne société. Il y a plus de gens avec un tel honneur qui n'ont pas le moindre respect d'eux-mêmes… L'honneur…

C'est bien la dernière chose qui vaille qu'on tue pour elle... Parce que tu es tout feu tout flamme, c'est très mignon, tout à fait charmant, mais le jour où tu tueras réellement quelqu'un, le jour où tu devras enfoncer ton épée dans la poitrine d'un être abject comme sont tous les êtres humains, tu te rendras compte qu'il ne s'agit pas de transpercer une feuille de papier..."

Il reprit sa pose désinvolte, accoudé au parapet, ses longs doigts jouant négligemment avec les aspérités de la pierre, pour continuer.

"Non... toi qui es si esthète, toi qui cherche en toutes choses la beauté, tu n'apprécieras pas de sentir la résistance du corps de l'autre. Crois-tu qu'un corps humain soit comme une motte de beurre ? Non... Est-ce que tu trouveras ça beau, amusant, de piquer la chaire immonde de quelqu'un ? D'embrocher quelqu'un comme un embroche un poulet ? Sans même le plumer avant, sans pouvoir le faire rôtir après… Ce sera un acte sublime, dis, de faire un trou, là ? "

En disant cela, il avait brusquement placé l'index de sa main droite là où se trouvait le cœur de Matteo, son visage subitement plus près de celui de Matteo et beaucoup plus ironique.

"Est-ce que ce sera une oeuvre d'art que de sentir la résistance de cette chaire ? de devoir appuyer, comme ça ? de sentir le cœur battre, battre encore, le corps essayer de s'échapper ? le cœur s'affoler ? voir les yeux se révulser dans leur orbite ? sentir le souffle court, voir les mains se crisper sur la lame ? sentir encore le cœur tenter un mouvement, encore un, un autre, et... pffuit ! plus rien ?"

Sa main qui avait appuyé continuellement sur la poitrine de Matteo s'était envolée brutalement pour mimer le geste de la disparition devant les yeux du jeune homme.
Iago était de nouveau penché en avant, sarcastique comme jamais, le regard entre la folie, l'ironie et quelque chose comme le désespoire.


"Est-ce ça que tu souhaites Matteo ? le sang qui sort brutalement avec le dernier souffle, cette tiédeur moite et poisseuse gicler sur ton visage ? et devant toi, un corps infâme que tu vas devoir pousser avec ton pied pour le dégager de ta lame ? Vraiment, pour des idiots, cette "oeuvre d'art" là, Matteo ? Ça, pour n'importe quelle raison, Matteo ?"

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Matteo Salvanti
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Mer 1 Juin - 12:31

Pendant tout son discours, Matteo avait écouté Albizzi avec fascination. Ses yeux l'avaient suivi alors qu'il changeait de position. Puis, Albizzi parla du meurtre. Le jeune homme aurait bien voulu boucher ses oreilles pour ne plus entendre, mais il n'avait pas réussi à rassembler le courage nécessaire. Il avait écouté jusqu'au bout, chacun des mots se fondant dans son esprit. Finalement, il se tut, le laissant sur une interrogation.

Alors, Matteo baissa la tête et détourna la regard, pour ne pas avoir à affronter celui d’Albizzi, si brûlant, impossible à soutenir. Albizzi l’avait touché droit au cœur, et cela pas seulement à cause de l’index fantôme qu’il sentait encore appuyé contre sa poitrine. Ses paroles lui avaient fait l’effet d’une gifle, pour reprendre ce qu’il avait lui-même dit quelques instants plus tôt. Le garçon n’osait plus bouger, ni faire de bruit. Même sa respiration était devenue silencieuse. Venant d’une personne comme lui, d’une énergie inépuisable, c’était étonnant. Il ressemblait à un animal qui, acculé au coin du mur, essaierait d’effacer sa présence aux yeux du prédateur.

Maintenant, le jeune homme se sentait piteux, honteux. S’il était ainsi humilié, c’est qu’il reconnaissait qu’Albizzi avait raison : il n’y avait aucun honneur à l’acte de tuer. Il immobilisa sa main qui, inconsciemment, était allée caresser le pommeau de sa dague, rangée dans un élégant fourreau. Assassiner, il l’avait fait. À plusieurs reprises. Et cela avait été exactement comme Albizzi l’avait décrit : abject, brutal, sordide.

Il se souvenait avec acuité de ces yeux vitreux, au regard fixe, d’où la Vie s’était échappée. De ces borborygmes incompréhensibles qui s’échappaient des gorges tranchées. Des derniers soubresauts misérables des moribonds. Où était l’honneur dans tout ça? À chaque fois, Matteo s’était dit qu’il l’avait fait pour une bonne cause : celle du Prince Ugo. Il avait réussi à nourrir ses illusions, oublier les crimes qu’il commettait à l’insu de tous. Il avait entretenu ses idéaux sur les combats à l’épée, où deux hommes d’honneur s’affrontaient pour ce qui était beau et bon. Ces fables qu’on lui lisait lorsqu’il était petit, il les avait transposées dans sa vie pour camoufler la réalité à ses propres yeux. Mentir aux autres, il le faisait sans peine… mais se mentir à lui-même? Encore plus.

À présent, ce que lui avait dit Albizzi lui rappelait cruellement la réalité. Il n’y avait jamais rien eu de beau, rien d’honorable dans la Mort. Que de la souffrance, de l’horreur.

Matteo réalisa sa propre futilité. Il babillait sans cesse. Pourquoi? Pour oublier. Oublier quoi? Le trou béant, sans fond, qu’il tentait à chaque jour de combler. Remplir le silence de paroles, parce que celui-ci lui rappelait le vide en lui. Il s’haïssait pour sa lâcheté de fermer les yeux sur ce qui lui arrivait, d’ignorer l’évidence. Il coupa le fil de ses pensées. Avec netteté, précision. Il ne voulait pas en savoir plus, aller plus loin. C’était déjà bien assez pour aujourd’hui. Il passa une main tremblante sur son visage défait.

Lentement, douloureusement, il releva la tête pour rencontre le regard d’Albizzi. Leur visage étaient si proches, Matteo aurait pu avancer d’un pas pour qu’ils se touchent. C’en était que plus accablant, oppressant. Le poids de la culpabilité ne se faisait que plus lourd. Que pensait Albizzi en ce moment même? Était-il satisfait d’avoir détruit ses utopies? Heureux qu’il ait fait comprendre à un idiot sa propre idiotie? Fier d’avoir réussi ce qui semblait être son seul but dans l’existence?

Matteo se sentait étouffé. Il n’en pouvait plus. Il voulait effacer ce sourire ironique qui le raillait. Faire un trait sur ces questions dont on le bombardait. Éliminer cette proximité qui le mettait mal à l’aise. Faire disparaître ces yeux troubles dans lesquels on pouvait lire des sentiments étranges. Ce même cynisme qui toujours semblait l’habiter, bien sûr. La démence, aussi. Et une dernière chose, indéfinissable, qui ressemblait à… de la détresse. Un appel à l’aide?

Puis, ce fut comme si son esprit s'envola pour l'espace d'un moment.

Comme dans un rêve, Matteo rapprocha son visage de celui de Iago et déposa ses lèvres contre les siennes. Cela ne dura qu’un instant, le temps que prend un papillon pour battre son aile. Ce fut délicat, chaste, très différent des baisers ardents dont il parsemait la gorge de ses amants. Aussi léger qu’une plume. Mais c’était aussi éperdu. Il y avait quelque chose de poignant, de bouleversant dans ce simple geste qui n'avait duré un éphémère moment.

Puis, brutalement, il fut ramené à la réalité… et celle-ci était dure à accepter. Il recula de quelques pas, la consternation affichée sur son visage. Son dos rencontra un pilier, contre lequel il se retrouva adossé. Plus moyen de s’enfuir. Le souffle court, il dévisagea Iago de ses yeux grands ouverts. Son esprit réfléchissait à toute vitesse. Venait-il d’embrasser Albizzi? C’était impossible. Pas Iago degli Albizzi, l’homme qui aimait détester et détestait aimer. Albizzi, l’homme seul, envers et contre tous, qui s’amusait au dépend de la misère des autres, empoisonnait l’esprit de ses paroles insidieuses. Mais aussi, Iago, l’homme isolé dans sa forteresse de sarcasmes, abandonné à lui-même et son cynisme, lui-même et son désespoir.
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Iago degli Albizzi
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Dim 5 Juin - 18:07

Iago étudiait avec une attention ironique les étapes de la décomposition des certitudes de Matteo. Rien ne lui échappait, ni la main sur la dague, ni le léger tremblement du corps, si cette nouvelle pâleur et ce silence, reposant silence, qui semblait vouloir signifier avant l'heure la mort du jeune homme.

Et plus cette observation se faisait précise plus le dégoût reprenait le dessus. Dégoût de voir quelqu'un aussi facilement retournable, dégoût de ce visage qui se fuyait lui-même, dégoût de l'absence de volonté de réaliser pleinement tout ce qu'était en train de lui dire Iago.

Car s'il avait vraiment, compris, il aurait rit, rit, rit en encore rit, parce qu'on ne peut que rire face à l'absurdité de la vie, rire toujours ou sauter tout de suite par dessus le parapet et tomber avec un plouf ridicule dans le Grand canal et espérer couler avant qu'un idiot ne décide d'essayer de vous sauver sans vous demander votre avis.

Mais non, Matteo restait là, voyant enfin la réalité, mais n'essayant pas de comprendre vraiment ce qui se passait. Cela n'étonnait pas Iago, cela le dégoûtait simplement encore un peu plus des gens eux-mêmes. Mais il savait que personne d'autre que lui n'avait assez d'expérience de la nature humaine pour pouvoir accepter de la comprendre pleinement et de continuer à vivre.

Il se contentait de regarder Matteo se débattre avec les quelques idées qu'il lui avait jeté à la figure, scrutateur et ironique, comme à son habitude, parce que cela l'amusait toujours beaucoup de voir les gens tentés de se sortir de la spirale de désespoir dans laquelle il les plongeait.

Et puis soudain, Matteo fit une chose terrible, une chose que Iago n'avait jamais imaginé.

Tout en même temps, et dans l'espace d'un instant, ses yeux qui semblaient, comme ceux des mouches, être capable de tout voir en même temps, virent le visage de Matteo s'approcher, une jeune fille qui passait par là ouvrire grand les yeux. Il sentit les lèvres de Matteo sur les siennes, et vit la jeune fille rougir brutalement. Un marchand s'était immobilisé, tétanisé. Il vit Matteo reculer brusquement, la jeune fille être entraînée par sa mère, le marchand détourné le regard avec du mépris sur le visage. Le reste du marché sur le pont avait continué à bruire, trop occupé par lui-même pour remarquer la scène insolite. Une goutte d'eau était tombé sur le parapet, une plume avait été balayée par le vent.

Et lui, Iago, pour la première fois depuis très longtemps, était surpris. Sa main avait frémit : elle avait voulu envoyer une gifle, mais il l'avait arrêté avant qu'elle ne parcourt plus d'un centimètre. Son esprit était vif et l'étonnement n'avait durée qu'un instant. La réaction de Matteo lui paraissait maintenant logique. Le garçon avait été perturbé par ses paroles, réalisant que la réalité n'était pas ce qu'elle semblait. Il se sentait seul et lançait un appel à l'aide de la seule manière qu'il maîtrisait. C'était du plus pur Matteo.

Les yeux de Iago, qui s'étaient grand ouverts sur le coup de la surprise, se mirent à refléter une jubilation de plus en plus ironique. Plus il regardait Matteo reculer, plus il regardait la consternation, l'angoisse presque, peinte sur le visage du jeune homme, et plus son sourire s'agrandissait, plus une ironie joyeuse animait ses traits.
Finalement, il ne put plus se retenir et éclata de rire.

Que Matteo ait réussi à le surprendre, cela le faisait rire. Que Matteo soit en train de réaliser qu'il avait fait quelque chose de stupide, cela le faisait rire aussi. Que Matteo ne réalise pas complètement à quel point cela était ridicule et vain, cela le faisait rire encore plus.

Il riait, entre la joie enfantine d'avoir été surpris, et l'ironie mordante de voir quelqu'un continuer de errer dans les méandres d'une pensée noire. Il avait sentit dans le baiser de Matteo qu'il se confiait bien plus qu'il n'avait jamais dû se confier avant. Qu'il lui avouait toute sa solitude et sa détresse, la peur de son propre vide. Et Iago voyait bien maintenant que Matteo réalisait que ce n'était pas à lui qu'il fallait faire ce genre de confidence, que lui-même n'apporterait jamais d'aide à quiconque, parce qu'il ne croyait pas que l'aide puisse exister dans cette vie. Mais Matteo n'avait sans doute pas réaliser à quel point ce vide est la vie elle-même, à quel point croire que les choses peuvent être autrement que désespérente est impossible, à quel point demander de l'aide, (et plus encore embrasser !) était profondément ridicule, idéaliste et stupide.


"Matteo… Matteo…"

Sa voix n'avait plus le côté presque agressif qu'elle avait pu avoir auparavant. Elle était redevenu l'habituelle ironie, destructrice certes, mais légère, de celui pour qui tout est indifférent. Iago avait cette capacité de changer de ton rapidement, et sans raison apparente, ce qui déstabilisaient ses interlocuteurs, qui ne savaient plus si ce qui avait été dit auparavant était sérieux ou non. Lui-même n'y accordait peu d'importance. Rien n'avait de sens.

"Il y a de l'idée, Matteo… mais ce n'est pas vraiment encore ça… M'embrasser, franchement… je ne m'y attendais pas du tout, je dois te l'avouer. Bravo. En plus tu as réussi à traumatiser une jeune fille, et à choquer un marchand bien pensant. Deuxième bravo.
En revanche… c'est ridicule voyons… Bon, je ne vais pas t'expliquer ce que c'est qu'embrasser, et quelle similitude il y a entre embrasser une personne vivante et embrasser un cadavre, parce que sinon, j'ai peur que tu tournes mal, et Ugo m'en voudrait…"

Iago regardait Matteo avec son éternel sourire ironique aux lèvres. Rien ne paraissait sur son visage du dégoût qui recommençait à poindre, dégoût du contact sur ses lèvres. Dégoût aussi de lui-même, car une sorte de bravade ridicule, très ridicule il le savait, l'empêchait de se frotter énergiquement les lèvres pour se débarrasser du souvenir du contact.
Il se contentait d'être ironique et joyeux. Il avait décidé de ne pas gâcher ce rare moment du plaisir de la surprise par une attaque trop grande de Matteo, une seule suffisait pour aujourd'hui. Mais en revanche, il ne fallait pas qu'il croit qu'il oublierait son geste… Cela ferait peut-être même une bonne histoire à raconter à Ugo tout à l'heure…


"Alors une raison ?"

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Matteo Salvanti
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Lun 6 Juin - 23:28

S’il n’eût été de la colonnade pour le supporter, Matteo aurait vraisemblablement défailli. Toute substance s’était échappée de son corps, il n’était que souffrance. Tournoyaient dans son esprit le rire d’Albizzi, son sourire sardonique, sa dernière tirade, sa métamorphose… Ce fut comme une déchirure en lui, une vieille blessure ravivée pour former une entaille plus profonde, plus douloureuse. Il eut mal, mal d’être tout simplement. Un imbroglio de sentiments se disputaient en lui, mais certains d’entre eux étaient plus puissants que d’autres. L’humiliation d’abord. L’humiliation de n’avoir pu provoquer autre chose que de la moquerie chez Iago degli Albizzi ; de s’être conduit d’une manière irréfléchie, sans penser aux conséquences, alors qu’il était normalement plus futé que cela ; de se sentir tout bonnement stupide d’avoir agi de la sorte, mais également qu’une partie de lui, si infime soit-elle, se soit attendue à une réaction autre de la part d’Albizzi. Que cette partie de lui ait été assez faible pour faire preuve d’un tel abandon, pour s’être de nouveau illusionnée sur la nature humaine.

De l’humiliation, oui, mais aussi un sentiment de profond rejet. Car comment aurait-il pu prendre autrement la réaction d’Albizzi? Ce désintérêt marqué de tout, y compris lui, Matteo, qui s’était ouvert comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Il avait toujours réussi à dissimuler ce qu’il ressentait réellement, à lui-même comme au reste du monde, mais à présent, il se sentait comme lorsqu’il n’était qu’un enfant et qu’il avait tout ce dont on pouvait rêver… sauf être serré contre le cœur de sa mère. Il s’empêcha de gémir tout haut en enfonçant ses ongles dans la paume de ses mains.

Matteo détailla Albizzi de haut en bas, le précurseur de ses malheurs. Il aurait voulu le plaquer contre le sol et l’y maintenir jusqu’à ce que celui-ci cesse d’être d’une indifférence aussi cruelle. L’embrasser encore mais aussi le mordre, le frapper et le caresser pour que finalement, il réagisse. Qu’il ne prenne plus l’air de quelqu’un qui n’est concerné par rien, qu’il réponde à sa détresse avec le même désespoir pour qu’enfin, Matteo ne se sente plus aussi vain, aussi vide, aussi seul.

Il aurait facilement pu se donner à la haine, une haine vouée à Albizzi, celui qui avait réveillé en lui tant de tourments, mais il ne le fit pas. Il préféra la diriger contre lui, le gamin, le naïf, le romantique, le faible, l’idiot! Il sentit des larmes perler aux coins de ses yeux, ce qui lui fit serrer les dents. Quel beau spectacle il devait faire! Il n’avait donc aucune dignité? Embrasser Albizzi et maintenant pleurer devant lui. Comme il était pitoyable. Étrangement, il commençait à se sentir détaché de la situation. Pathétique il l’était, et alors? C’était le propre du genre humain que d’être d’une telle faiblesse. Ses yeux bleus se firent de glace. Pourquoi s’en faisait-il, après tout? La vie n’était qu’un long parcours de désolation et d’espoirs déçus. Une autre de ses illusions venait de s’envoler, ce n’était pas plus mal. Lorsqu’il ne lui en resterait plus aucune, là il irait mieux…

Il secoua la tête de gauche à droite. Voilà qu’il pensait comme Albizzi, à présent! C’était impossible. Il n’était pas comme lui. Ils étaient aux opposés. Il ne se laisserait pas abattre ainsi. Il n’était pas encore mort, lui. Il continuait à croire avec aveuglement, sans discernement, mais à croire tout de même. Les yeux rouges, les lèvres tremblantes, le visage pâle, il semblait fiévreux, mais non de cette fièvre qui emporte dans la mort, plutôt celle qui est pleine de ferveur, d’exaltation. Il irradiait toutefois la vie, la seule chose à laquelle il continua à s’accrocher. S’avançant, il s’exclama de sa voix claire, quoique un peu enrouée à cause du nœud qui s’était formé dans sa gorge :


« Une raison, Monsieur? Voilà dont tout ce que vous souhaitez? Eh bien, si je vous ai embrassé, c’est parce que moi, Monsieur, j’aime encore. Tout comme je rêve, j’espère, je respire, je pleure aussi! Parce que moi, je vis et oui, je m’y brise souvent, comme le ferait un navire contre un écueil, mais voilà le lot de ceux qui ont décidé de faire comme moi. Peut-être ne sommes-nous que des sots, mais au moins, il y a toujours quelque chose qui continue de battre, là. »

En disant cela, il avait posé sa main contre sa poitrine, à l’endroit même où Albizzi avait appuyé quelques instants plus tôt. Il prit une grande inspiration et se sentit revivre. Le bruit du marché parvint à ses oreilles, lui faisant mille promesses de nouvelles aventures. Le fumet des cuisines qui préparaient le repas du soir firent gronder d’anticipation son estomac vide. Venise l’appelait et il lui répondait avec enthousiasme. Matteo fit un pas en avant, rajusta son pourpoint et fit une courbette élégante devant Albizzi.

« Sur ce, Monsieur, je vous prie de m’excuser. Une de mes fêtes, comme vous le dites, se tient ce soir et si je tiens à y apparaître dans toute ma superficielle et éphémère beauté, je devrais partir sur le champ, afin de ne point avoir à presser mes préparatifs. »

Avec un petit sourire, Matteo s’en fut. Son pas était léger et sautillant, comme à son habitude. Comme il l’avait lui-même dit à Iago degli Albizzi, il souhaitait ne jamais avoir de regrets, que des remords. Et c’est justement ainsi qu’il se sentait, sans aucun regret, alors qu’il s’enfonçait dans la foule disparate.

[Le Parvis]
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Iago degli Albizzi
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Mar 7 Juin - 20:38

Iago était resté impassible, son sourire ironique aux lèvres. Il avait accompagné la courbette de Matteo par une courbette semblable, et son départ d'un petit rire, son petit rire ironique habituelle, et d'une petite phrase tout aussi habituelle.

"Vas-y Matteo... tu me raconteras comment cela était..."

Il suivit des yeux la démarche dansante du garçon jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'il ait vraiment disparu.
Alors seulement son visage perdit son sourire ironique et il se mit à fouiller frénétiquement son pourpoint.

Il en sortit enfin son mouchoir, déjà à moitié déchirer et s'essuya avec force les lèvres. Presque à s'en faire mal. Comme s'il voulait se les arracher. Un dégoût immense le submergeait, il n'avait plus qu'une envie, vomir. Il s'accouda profondément au parapet, ne voulant plus voir le marché, ne voulant plus voir les gens. Il ne voulait voir plus que l'eau sale et fétide du Grand Canal qui coulait inlassablement sous le pont.

C'était très drôle, n'est-ce pas ? le petit Matteo, le pauvre petit Matteo venait de voir la vérité en face, et, bien évidemment, de la refuser... Cela ne l'étonnait pas, cela était très drôle. Le petit Matteo avait appelé à l'aide, c'était drôle, et, encore plus drôle ? c'était lui, Iago, qu'il avait appelé à l'aide... Et même, toujours plus drôle, il avait semblé surpris, déçu que lui, ne réponde pas à la demande d'aide... Oh oui... c'était vraiment drôle...

Très drôle…

Mais alors, pourquoi...
mais pourquoi...
pourquoi n'avait-il aucune envie de rire ?


Ironique, la rose flétrie qu'il avait offerte à Matteo, abandonnée sur le parapet, le regardait de son oeil fané.


Pourquoi était-il satisfait que Matteo ait retrouvé son air idiot et ses convictions stupides ? Pourquoi était-il presque soulagé que Matteo ne soit pas entré définitivement dans l'enfer qu'il connaissait depuis si longtemps ? Et alors... pourquoi n'avait-il pas aidé Matteo ? pourquoi ne pas lui avoir tendu sa main ? Pourquoi ne pas lui avoir donner cette aide qu'il lui avait demandé ?

Iago vacilla. Il était simplement en train de se demander pourquoi il n'avait pas jeté en l'air toute sa pensée, pourquoi n'avait-il pas envoyé aux orties tout ce qui faisait qu'il était lui-même depuis très longtemps.
Mais... pourquoi pas ?

Iago jeta un regard perdu autour de lui et se précipita vers la fontaine qu'il savait être au pied du pont.
Sans réfléchir plus, il prit de l'eau dans ses mains et se la jeta à la figure. Puis il resta là, respirant fort, les mains appuyées sur la margelle de la fontaine à regarder son reflet se former lentement et se défaire toujours, image vacillante de lui-même, soumise à la perturbation des gouttes d'eau qui ruisselaient de son visage.

Pourquoi ? Il regardait son visage. Ses yeux, trop enfoncés dans leurs orbites, son front haut, les contours de sa face qui semblaient ne pas savoir comment se mettre, sa gueule qui partait dans tous les sens, et sa bouche, tordue par l'ironie.

Pourquoi ? Il ricana. Mais simplement parce qu'il en était incapable...


"N'est-ce pas ? tu es lâche... tu fuis dès qu'il faudrait s'attacher. Tu fuis dès qu'il faudrait être sérieux. Tu fuis..."

Il murmurait cela à son reflet, sans quitter des yeux cette bouche informe qui formait des mots mais disparaissait dès qu'une goutte tombait sur la surface de l'eau.

"En fait, tu n'aides personnes parce que tu ne peux pas le faire, tu n'en es pas capable... tu es trop lâche pour ça... Carcasse..."

Lâche, oui sans doute, il l'était. Mais c'était plus que ça. Il n'avait pas d'aide à apporter. Qu'aurait-il pu dire à Matteo ? Que le monde était beau ? Que l'amour pouvait tout sauver ? Et quelle autre baliverne encore...

"Et si c'était vrai ? si tu te voilais la face pour ne pas te cogner et te fracasser à la vie comme Matteo ?"

Se cogner... ah. Il s'était déjà cogné. C'était là le problème. Il s'était déjà cogné à tout. Sa carcasse était déjà cassée de tous les côtés... Il avait même cessé de la rafistoler avec des mensonges….
Se cogner… "That's the rub" ... il en était arrivé à un point où croire encore à la vie était une aberration totale. Son esprit logique s'y refusait.

Iago se mit à rire doucement. Il venait d'avoir une fois de plus la démonstration du danger de la nature humaine... Chercher encore et toujours à essayer de justifier la vie, envers et contre toute logique...
Il se pencha un peu plus sur la surface de l'eau.


"Tu vois... j'ai raison. Je sais, je déteste avoir raison... Mais c'est comme ça... soit on décide de se mentir tout le temps et de croire en je ne sais trop quoi, soit on décide d'être honnête. Et moi, je suis honnête..."

Iago eut un sourire ironique et désabusé en passant sa main dans l'eau pour détruire son reflet. Soudain, il sentit une présence dans son dos et se retourna pour voir une femme d'âge mûr qui le regardait. "Vous allez bien Monsieur ?..."

Le sourire de Iago devint sardonique.


"Beaucoup moins bien depuis que vous êtes là..."

Et il partit à grand pas laissant là la bonne femme éberluée.

[Palais Grazziano.]

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Muzio Barrozi
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Sam 25 Fév - 22:39

[Calle Bardini - Maison du Médecin - Escalier]

La Sérénissime de nuit. Une atmosphère absolument unique et nouvelle pour le médecin. Se sachant un peu en avance, il avait relevé le défi d'atteindre son but sans utiliser de gondole et emprunta les ruelles dotées de ponts, quitte à se rallonger un peu. Le spectacle en valait la peine.

Les lampadaires projetaient des ombres chancelantes sur les façades des maisons et à la surface de l'eau. Parfois, une main surgissait et claquait un volet sur une fenêtre déjà endormie. Parvenant de maisons plus fêtardes, des rires et des éclats de voix résonnaient dans la rue, qui se mêlaient à ceux des passants. Ce n'était que le début de la soirée, et cela se voyait. Les groupes qui progressaient ne riaient pas à en réveiller toute la ville, les voix étaient encore compréhensibles et les gorges couvertes. Les pavets, usés par le frottement des chaussures de la journée, luisaient dans un mélange de reflets et de souvenir de neige. Un pauvre diable, parfois, ronflait en grelottant à quelque coin de rue. Un couple passait avec animation, parlant de tout et de rien, projetant sans doute chacun dans son coin leur fin de soirée commune. Leurs talons résonnaient encore un peu, puis la paille et la distance s'alliaient pour les faire disparaître, tandis qu'un nouveau pas les remplaçait. Certaines silhouettes au contraire, isolées, noires et feutrées, avançaient sans bruit et masquées.

Les masques. Tomber nez à nez avec l'un d'eux en pleine rue avait décontenancé le médecin à son arrivée à Venise. Il avait compris que ce dispositif avait plusieurs rôles, plus ou moins sournois. L'esthétique. La beauté de certains masques était indiscutable, et offrait à vrai dire un agréable et surprenant spectacle pour les yeux. Mais pourquoi portait-on un masque en dehors d'un carnaval ? Pour se cacher. Et ce côté trompeur gênait beaucoup Muzio. Dissimuler sa personnalité, jouer le gentilhomme pour mieux frapper ensuite, cette ambiance lui était complètement étrangère. Pourtant elle n'était pas sans charme, tout était question d'utilisation. Se sentait-on vraiment différent derrière un masque ? Muzio se promit de se pencher bientôt sur le problème.

Il évita de justesse un lampadaire et releva la tête. A priori, il fallait continuer vers la gauche pour aboutir au pont. Oui, cela y était, il l'apercevait. Col remonté jusqu'aux oreilles, mains enfouies dans son manteau et cheveux empreints de l'humidité de la nuit, Muzio s'arrêta au pied du Rialto et balaya les alentours du regard. Le marchand n'était pas encore arrivé, parfait. Il se recula dans l'ombre de la pierre à laquelle il s'adossa, et... attendit, immobile malgré la bise glaciale. Ses yeux, vifs dans l'observation des passants, se firent plus vagues lorsqu'ils se posèrent sur les reflets qui dansaient à la surface du Canal.

Il sortit de sa contemplation quelques minutes plus tard et releva la tête. Il respira profondément, jouant avec la vapeur qui s'échappait de sa bouche engourdie. Se pouvait-il que le marchand lui eût posé un lapin ? Sans doute pas, l'occasion de pousser la porte du Palais Adorasti ne devait pas être trop fréquente...
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Silvio d
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Dim 5 Mar - 23:21

Il semblait qu'un métronome géant approchait dans la rue. Une masse imposante et rendue floue par l'obscurité combinée au semblant de brouillard se rapprochait avec un tac-tac d'une régularité extrême. Enfin apparut à la lueur d'un réverbère le Sieur da Pontalcone. Il était étrange qu'un homme si corpulent et porté sur les plaisirs de la table puisse avoir une démarche si carrée. La canne tombait toujours à la même cadence, on aurait pu croire que Silvio battait la mesure de quelque concert.
Le toscan arborait un tricorne plus orné que l'habituel. Le triangle de feutre tout bête avait été remplacé par un chapeau dont les trois "crêtes" étaient agrémentée d'une rangée de plumes quasiment duveteuses.
Silvio prit une large inspiration afin de profiter de l'air de la ville qui, quoique chargé des effluves des restes du marché, était bien plus respirable que celui de la boutique. La respiration eut pour effet de bomber le torse de l'homme et de faire ressortir encore plus le sublime jabot recouvrant à moitié le gilet.
Silvio s'était empli les narines en regardant la perspective offerte par le Grand Canal et la Lagune à son extrémité. Il se tourna lentement, non sans deux ou trois claquements de canne, et vit enfin celui qui l'attendait.
Se rapprochant du médecin, Silvio ôta son chapeau et dévoila le dessus de sa perruque à marteaux.


"Monsieur, veuillez excuser mon léger retard. Les affaires viennent fréquemment au plus facheux moment et les gens s'entêtent à vouloir rester alors qu'on leur signale qu'il nous faut partir. J'en ai même vu certains prêt à donner leur bourse entière pour avoir le privilège de me voler quelques minutes.
Celui-là était bien plus difficile à congédier. Il usait de la plus redoutable des armes pour maintenir un homme : la politesse. Un homme vous jetant sa bourse peut être chassé d'un cri, un homme qui vous loue beaucoup moins. Mais je parle trop et j'aggrave mon retard..."
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Muzio Barrozi
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MessageSujet: Re: Le Pont du Rialto   Mer 8 Mar - 19:20

Silvio da Pontalcone apparut enfin. Tournant lentement sous un réverbère, ponctuant ses gestes de coups de cannes parfaitement maîtrisés. Le sieur s'offrait comme sujet d'observation. Muzio en profita largement et ne se dévoila pas. Son regard passa tout d'abord sur les plumes du tricorne. Il fronça le nez dans une mimique dégoûtée: d'un mauvais goût quasi-parfait. Quant au torse bombé... Un paon. Voilà ce à quoi ressemblait le négociant en épices. Un paon empâté et plus tout jeune qui avançait lentement avec une dignité aberrante, cherchant de ses petits yeux vifs qui aurait l'audace de le détrôner, de le désillusioner. Non monsieur da Pontalcone, non vous n'êtes plus l'homme séduisant que vous collez désespérément sur votre miroir...

Le-dit paon l'aperçut enfin et avança vers lui, interrompant le flot de ses pensées secrètes. Il ôta alors son chapeau, et Muzio se retint à son tact pour ne pas dévoiler une quelconque marque d'amusement. La perruque aplatie par le couvre-chef... Hautement risible. Le médecin, faute de chapeau à enlever, s'inclina légèrement à la fin de la tirade du marchand. Celle-ci présentait un certain intérêt mais Muzio ne s'attarda pas à la commenter.


"Je vous en prie... Les contre-temps ont en effet cette contrariante manie de venir vous trouver au moment où vous les souhaitez le moins. Enfin, je vous rassure, je n'ai pas attendu au point de m'en paralyser les jambes." annonça-t-il avec un semblant de sourire.

Il avança d'un pas pour illustrer ses dires, avec un geste du bras qui invitait Silvio à se rendre enfin au palais de la soirée.


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Le Pont du Rialto

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