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Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Nov 2006 Messages : 134
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Ven 5 Jan - 22:43 | |
| La jolie gourmande se souciant de Raffaele comme d'une guigne et lui ne se sentant pas d'humeur à quémander un regard, il porta son attention sur la salle.
De nombreux promeneurs fuyant le froid poussaient les portes du caffé et se joignaient aux petits groupes attablés pour le déjeuner. Les femmes vétues de couleurs vives riaient haut et les hommes parlaient fort en accompagnant leurs mots d'une gestuelle destinée à impressionner l'entourage. Le jeune prince, amusé par l'ambiance et la diversité des convives termina son verre de vin et se laissa aller contre le dossier de velours de la banquette. Il croisa les jambes et accueillit avec un sourire le second verre qu'on vint lui porter. Le service était rapide, ce qui, pour Raffaele qui détestait attendre, était une chose fort appréciable.
Il remarqua soudain avec étonnement que toutes les classes sociales étaient représentées parmi les dineurs sans que personne ne s'en formalise. Voilà qui était unique. A Naples, d'où il venait, comme dans les autres villes qu'il avait pu voir, une telle chose était impensable. Bien sûr il arrivait fréquement que les gens de la bonne société aillent s'encanailler dans les bas quartiers, mais jamais ils n'auraient accepté la présence d'un homme du peuple dans leurs salons. Lui-même trouvait cette promiscuité étrange, voire dérangeante. Comment se sentir à l'aise quand votre valet de pied se trouvait à la table voisine, comptant fleurette à l'une de vos filles de cuisine ? Son regard amusé s'assombrit un instant mais cela ne dura pas. Le vin était parfait et il sentait la chaleur de l'alcool couler dans ses veines. Il savait que bientôt, peut-être un verre de plus ou deux, il commencerait à se sentir bulle légère évoluant dans un monde de coton. Encore un verre oui, et il se foutrait bien de savoir le rang de celui ou celle qui lui sourirait alors pourvu que sa mine soit engageante. Une silhouette s'interposa entre lui et la lumière des lustres. Raffaele renversa la tête pour dévisager celui qui le dominait de toute sa hauteur. Les paroles le firent sourire et il montra du geste le siège libre.
"Je ne pensais pas avoir le plaisir de vous revoir si vite, Monsieur di Lorio. Etes-vous familier du lieu ? Je ne crois pas aux coïncidences."
Un serviteur se pressait déjà et le verre de Brunello était vide et attendait. Le jeune prince perdit un très court instant son regard bleu dans les yeux de son interlocuteur, son regard erra lentement sur le visage dur de l'homme, s'attardant sur les lèvres avant de descendre sur les mains gantées. Sa posture un peu alanguie laissait croire à un abandon mais les yeux rendus étincelants par l'alcool n'avaient rien perdu de leur acuité.
"J'ai suivi à pied ce que vous appelez Grand Canal. C'est une expérience que je ne renouvellerai pas. Comment vous déplacez-vous dans cette ville où je n'ai encore vu aucun cheval, aucune voiture ? Est-on obligé d'emprunter ces embarcations pour le moins fragiles que l'on voit partout ?"
Il reporta son attention sur ses propres mains et entreprit d'oter ses gants. Il avait conscience de trop parler, le vin déliait sa langue et son caractère prompt aux criquites n'était pas ce qu'il voulait montrer au gentilhomme. Il se mordit violement la langue pour reprendre ses esprits et le goût du sang lui emplit la bouche. Il sourit à nouveau et murmura, comme pour lui même.
"Il faudra que je trouve un guide qui me fasse découvrir au mieux cette étrange cité." _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
|  | | Luciano di Lorio Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti

Inscrit le : 04 Juil 2005 Messages : 159
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Sam 6 Jan - 9:17 | |
| Prenant place face à son jeune interlocuteur, Luciano put constater que celui-ci s’était déjà initié à quelque plaisir dionysiaque et non des moindres, à en juger par la robe de son vin. Ce détail apparemment sans importance attesta ses conjectures à propos des ascendances du garçon. Non pas qu’il eût dédaigné aussi charmant minois s’il eût appartenu au premier nécessiteux venu, mais se savoir en bonne compagnie ne lui était jamais incommodant. Il avait goûté à des fruits interdits provenant d’arbres de moindre qualité. Leur saveur lui avait cependant toujours paru moins délicate que celle des gens de sa condition. Et, à cet instant, rien ne lui semblait plus tentant que de cueillir cette bouche ou ravir cette forme indolente.
« Plaisir bien entendu partagé, Monsieur, et puisque je n’ajoute pas non plus foi aux coïncidences, je me contenterai d’apprécier votre présence à sa juste valeur. »
Une fois de plus, le service impeccable du Florian – l’un des seuls sur lesquels il n’ait eu à redire – lui fut démontré dans toute son ampleur lorsqu’on se présenta à leur table pour verser une nouvelle coupe à l’inconnu et prendre sa commande. Après un instant de réflexion, il demanda un verre de Carmignano, avec une pensée pour le Grand Duc de Toscane, un homme qu’il avait toujours tenu en grande estime.
La conversation avec della Lonza ayant déjà permis à son hôte de connaître son nom, l’aristocrate choisit de ne pas dissimuler son lignage. La précaution aurait sans doute été inutile, puisque muni de son nom, quiconque aurait été facilement apte à en apprendre sur son compte.
« J’ai été élevé à Venise bien que ma famille soit originaire de Milan. Une branche des di Lorio est venue s’y établir en raison du joug espagnol, expliqua-t-il, une pointe de dédain se glissant dans sa voix. On dit que mes parents ont agi en tant que conseillers auprès des Visconti, puis des Sforza, tout comme j’ai à présent l’honneur de le faire auprès du Prince Elio Adorasti. »
Il prit une pause, attendant que le serveur ait déposé sa commande en face de lui, avant de s’enquérir avec une curiosité non-feinte :
« Mais, comme vous semblez fraîchement arrivé en ces lieux, peut-être n’êtes-vous pas encore au fait de la lutte opposant Adorasti et Grazziano? »
Il observa son interlocuteur par-dessus son verre, son regard à la recherche de quelque indice sur l’identité de son interlocuteur. L’interrogation n’avait pas été lancée à tout hasard et, au-delà de ses abords anodins, visait à déterminer si le jeune noble appartenait à la Maison adverse. À sa souvenance, il ne l’avait pas aperçu lors de la soirée tenue au palais, mais peut-être la Ca’Grazziano entière ne s’était-elle point déplacée pour l’occasion?
« Ou bien ces questions d’ordre politique si ennuyeuses, plus encore que l’histoire de mes quartiers de noblesse, vous sont-elles indifférentes? »
Amusé par les semonces du blond éphèbe, Luciano répondit à ses questions d’une délicieuse ingénuité, le sourire aux lèvres. Il était parfois bon qu’on lui rappelle que l’art de la conversation ne servait pas qu’à attaquer et qu’on pouvait également prendre plaisir à discussion sans préparer de nouvelles piques à décocher. Bien sûr, cet échange n’était pas sans enjeux, mais si la chasse s’apparentait parfois au duel, son vainqueur remportait un fort beau trophée à sa toute fin.
« Allons, Monsieur, Venise ne serait rien sans ses périls. Si vous n’avez point le pied marin, il vous est toujours possible de demeurer sagement sur les ponts et les canaux, mais ne comptez trouver ni cheval, ni voiture pour accélérer votre course. Ceux-ci seraient encore moins en mesure de survivre à une éventuelle baignade dans la lagune. »
Il poursuivit par une proposition, non sans avoir marqué une pause afin de suivre des yeux ces doigts fins qui se découvraient à lui, un par un.
« Mais puisque mon âme est charitable, ajouta-t-il avec une pointe d’ironie, je pourrai vous indiquer les chemins les plus courts, les raccourcis les plus sûrs et les meilleures enseignes de la Cité, si vous tenez absolument à ne monter dans aucune gondole. »
Dévisageant l’intriguant inconnu, il se risqua à formuler une demande qui l’éclairerait sans doute plus, si elle était retenue.
« À défaut de votre nom, puis-je au moins connaître la ville de votre provenance, où les hommes infortunés foulent le sol de leurs pieds? » _________________ Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate. |
|  | | Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Nov 2006 Messages : 134
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Sam 6 Jan - 23:30 | |
| Raffaele buvait du petit lait. Les yeux mi-clos, il se pourléchait intérieurement des graçieusetés que lui servait le gentilhomme. Il sourit, d'un sourire tendrement embrumé d'alcool quand l'homme le mit au fait de ses origines. Il avait trouvé son guide. Et quel guide, un homme introduit partout dont le nom ouvrait toutes les portes et dont la langue sûrement était appréciée dans les salons. Le jeune prince n'aurait pas besoin de caresser son frère dans le sens du poil pour être présenté à ceux qu'il fallait connaître. Et puis la conversation tomba sur les deux Maisons. Il n'eut pas beaucoup besoin de réfléchir à une réponse, elle tomba de ses lèvres, légère d'un ton sans malice apparente.
"Deux familles antagonistes dans une si petite cité. Ce doit être fort amusant, même s'il est vrai que je n'entends rien à la politique. Bien évidemment par votre naissance votre camp me parait tout choisi. Devrais-je prendre part au jeu ? Quelles seraient mes cartes ? Pensez-vous que ma donne serait généreuse ?"
Son regard bleu se masqua un instant de l'ombre de ses cils avant qu'il ne relève la tête, lentement.
"Me préféreriez-vous votre allié à courtiser ou votre adversaire à dompter ?"
Le valet revint et déposa devant di Lorio le vin qu'il avait demandé. Raffaele trempa les lèvres dans son verre, boire moins vite, ne pas s'enivrer totalement pour garder ce qui lui restait de contrôle et ne pas offrir l'image d'un ivrogne. Que pouvait bien penser l'homme du garçon attablé face à lui ? Le voyait-il comme un jeune noble aimant à jouer avec le feu sans être tout à fait prêt à s'y brûler ? Comme un naïf jouvenceau aux grands yeux purs ? Avait-il conscience de ce qu'il y avait de poison, de crocs et de griffes dissimulé sous la dentelle et les manières policées ? Il sourit en l'entendant mentionner les périls de Venise. Le danger ne venait jamais des villes ni de leur géographie. Le danger ne venait que des hommes.
"Je n'ai pas le pied marin en effet, ou plutôt pour être tout à fait honnête, je suis tout à fait révulsé à l'idée de tomber dans ces marécag... canaux où pullule très certainement une faune fort sympathique."
Il sourit en reposant son verre que pour une fois il n'avait pas encore vidé.
"J'apprécierais beaucoup de profiter de vos lumières charitables, je me faisais justement la réflexion un peu plus tôt qu'un guide averti me serait des plus utiles. Comme vous l'avez justement remarqué je ne suis pas vénitien. Ma famille est établie plus au sud, je ne suis arrivé dans votre cité qu'hier soir. Et il y avait un tel brouillard que je n'ai rien vu de la ville, c'est ce qui m'a donné le goût d'en voir plus ce matin et qui a conduit à notre rencontre." _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
|  | | Luciano di Lorio Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti

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 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Dim 7 Jan - 7:57 | |
| Insaisissable, son convive demeurait délicieusement insaisissable. Aurait-il appartenu à la Ca’Grazziano qu’il aurait été impossible de le déterminer, son visage et sa voix n’exprimant qu’une bienheureuse ivresse. Une expérience certaine à déjouer les pièges rhétoriques se masquait derrière ces airs de chérubin et ce sourire enjôleur. L’âge avait enseigné à Luciano que la patience était l’arme la plus précieuse dans le jeu du chat et de la souris. Et si le garçon persistait à boire avec un si grand enthousiasme, il serait certainement plus aisé de l’amener à révéler son identité. Le vin avait été la perte de bien des hommes, mais aussi l’occasion pour d’autres de soutirer des aveux ou d’arracher des promesses que seule la griserie de l’alcool aurait permise.
« Venise n’est petite qu’en apparence, Monsieur. Elle est semblable à ses eaux : d’une profondeur qu’elle garde secrète. Ce n’est toutefois qu’en y plongeant qu’il vous sera possible de le découvrir. À moins que vous ne vous satisfassiez d’observer l’onde de sa surface, sans oser vous y mouiller? demanda-t-il, comme on lancerait un défi. Mais alors, qui sait, les trésors qui vous échapperaient? »
L’orgueil était également un moyen efficace pour pousser son interlocuteu à se trahir. En dépit de son habileté à le blesser, l’aristocrate savait tout autant le flatter, tant et si bien que, par pure bravade, on étalait devant lui fortune et titre de noblesse, crimes et liaisons. Tout jouvenceau, cherchant désespérément à briller face à ses aînés, était sensible aux attentions qu’on pourrait accorder à son amour-propre.
« Je trouverais fort dommage qu’un jeune homme de votre qualité s’abstienne de se mêler à un jeu aussi passionnant, d’autant plus que votre esprit vous dispenserait des petites cartes et vous octroierait tous les honneurs qui vous sont dus. Ce serait priver cette partie d’un joueur au talent inespéré que de vous refuser à participer, que ce soit en tant qu’ennemi ou allié. »
Sa voix grave revêtit des inflexions suaves tandis qu’il répliquait à l’épineuse question du jeune inconnu :
« Bien sûr, il me serait fort agréable de concourir à vos côtés, mais je confesse que vous conquérir me paraît un divertissement plus invitant. Tout dépend cependant des difficultés que vous m’opposerez ainsi que de la nature de ma récompense, si la victoire me revient. »
Négligemment, ses yeux se posèrent sur le col d’une chemise, décrivirent la douce courbe d’une joue, suivirent une mèche pâle pour finalement s’ancrer dans ces orbes aux reflets bleutés.
« Les loyautés sont souvent bien précaires et l’ami d’hier peut facilement devenir le rival de demain. C’est pourquoi je vous conseille de n’abattre votre main qu’au dernier moment et de prêter attention lorsque vos opposants font preuve d’inattention. Dans cette ville, plus que partout ailleurs, la forfanterie est monnaie courante. Prenez donc garde à ne jamais vous présenter seul et désarmé, car même votre gracieuse figure ne saura vous sauver. »
Il ponctua ce compliment d’un léger sourire avant de balayer ses conseils avec désinvolture :
« Mout cela, sans doute, le savez-vous déjà, Monsieur. Vous paraissez déjà rompu à l’art capricieux de la conversation… et celui de la discrétion. Vous voici déjà doté du nécessaire pour vous faire un nom dans les salons de la Sérénissime. Nul doute qu’une fois que je vous aurai présenté à certains gentilshommes de ma connaissance, vous bénéficierez d’assez d’invitations pour combattre l’ennui lors de votre séjour. »
Des médisants auraient fait valoir que la protection de Luciano di Lorio était un cadeau empoisonné, mais à en juger par son expression presque avenante, il aurait été inconvenant de douter de ses bonnes intentions.
D’un geste de la main, il fit signe à un serveur de remplir la coupe presque vide de son hôte, une courtoisie qui, il l’espérait, rendrait ce dernier plus volubile.
« Qu’est-ce qui vous a donc mené en dehors des murs de votre cité, loin de votre famille, dans une ville où vous risquez incessamment la noyade? Le désir de vous affranchir de devoirs trop lourds à porter? La quête d’aventures, si commune à la jeunesse? » _________________ Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate. |
|  | | Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

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 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Dim 7 Jan - 22:34 | |
| Raffaele inclina la tête avec un sourire amusé quand l'aristocrate le fit resservir. Flatter son goût pour le vin en espérant amoindrir ses défenses. Le jeu était clair. De même que la conversation n'avait qu'un seul but. L'homme voulait savoir à qui il avait affaire. Et le jeune prince n'était pas prêt à délivrer l'information. Il ne se laisserait pas prendre au piège d'orgueil qu'on lui tendait. Pas avant d'en avoir lui-même décidé.
"La partie est tentante, mais je ne joue à aucun jeu à moins d'en connaître les détails et la mise. Il vous faudra m'initier à l'envers des cartes afin qu'ayant acquis quelque habileté je puisse retourner mon jeu en toute confiance. Mais je ne doute pas qu'avec un tel Pygmalion, je puisse me montrer une digne Galathée et vous rendre les honneurs de mon apprentissage."
La phrase s'acheva dans un rire doux quand il prit conscience du regard caressant sa joue.
"Je vous remercie de cette généreuse proposition de m'introduire dans les salons vénitiens ; y étant présenté sous la protection de votre nom, je tenterai de ne pas vous porter tort, cependant je dois vous avouer..." Il baissa les yeux comme gêné sous le regard insistant de l'homme "que mon caractère n'est pas toujours des plus faciles et que j'aurais grand peur de vous embarrasser par quelque inconvenance".
Mais le sourire qui lui monta aux lèvres pour devenir éclatant démentait ses paroles. Il termina son verre de vin lentement avant de répondre aux dernières questions, l'oeil brillant.
"Les familles pour être nécessaires n'en sont pas moins accablantes. Et le poids de leurs désirs est quelques fois tout à fait désagréable à supporter. Mon jeune âge très certainement et la soif de connaître autre chose que la maison de mon père, conjugués au fait que je sois pour le moment tout à fait indésirable dans la-dite maison pour quelque amusement qui ne fut pas apprécié, m'ont conduit à voyager jusqu'ici. Il me semblait qu'un séjour à Venise me serait d'un grand enseignement."
Son regard bleu se mit à luire d'une flamme intérieure, comme celui d'un animal soudain affamé tandis que paradoxalement sa voix s'adoucissait.
"Pensez-vous que je fasse fausse route ?" _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
|  | | Luciano di Lorio Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti

Inscrit le : 04 Juil 2005 Messages : 159
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Lun 8 Jan - 4:39 | |
| Profitant du fait que le serveur se trouve à leur table, Luciano commanda un pâté d’anguilles, l’une des spécialités de la maison. Un Carmignano, du meilleur cru fusse-t-il, n’était pas un excellent apéritif et valait mieux d’accompagner un véritable repas. Son attrayant interlocuteur avait joué le rôle du plus fin des amuse-gueule, mais l’heure du mets principal était venue. D’ailleurs, s’il souhaitait poursuivre une conversation plus ou moins soutenue avec son hôte, lui proposer de partager son déjeuner serait sans doute judicieux. Il voulait que l’alcool le rende loquace, non pas inconscient.
« Vous prendrez bien quelque chose, Monsieur? » s’enquit-il, en désignant le serveur qui patientait.
Il attendit que celui-ci se fut éclipsé pour reprendre la discussion là où elle avait été interrompue.
« Pygmalion et Galathée? La comparaison est flatteuse, Monsieur. Je la préfère à celle d’Hadrien et Antinoüs, puisque je ne vous souhaiterais pas une fin aussi tragique dans ces eaux qui vous font horreur et comme il me déplairait de devoir vous pleurer, bien que vous puissiez faire fort belle figure au panthéon des dieux. Je ne désire pas non plus connaître celle de César et Brutus, et périr sous vingt-trois coups de poignard. Un seul - et définitif - me suffirait. »
Amusé par la comédie qui se jouait devant lui, il apprécia la vision de ces yeux abaissés, imitant à merveille l’humilité, mais ne s’y laissa pas tromper. Le sourire exquisément impudent qui s’ensuivit conforta cette pensée. S’ils n’avaient été en public, l’aristocrate aurait assurément croqué cette bouche pour en essuyer toute effronterie.
« Je compte bien que vous apportiez quelque saveur aux mondanités de cette ville par vos inconvenances, Monsieur. Je n’aurais que faire d’une Galathée qui demeurerait de pierre, sans jamais s’animer peu importe les distractions qu’on puisse lui présenter. Je ne doute pas non plus que vous saurez galamment racheter vos fautes et user de vos charmantes façons pour vous faire pardonner. »
Délaissant momentanément le visage du garçon, son regard se posa sur les gants abandonnés sur la surface laquée de la table et, plus précisément, sur le ruban glissé dans l’une des manchettes. En approchant la main, Luciano s’en saisit avec une lenteur calculée et, répétant le manège du jeune noble sur le canal, il roula le fruit de sa capture entre ses doigts. Il le lui avait remis une toute première fois sans rien exiger en retour, cette fois, par contre, il projetait de se montrer plus gourmand.
« Pour préserver votre pudeur, pratiquer des divertissements inoffensifs, fréquenter les salons sans grand éclat et, sait-on jamais, connaître l’amour… Vous avez fait fausse route et je vous conseille de plier bagages avant d’avoir été dévoyé par ces lieux. »
Ses lèvres se retroussèrent dans un sourire presque carnassier, allant de pair avec ces orbes d’un bleu glacé qui le dévisageaient avec tant d’intensité.
« Mais si, au contraire, vous brûlez d’envie de perfectionner l’art des faux-semblants, délier des mystères, redouter la trahison ou pire la mort devant chaque visage masqué, ou encore être exalté par des voluptés sans pareilles… Eh bien, je vous souhaite la bienvenue à Venise, la cité de toutes les intrigues et de tous les libertinages, Monsieur. »
Il éleva légèrement sa main en l'air, l'extrémité du lien de soie se soulevant doucement au passage hâtif des valets. _________________ Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate. |
|  | | Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Nov 2006 Messages : 134
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Lun 8 Jan - 20:04 | |
| Raffaele repoussa d'un geste l'invitation à partager le repas de l'aristocrate. "Les salons que vous fréquentez sont donc si friands de mouvement qu'il soit besoin qu'on y sème quelques graines d'impertinence ?"
Une moue tordit sa bouche tandis qu'il se remémorait les salons napolitains où il avait juré de ne plus apparaître. Il s'était d'ailleurs juré de ne plus fréquenter aucun salon tant l'expérience lui avait été éprouvante. L'ennui était la chose qu'il supportait le moins au monde. Et devoir rester debout pendant des heures à écouter les babillages sans fin d'une écervelée et les exploits militaires d'un vieillard à l'haleine effrayante lui avait oté tout goût des mondanités.
"Je peux comprendre cela, j'ai moi-même dû subir certaines soirées terriblement assommantes où la seule distraction qui m'apparaissait possible était de sauter par la fenêtre."
Il sourit à l'évocation de fautes à racheter et du moyen pour ce faire.
"On dit partout que tout ce qu'il y a de têtes bien faites et d'esprits prompts au divertissement se retrouve à Venise, à vous entendre il semble que la rumeur soit fondée. Cela me plait et me laisse présager un séjour bien plus agréable que ce que à quoi je m'attendais."
Le serveur revint et déposa silencieusement devant Luciano les mets qu'il avait commandés. D'un battement de paupière, Raffaele refusa le vin qu'on voulait lui servir. Il estimait avoir assez bu pour l'heure et ne comptait pas arriver totalement gris au souper de la Ca'Grazziano. Souper qui, si l'on en jugeait par l'heure avancée et les dineurs attablés, devait avoir déjà commencé. Il serait en retard. Mais la ponctualité était la politesse des rois et il ne se sentait pas de leur en ravir le privilège.
Il s'attacha un instant au sourire de l'aristocrate. Il avait trop vu de belles figures enlaidies par une dentition gâtée pour ne pas prêter attention à ce détail. De belles et saines dents étaient une chose qu'il appréciait particulièrement et ce sourire-là allumait une flamme dévorante au creux de son estomac.
Son regard fut détourné par le reflet de la soie crissant délicieusement entre les doigts de l'homme et un frisson lui parcourut la nuque. Ses yeux s'étirèrent comme ceux d'un chat au soleil et il alla enrouler ses doigts au ruban, s'y accrochant en tirant lentement, douceur apparente démentie par la lueur métallique jouant dans ses prunelles. Lueur qui montrait sans équivoque que le ruban n'était pas, et de loin, l'objet de la lutte. _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
|  | | Annavera de Luca Comtesse - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Oct 2006 Messages : 36 Statut : Personnage Supprimé
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Lun 8 Jan - 21:31 | |
| Elle l’aurait tué.
Quelle idée d’avoir accepté de le délivrer des geôles de Venise ? Il aurait tellement été mieux dedans, à y croupir pour l’éternité. Pourquoi l’avait-elle invité à prendre un café ici ? Quelle folie l’avait habitée l’espace d’un instant, la faisant croire qu’un monstre de suffisance pouvait changer ? Elle ne le supportait pas. Elle ne l’avait jamais supporté et ne le supporterai jamais. Quand à le recroiser au palais…
Elle ne le gratifia même pas d’un regard quand il s’en alla. Cet homme n’en valait pas la peine. Enfin, il aurait quand même pu payer leurs consommations… Et bien ? Certes, c’était elle qui l’avait invité mais la moindre des politesses, la plus petites des galanteries lui aurait soufflée de le faire lui-même.
Oser insinuer que dans dix petites années elle serait identique à toutes ces vieilles perruches qui caquetaient dans les salons les plus à la mode… Elle était Annavera de Luca que diantre ! Et dans dix ans, elle en paraîtrait toujours vingt. Un point c’est tout.
Un peu de crème de temps à autre ne fait de mal à personne. Résolument elle se concentra sur sa boisson, détaillant du regard les gens évoluant dans la salle.
Des hommes. Des femmes. Des hommes. Des femmes. Des… tiens. Un jeune homme très plaisant venait d’entrer dans le Caffé. Elle le suivit discrètement des yeux, lançant son manteau, s’appropriant la table la plus en vue. Replongeant ses yeux dans sa tasse, elle sentit son regard.
Annavera reposa son café, décidée à ne pas le finir. Lentement, elle fit signe à un des valets d’approcher et lui régla le prix des deux cafés. Puis jouant avec sa tasse, elle prit le temps de faire attendre ce jeune homme. Mais au moment de se lever, un autre homme beaucoup plus âgé que le premier, entra et se joignit à lui.
Un peu déçue, elle arrêta net son mouvement. Lissant les plis de sa robe, elle les dévisagea tout les deux. Le second semblait prendre un malin plaisir à faire boire son vis-à-vis. On aurait dit qu’il allait le manger tout cru. Elle connaissait bien cette expression pour l’avoir souvent utilisée. Mais là, la donne était inversée. Elle n’était qu’une simple spectatrice.
Spectatrice qui appréciait pour le moment la joute entre les deux hommes. Trop loin pour saisir tout le sens des propos, elle se leva et glissa avec légèreté vers eux.
« Veuillez pardonner mon intrusion Messieurs, la compagnie me fait défaut. Permettez-vous que je me joigne à vous ? » _________________ « Les hommes sont les roturiers du mensonge, les femmes en sont l’aristocratie. » Etienne Rey
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|  | | Luciano di Lorio Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti

Inscrit le : 04 Juil 2005 Messages : 159
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Mar 9 Jan - 2:25 | |
| Pleinement conscient du regard pressant du garçon, le sourire de Luciano s’élargit, l’avidité qu’on pouvait y lire dirigée vers un tout autre objet que le repas qu’on avait placé devant lui. Il devait se reconnaître charmé par la grâce et l’esprit que présentait son interlocuteur ainsi que par son adresse, surprenante pour son jeune âge, à se mêler au jeu et à en faire le sien. Une telle prise ne serait pas dénuée de prestige, ce qui ne faisait que piquer la convoitise de l’aristocrate. Il ne possédait pas le caractère d’un collectionneur jaloux, qui enfermait ses richesses et finissait par en ternir la beauté. Au contraire, s’il réussissait à s’emparer d’un tel trophée, il l’exposerait au grand jour pour le faire rayonner dans toute sa splendeur, plutôt que de se réserver le droit de l’admirer. Il tenait tout autant à ce que les gains de ses conquêtes fassent preuve de la même liberté - pour ne pas dire libertinage - car jamais il n’aurait abandonné à un autre que lui-même la régence de son existence.
« J’espère que vous ne regretterez pas votre venue dans cette ville, Monsieur, et je suis intimement persuadé que Venise n’aura jamais à déplorer votre présence en ses murs. »
Constatant que l’appât se révélait utile, il demeura immobile jusqu’à ce qu’on tente de lui ravir sa capture avec une délicatesse traîtresse. Resserrant sa prise, il plongea ses yeux dans ceux de son hôte, brûlant d’un feu dangereux, alors que sa main venait se refermer autour du poignet tendu. Le noble n’aurait jamais permis à l’âge de l’empâter et la fermeté de sa poigne en témoignait, tandis que ses doigts caressaient l’ossature fine qu’ils devinaient sous cette peau pâle. Il s’avança légèrement, des mots se formant dans sa gorge lorsque soudain…
« Veuillez pardonner mon intrusion Messieurs, la compagnie me fait défaut. Permettez-vous que je me joigne à vous ? »
Une expression indéfinissable se peignit sur son visage avant de laisser place à un savant mélange de consternation et de pur mépris. Sans relâcher son étau, il tourna la tête vers l’importune, la jaugeant de bas en haut, avant de lâcher, le sarcasme à peine voilé :
« Votre invasion arrive à point, Madame. »
Il n’était pas sans savoir que le Caffe Florian pullulait de mignons et galants de toute sorte, mais c’était bien la première fois qu’on l’abordait d’aussi abrupte façon et, de surcroît, au milieu d’une conversation exigeant toute son attention. En d’autres circonstances, peut-être se serait-il montré indulgent, la pauvre ne devait probablement remplir ses offices que depuis quelques heures, car rien d’autre n’aurait pu justifier cette absence effarante de raffinement.
« Vous comprendrez sans doute que si ce Monsieur ou moi-même désirons requérir vos services, nous serons tout à fait capables de vous en aviser par nous-mêmes. Nul besoin de vous colporter de table en table comme le premier marchand forain venu exhiberait sa marchandise de piètre qualité, » articula-t-il, d’un ton glacial.
Pour signifier à l’éphèbe prisonnier qu’il ne l’avait point oublié, il effleura sa paume découverte de ses doigts gantés, l’assurant que cette interruption ne le détournerait pas de leur entretien. Sa bouche s’étirant dans un rictus dédaigneux, il énonça avec toute la froideur dont il était capable :
« Et même si vos frais étaient aussi peu élevés que vos manières, je ne gaspillerais pas un denier pour regarder plus que je n'aie déjà eu le déplaisir de voir. »
Sa voix s’adoucit, le velours après la lame, le baiser couvrant la morsure.
« D’autant plus que la compagnie de Monsieur, loin de me faire défaut, me comble amplement. » _________________ Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate. |
|  | | Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Nov 2006 Messages : 134
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Mar 9 Jan - 20:16 | |
| Le ruban résistait, entremélé entre les doigts de l'homme et ceux du garçon qui ne baissait pas les yeux. Il ne céderait pas si facilement, même si la tentation était alléchante. Il put lire dans le sourire de l'aristocrate que celui-ci estimait la victoire comme presqu'acquise quand sa poigne solide se referma sur son poignet. "Ce que j'aperçois à l'instant de Venise ne me fait pas regretter mon voyage. Et je crois deviner que Venise en ce moment même ne déplore pas ma présence."
Le jeune prince ponctua sa réplique énoncée à voix basse d'un très lent battement de paupières, mimique de félin paresseux, tandis que son sourire s'évanouissait et que l'éclat métallique de son regard s'intensifiait. Il raffermissait sa prise sur le ruban tandis que l'homme se penchait un peu vers lui pour ajouter quelque chose quand un mouvement sur la droite attira son attention.
La jolie chatte avait délaissé sa jatte de crème pour venir ronronner à leur table. Il détailla sa mise, évaluant le prix de la caresse, puisqu'à l'évidence il s'agissait d'un bel animal de compagnie. Bien qu'il ne connaisse ni les moeurs vénitiennes ni l'étendue de la licence qui y régnait, il ne lui vint pas à l'esprit que la demoiselle puisse être une femme honorable. En effet, quelques soient les villes qu'il avait visitées jusque là, aucune n'hébergeait de dame capable sans rougir de s'inviter à la table de deux gentilhommes en conversation. Certes, on lui avait fait passer des messages, par l'entremise d'un regard savamment distillé ou la complicité discrête d'un serveur, mais jamais encore on n'avait ainsi provoqué son attention.
La réplique que servit Luciano à la jeune femme lui fit baisser brusquement la tête pour dissimuler le rire irrépressible qui lui montait aux lèvres. La caresse sans équivoque des doigts gantés à l'intérieur de sa paume en le troublant le rappela à l'ordre et il toussota pour se reprendre. Quand il releva le visage, sa voix était teintée de gronderie feinte.
"Voyons, Monsieur di Lorio, prenez un peu en pitié cette jeune personne qui parait faire les premières armes de sa profession avec nous. Mademoiselle, il vous faudra être plus habile si vous ne voulez point recevoir souvent le genre de leçon que Monsieur vient de vous servir. Vous vous dépréciez en venant vous offrir ainsi sans la grâce d'une coquetterie." Il sembla réflêchir un instant. "Mais peut-être votre situation requiert-elle au plus vite le fruit d'une affaire rondement menée ? Auquel cas, Mademoiselle, je ne saurais trop vous conseiller de vous porter au devant de ce monsieur attablé dans ce coin là-bas et qui vous dévore des yeux avec plus d'appêtit qu'il n'en montre pour le ragout qu'on vient de lui apporter."
Du regard, il désignait un marchand vêtu ostensiblement de couteuses fourrures, qui en effet, n'avait pas quitté la demoiselle du regard depuis son entrée dans la pièce. Il avait même refusé une place plus confortable pour celle qui lui offrait la meilleure vue sur l'objet de son attention.
Quelque chose cependant dans l'allure et le maintien de la femme tendait à faire croire qu'elle n'était pas ce que sa conduite laissait supposer. Peu importait. Si elle était assez peu au fait des manières en usage, la leçon ne pourrait lui être que profitable. Un sourire en demi-teinte vint ajouter une goutte d'acide aux paroles du jeune homme.
"En d'autres circonstances, peut-être que Monsieur et moi-même aurions partagé avec entrain les frais de votre compagnie et ce qu'elle doit avoir de plaisant, mais hélas, vous nous arrivez bien mal puisqu'en cet instant, ni lui ni moi ne sommes disposés à renoncer à l'affaire qui nous occupe." _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
|  | | Annavera de Luca Comtesse - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Oct 2006 Messages : 36 Statut : Personnage Supprimé
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Mar 9 Jan - 23:51 | |
| C’était ce que l’on appelait donner le bâton pour se faire battre. Ses propos, loin d’être irrespectueux ou de promettre tel ou tel plaisir futile, n’avaient que pour but de se rapprocher de cet homme. Et voilà que le second la prenait pour une femme de mauvaise vie, une femme qui quémandait les attentions des hommes puissants. Décidément, Venise ne lui réussissait pas… A moins que ce soit elle qui ne comprenait pas la Sérénissime ? Abasourdie, elle comprit qu’elle n’aurait peut-être pas dû les aborder ainsi. Mais quand le vin est tiré, il faut le boire, et elle allait le boire même en grimaçant.
Décidément, ils étaient tous les mêmes. Tout d’abord degli Albizzi et ensuite celui-là. Le premier la traitant de sotte et le second de femme à la vertu peu respectueuse. Qu’est-ce qui dans sa mise pouvait prêter à confusion ? Rien. Habillée avec élégance, distinguée, rien ne pouvait alimenter une telle confusion. Pour avoir trop côtoyée ce genre d’individu, elle savait qu’il n’appréciait pas d’avoir été interrompu.
Elle vit le jeune homme réprimer son envie de rire. Elle venait tout bonnement de se ridiculiser. Ne daignant même pas jeter un coup d’œil à celui qui la fixait avec envie depuis quelques minutes déjà, elle fixa ses yeux clairs dans ceux de l'homme blond. Tout en essayant de préserver les quelques restes de sa fierté éparpillée dans ce Caffé, elle maîtrisa la rage qui pointait en elle et glissa mielleusement à l’homme si grossier :
" Je ne suis pas à vendre Monsieur. Mais je ne doute pas que si tel était le cas même vos moyens n’y suffiraient pas, fussiez-vous deux. Si j’osais, je vous dirai que vous ne paraissez guère en mesure de combler une dame quelque qu’elle soit. Mais la bienséance me l’interdit. Malgré cela, je vous prie d’excuser mon… « invasion » comme vous le dîtes si bien. Quand à mes manières, elles n’ont sans aucun doute rien à envier aux vôtres. Il est peut-être vrai que ma façon cavalière de vous avoir abordé n’est guère digne d’une princesse et vous a conduite en erreur. Mais permettez-moi de vous poser une question : qu’est-ce qu’une dame pour vous ? Une charmante idiote attendant bien sagement tout en tenant le logis tandis que vous allez vous amuser avec quelques drôlesses de passage ou que vous vous adonniez à des mœurs plus libertines en compagnie d’éphèbes ?"
Marquant une pose et redressant la tête, elle continua d’une voix beaucoup plus ferme à l'attention des ses deux interlocuteurs :
"Sachez cependant que si l’envie vous prend de continuer à m’insulter de la sorte, je me ferai une joie de croiser le fer avec vous… Et vous pourriez bien en tirer quelques surprises… A moins que ceci vous choque ou vous fasse croire je ne sais quelles inepties. Pensez ce que vous voudrez, je vous laisse à vos occupations. Mais laissez moi vous mettre en garde : si votre parler est de même avec les autres dames de cette cité, je pense que vous aurez bientôt des ennuis… On dit que certaines se transforment en masque et font ravaler leurs paroles disgracieuses à ceux qui les ont offensé. Mais bien entendu, ceci ne devrait guère inquiéter des « mignons » tels que vous… Je vous salue Messieurs. "
Esquissant une très légère révérence, Annavera s’en alla. Elle réclama sa mante qu’un valet s’empressa de lui apporter espérant le sourire affable qu’elle lui avait offert en entrant. Mais au lieu de cela, il ne reçu qu’un regard glacial et une moue méprisante. Décontenancé, le valet s’empressa de lui ouvrir la porte.
Le vent frais lui sauta au visage comme une réalité après la chaleur étouffante du Caffé Florian. Ajustant l’agrafe de son vêtement, elle ramena ses mains dans son manchon. D’un pas décidé, elle s’approcha du bord du Canal et intercepta un gondolier. Prenant place dans la frêle embarcation, elle se prit à espérer que Venise lui ferait vite oublier cette curieuse matinée où elle s’était pour la première fois de sa vie donnée en spectacle. Relevant le menton, elle offrit au soleil un air déterminé : tout était déjà oublié.
"Au palais Grazziano", indiqua-t-elle au gondolier.
[Ca’Grazziano] _________________ « Les hommes sont les roturiers du mensonge, les femmes en sont l’aristocratie. » Etienne Rey
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|  | | Luciano di Lorio Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti

Inscrit le : 04 Juil 2005 Messages : 159
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Jeu 11 Jan - 6:13 | |
| L’intermède, d’abord perçu comme une nuisance par Luciano, se présenta ensuite comme un divertissement à partager avec le jeune inconnu. Il ne manqua pas de remarquer l’hilarité de ce dernier et dut à son tour conserver son sérieux lors des « réprimandes » qui lui furent servies. Un coup d’œil dans la direction du commerçant concupiscent manqua de lui faire perdre toute contenance mais, par souci de ne pas gâcher le chef-d’œuvre d’ironie de son cadet, il se garda bien d’éclater de rire à sa riposte cinglante. Si l’intruse possédait quelque esprit, peut-être réaliserait-elle l’affront qu’on commettait, sous le couvert de la politesse…
Ce qui ne fut évidemment pas le cas, à en juger par l’interminable tirade qui s’ensuivit. Accusations de dépravation et de pédérastie, provocation en duel et menaces de mort, tout cela couronné par une impétuosité inconvenante provenant d’une femme…Leur occupante cumula une fort belle somme d’inanités en l’espace de quelques instants, prouvant une nouvelle fois pourquoi le sexe faible requerrait l’autorité de la gent masculine. Bien entendu, il n’y avait rien à craindre d’une créature qui, incapable de viser convenablement, lançait à la volée ce qui aurait dû être des piques. Rendues inoffensives par leur absence de finesse, ses flèches n’auraient pu transpercer une cuirasse semblable à celle de l’aristocrate, qui avait mené de fort plus rudes batailles au cours de son existence.
La porte se referma sur l’indésirable avec une ultime envolée de jupon. Si seulement le désespoir de ne trouver preneur avait pu expliquer sa conduite, alors, au moins, aurait-elle pu se justifier en prétendant n’avoir fait qu’exercer ses fonctions. Il semblait malheureusement que son comportement pour le moins déconcertant ne puisse être imputé qu’à un éducation douteuse. Le noble chassa cependant bien vite l’importune de son esprit, jugeant qu’un autre homme se chargerait probablement de lui indiquer le rôle qui était le sien. Tel que l’avait souligné son charmant interlocuteur, une affaire de la plus haute importance l’occupait et il se devait de la régler.
« Je remarque avec plaisir que vous perpétrez d’ores et déjà vos premières inconvenances dans cette ville, Monsieur… »
Lentement, il franchit la distance qui les avait séparés jusqu’alors, ses doigts glissant le long du bras allongé au-dessus de la table, pour finalement relever le menton de son hôte, comme pour mieux admirer la grâce de ses traits.
« Et moi qui devais me faire votre guide et vous apporter modération. Selon les dires de cette dame, je ne serais nullement un exemple à suivre et vous placer sous ma protection pourrait vous coûter votre vertu, voire votre vie. »
La force mesurée de sa main s’était peu à peu accentuée, resserrant son étreinte autour des doigts captifs et attirant par le fait même le garçon vers lui.
« Me croyez-vous désireux de vous faire du mal, Monsieur? » _________________ Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate. |
|  | | Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Nov 2006 Messages : 134
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Ven 12 Jan - 0:04 | |
| La tête inclinée de côté, les lèvres étirées d'un sourire moqueur qui tendait à s'amplifier plutôt qu'à disparaître, Raffaele suivit la sortie de la jeune femme avec amusement. Les phrases s'amoncelaient en un empilement incertain de briques et à les entendre se percuter, il ne doutât pas un instant que la construction s'écroule et enfouisse la demoiselle sous de fumantes décombres. Il ne fut pas déçu.
Elle s'enferra sans mollir dans une défense offusquée, renvoyant sur ses interlocuteurs la faute de ses propres manques et les attaques trop basses ne portèrent pas. Bien sûr, il voyait clairement l'intention de blesser dans les piques émoussées qu'elle tentait de lancer et qui s'écrasaient pitoyablement avant d'atteindre leur but. Mais l'intention était loin de suffire. Puis, estimant sans doute son honneur lavé, elle quitta l'établissement d'un pas énergique. Théâtrale.
Reportant son regard sur l'aristocrate, le jeune prince haussa un sourcil.
"Quelle merveilleuse petite personne. Fascinante de maladresse. Avez-vous beaucoup de ces... distractions dans vos salons vénitiens ? Je ne vous cacherais point qu'à vous écouter vanter leurs mérites j'en espèrais toute autre chose. Mais enfin, toutes les filles faciles ne peuvent avoir la finesse d'esprit qui forge les courtisanes de renom, n'est ce pas."
Il voulu ajouter quelque chose concernant les inconvenances dont on lui faisait compliment mais la main du gentilhomme glissant sur son bras et remontant jusqu'à son visage l'en dissuadèrent. Il leva le menton sous la pression des doigts offrant son visage au regard inquisiteur de son vis à vis.
"Je suis les guides qui me plaisent, Monsieur. Et peu m'importe ce qu'en pensent les honnêtes gens. Les puritains et les fâcheux m'ennuient. Les libertins sont mes amis qui savent relever d'épices les mets fades et sans saveur que la vie nous offre chaque jour. En ce qui concerne le péril pour ma vie que représenterait votre compagnie, non seulement j'en doute... mais fut-il réél que je m'en soucierais comme d'une guigne. Je me réserve le droit de choisir mes dangers comme mes refuges. Quant à ma vertu..." Le sourire revint, éclatant de blancheur et le garçon repoussa de sa main libre la main qui lui levait la tête. "la croyiez-vous à prendre ?"
Ses doigts emprisonnés par la poigne de l'homme qui l'attirait à lui commençaient à le faire souffrir et le mouvement qu'il fit pour se dégager faillit lui coûter le ruban. Voyant en une seconde qu'il ne ferait pas facilement lacher prise à son adversaire, il modifia son jeu et, se levant brusquement, se pencha sur la table. Son genou botté glissa sur le plateau laqué et un verre se renversa, heureusement vide, le pied brisé. La pointe d'une botte encore au sol, le reste du corps au dessus de la table légère qui vacilla sous son poids, il saisit le ruban de son autre main et tira violement tandis que ses lèvres venaient effleurer le visage de Luciano.
"Je ne doute de rien venant de vous, Monsieur, et certainement pas de votre désir ni de votre talent à infliger de délicieuses souffrances ! Mais cessez et rendez-moi ce ruban ou par le Diable je jure bien de vous faire perdre toute contenance devant cette assemblée de faux-culs qui sont déjà à me blâmer de ce que je viens de faire !"
Et en effet, les dineurs aux tables les plus proches s'agitaient et les commentaires allaient bon train sous les éventails et les mouchoirs vivement portés devant les visages. _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
|  | | Luciano di Lorio Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti

Inscrit le : 04 Juil 2005 Messages : 159
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Ven 12 Jan - 1:37 | |
| Plongé dans la contemplation de ce visage sans imperfection, Luciano délibérait intérieurement quant à la conduite à adopter pour la suite des évènements. Si son orgueil tout autant que sa curiosité lui dictaient de ne pas céder, il se devait néanmoins d’estimer les avantages et inconvénient à retirer de cette nouvelle entreprise. On l’avait chargé d’une mission et, sans écarter tout divertissement de son séjour, il ne lui fallait pas omettre le but premier pour lequel il se trouvait dans la Sérénissime. Le jeune homme était dangereux, cela ne faisait aucun doute. Il ne faisait visiblement pas partie de ces parasites qui tentaient à tout prix d’extorquer le plus possible de leurs généreux protecteurs. Ce n’était cependant pas ceux-ci qui représentaient l’espèce de mignons la plus rare et la plus risquée. Il y avait fort plus matière à se défier de jouvenceaux de haute naissance qui pouvaient se permettre n’importe quelle insolence.
Jusqu’où l’aristocrate était-il prêt à faire preuve de magnanimité? Il avait passé depuis longtemps l’âge où on s’affirme digne de l’héritage qui nous est octroyé ou celui où il était de notre devoir d’assurer le maintien dudit héritage. Désormais, après toutes ces années de labeur, il ne lui demeurait qu’une obligation de conservation, de mémoire, d’honneur envers ce nom et ce titre qu’il transmettrait à sa descendance. Une multitude de sombres affaires avaient parfois menacé d’entacher sa réputation, mais il avait toujours fait en sorte de les confiner au rang de simples rumeurs. Il considéra l’éphèbe et la perspective d’en faire une exception, contrevenant ainsi à plusieurs décennies de discernement et d’expérience.
« Merveille d’ineptie, je vous l’accorde, Monsieur. Venise, comme toutes les autres cités, en regorge, si vous prenez plaisir à briser le peu de raison dont la Nature les avait déjà dotées. J’ai bien peur, pour ma part, d’avoir fini par me lasser de ces amusements par trop banals. »
Un sourire de triomphe naquit sur ses lèvres lorsque le noble réalisa que sa dernière tactique se révélait fructueuse. Mais alors que la victoire se présentait à portée de mains, son hôte le força, plus rapidement qu’il ne l’avait anticipé, à prendre une décision quant à sauvegarder les apparences, étouffer les ragots, maintenir son statut de gentilhomme craint, à défaut d’être respecté, ou… agir pour son bon plaisir.
Peut-être fusse l’action d’éclat du garçon ou bien ses lèvres le frôlant, les regards qui convergeaient tous dans leur direction au murmure de la clientèle de ce Caffé trop policé…mais, envoyant au diable affectation et étiquette, Luciano esquissa un sourire carnassier avant d’asséner un solide coup de pied à la table brinquebalante, qui n’attendait que le moment de s’effondrer. Se redressant prestement, il la retint d’une main avant qu’elle n’aille rejoindre pâté aux anguilles et verres de vin sur le parquet ciré, alors que ses doigts arrachaient le ruban tant convoité. Empochant le lien de soie, il reprit aussitôt place sous le regard indigné de tous les individus présents. Plusieurs serveurs étaient accourus au vacarme provoqué par les plats qui s’étaient fracassés contre le sol. Nombre des gentilshommes et gracieuses dames de l’assistance figuraient parmi ses connaissances et bientôt, tout Venise serait au courant de cette affaire. La fébrilité était tangible dans l’air au parfum de scandale, mais le noble n’en avait cure. Pour le moment, du moins. Sans doute s'en mordrait-il les doigts plus tard, mais à cet instant, il ne ressentait qu'une grande satisfaction d'avoir pu remporter cette bataille.
« Votre nom, Monsieur » prononça-t-il froidement tout en rajustant sa mise. _________________ Se faire des amis est une occupation de paysan, se faire des ennemis est une occupation d'aristocrate. |
|  | | Raffaele di Grazziano Frère du Prince - Ca'Grazziano

Inscrit le : 12 Nov 2006 Messages : 134
 | Sujet: Re: Le Caffé Florian Sam 13 Jan - 0:23 | |
| Raffaele put lire bien des choses dans le regard de l'aristocrate et l'espace d'une seconde, il crut bien avoir remporté l'affaire. Il savait le pouvoir de sa beauté et le trouble facile qu'il donnait à être approché de trop près. Il avait juste oublié que l'attrait du danger lui faisait souvent perdre un peu la mesure des choses et qu'il lui fallait se méfier de ses penchants. Cela lui revint très vite en mémoire et de façon percutante quand il sentit la table vaciller puis s'incliner sous lui. Ses yeux s'agrandirent tandis qu'il comprenait le ridicule de la situation et qu'il s'écrasait sur le sol au milieu des reliefs du déjeuner.
Un des serveurs qui se tenait à quelques pas se précipita à son secours et voulut l'aider à se remettre sur pieds en lui attrapant le coude. Le grondement et le regard étincelant qu'il reçut pour son geste le renvoyèrent s'occuper d'une affaire dont il se rappela soudain l'urgence. Le jeune prince se releva avec lenteur en ôtant de sa paume un éclat de cristal qui s'y était fiché. Il repoussa d'un geste calme les longues mèches qui masquaient son visage, traçant sur sa joue une diagonale sanglante. Autour de lui, écarlate statue immobile au regard brûlant fixé sur l'homme qui avait provoqué sa chute, une folie de commentaires s'était répandue dans le caffé. Plusieurs personnes s'étaient levées pour mieux voir et le nom de Luciano di Lorio faisait déjà le tour de l'établissement. Luciano di Lorio qui lui, semblant indifférent à ce que son geste avait soulevé d'indignation, s'était tranquillement réinstallé à la table débarrassée de son repas et froidement, lui demandait son nom. Raffaele fit tourner entre ses doigts l'éclat de cristal ensanglanté qui avait entaillé sa main et récupéra ses gants qu'un valet qui les avait ramassés lui tendait. La rage qui avait menacé un instant de le submerger s'éloignait. Tout ceci n'était qu'un jeu et il avait levé un adversaire à sa mesure. Ceci était suffisamment rare pour qu'il l'apprécie et accepte de continuer la partie. Une manche venait d'être perdue et le vainqueur attendait son dû.
Le jeune prince n'eut pas besoin de réfléchir tandis que son regard ne quittait pas l'aristocrate. Donner son nom était hors de question, il perdrait l'avantage à révéler son rang et sa Maison. Peut-être même Luciano renoncerait-il au jeu, à savoir le rang de son adversaire. Le nom qu'il avait déjà utilisé dans différentes circonstances où sa réelle identité aurait été déplacée, lui vint spontanément aux lèvres.
Reconnaissant pour un temps la défaite, il s'inclina brièvement en prononçant le nom d'emprunt.
"Raffaele Scaligeri"
Une rapide lueur illumina son regard, accoler ainsi son prénom et le nom de sa nourrice l'amusait toujours beaucoup et berner le gentilhomme lui apparaissait des plus justes.
Il fit un pas vers l'aristocrate assis et ses prunelles à l'éclat métallique fixées dans son regard, planta lentement mais sûrement le morceau de cristal dans sa paume.
"Ceci vous appartient, permettez que je vous le rende." _________________ Il n'est jamais rien arrivé demain. Tout arrive toujours maintenant. |
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