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 Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges

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Giuseppe
Invité



MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Ven 20 Mai - 20:01

L'astrologue ne fut pas surpris outre mesure de la réponse d'Ithya. Lui, Giuseppe Verrazano, ne faisait pas partie d'une noble famille, et a fortiori, encore moins d'une lignée aussi prestigieuse que la Maison Adorasti ou Grazziano. Il n'avait pas non plus la beauté des héritiers de ces illustres familles, ou des personnes de leur entourage. Il était parfaitement conscient de sa situation et savait ne pouvoir rivaliser. Peut-être était-ce mieux ainsi … Il ne se froissa donc pas de cette réponse, et garda un sourire de circonstance. Il fit un léger signe de tête, impliquant qu'il comprenait la décision de la jeune femme.

Puis, avant que Rossana Belvecciore eut le temps de répondre à Ithya, Giuseppe fit un pas en arrière. Son buste s'inclina légèrement en avant, et il enchaîna d'une voix qu'il voulut agréable :


- "Mesdames, vous m'en voyez fort navré, mais je vais devoir vous quitter. L'après-midi est maintenant bien avancé et je me dois de terminer quelques préparatifs avant que le soleil ne disparaisse. J'ose espérer que ma compagnie vous aura été aussi douce, que la votre m'aura été agréable. Je reste votre serviteur."

L'astrologue se tourna vers Ithya, qu'il gratifia d'un sourire sincère, puis adressa un signe plus convenu à Rossana Belvecciore. Après quoi, il prit congé des deux jeunes femmes avec la discrétion d'un homme fréquentant les sphères du pouvoir, sachant donc disparaître le moment venu. Il disparut rapidement dans la foule.

[Calle Bardini]
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Rossana
Invité



MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Ven 20 Mai - 22:03

Rossana se doutait que Ithya n'était pas une femme faisant parti de la noblesse italienne, non pas qu'elle paraissait sale ou mal vêtue, mais plutôt que ses manières et son allure ne laissaient transparaitre aucune éducation aristocrate. Elle se doutait un peu de son identité "professionnelle", mais Rossana n'était pas quelqu'un d'assez vulgaire malgré ses attitudes audacieuses pour lui demander ouvertement. Elle caserait ce questionnement dans une de leurs conversations futures.

Giuseppe lui proposa de venir à la réception. Rossana accusa le coup ... Devant une femme comme elle, inviter une jeune fille qu'il devait venir de rencontrer ? La belle brune ne laissa rien glisser sur son visage qui pourrait trahir ses pensées. Et puis, Ithya semblait être une magnifique jeune femme qui ne la laissait pas elle-même indifférente.


"Vous avez du me voir sans me reconnaître car je suis ici depuis longtemps, malgré mes absences, parfois ..."

Une étincelle brilla dans ses yeux calmes, ses cils bordant ses paupières pâles, clignant avec modération. Elle sentait sous ses pas les morceaux de neige qui fondaient, et la paille glacée qui recouvrait le sol blanc boueux.

"Et vous ? Vous êtes d'ici ?"

Le sourire d'Ithya était communicatif, même si elle ne croyait pas vraiment à cette sincérité-là. Elle utilisait cette arme puissante pendant toute réception et rencontre, et généralement ce sourire laissait les interlocuteurs pendus à ses lèvres.

Ithya était la femme qu'elle était il y avait dix ans, au moment où sa jeunesse n'avait encore été égratignée.
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Ithya Ro
Invité



MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Jeu 26 Mai - 15:39

Le départ impromptu du conseiller-astrologue étonna quelque peu Ithya. Mais ce genre de réactions typiquement masculines la laissaient aussi désemparée que l’annonce de la mort d’un ennemi.

*Mon Dieu, l’aurai-je donc vexé ? Tssss les hommes… ils ne souhaitent jamais essuyer le moindre refus. Il faudra que je me dépêche de me rabibocher avec lui, il est tellement sympathique ! Heureusement je ne me retrouve pas toute seule comme une cruche ! Il ne manquerait plus que ça !*

Mais Rossana reprit la conversation, et l’esprit d’Ithya retourna à la belle femme.

« Je suis dévouée à Venise et à ses riches citoyens pour une durée indéterminée, mais je ne suis pas née dans cette belle ville, quoique la mentalité de ses habitants est parfaitement adaptée à la mienne. »

"Dévouée à ses riches citoyens", oui, cela reflétait absolument le présent d'Ithya, et elle ne s'en cachait pas. Elle regarda Rossana dans les yeux, remarquant qu’elle était vraiment belle, et souhaitant intérieurement que sa beauté puisse un jour égaler celle de son interlocutrice, même si son orgueil faisait qu'elle se sentait suffisament charmante :

« Vous voyagez ? Mon Dieu, n’y a-t-il donc que moi pour ne pas faire de longs et tumultueux voyages au delà des frontières de l’Italie ? Seriez-vous une sorte « d’aventurière » à qui l’on confie des missions secrètes et dangereuses ? »

Son esprit l’embarquait un peu loin de la rationalité des choses, Rossana ne devait jamais avoir exploré des contrées éloignées comme l'Afrique, mais elle se laissa déborder par son enthousiasme, comme l’aurait fait une débutante dans son métier :

« Vous devez travailler pour quelqu’un de puissant… Peut-être même l’un des deux « princes » qui sont revenus en ville dernièr… »

Elle laissa sa phrase en suspens, se mordant la langue et se maudissant pour cette idiotie. Parler des deux seigneurs aussi librement n'était pas bon; et laisser entendre que Rossana pouvait travailler pour eux n'était pas mieux. Elle savait bien qu'elle ne devait jamais aborder les thèmes dont tout le monde parlait et s'informait sans ajouter nombre de légèretés autour. Mais elle assuma son erreur, et reprit plus doucement, un air soucieux s’affichant sur son visage :

*Plus jamais de précipitation, Ithya, cela t’a déjà assez coûté.*

« Ce qui est dit est dit, mais ne m’en tenez pas rigueur je vous prie. Je n’ai pas à savoir si vous servez quelqu’un ou non; je ne me suis jamais sentie aussi impolie de ma vie. J'espère seulement que personne autour n'a écouté.»

Peut-être qu'elle se faisait du mauvais sang pour rien, mais son métier lui avait appris que la discrétion était souvent la meilleure des conseillères. Ses excuses terminées, son regard interrogea Rossana pour savoir si elles avaient été acceptées, et, comme pour appuyer ses paroles, un sourire grave apparut sur ses lèvres.
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Rossana
Invité



MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Sam 28 Mai - 12:01

Rossana écoutait la jeune femme avec attention, son regard s'adoucissant sur ses épaules et sur ses hanches. Elle était dévouée aux riches citoyens de Venise ... Rossana pensait savoir ce que cela voulait dire, mais il aurait été vulgaire d'avancer des hypothèses sans en avoir la certitude. La relation étrange qu'elle entretenait avec cette femme était d'une confiance incertaine, d'une hésitation encore nouvelle.

A la question d'Ithya, Rossana éclata de rire.


"Non, non ... Je ne suis jamais allée dans un autre pays que notre Italie, et très rarement en dehors de Venise. Ce n'était que lors de brèves expéditions."

Elle ignora avec naturel et désinvolture la question sur l'activié d'aventurière qu'elle pratiquait, et elle fut surprise qu'Ithya vît si juste. Mais elle ne laissa rien voir su son visage éclairé par le soleil d'hiver.

Mais Ithya s'était interrompue lorsqu'elle avait évoqué les princes et Rossana l'interrogea du regard. Elle semblait informée, et cela pouvait être dangereux. Mais la belle brune doutait que cette jeune femme représente un réelle danger, même si la méfiance anima ses pensées.


"Ce n'est pas grave, je vous excuse. Je ne pratique rien de tout ça."

Elle éclata d'un rire cristallin avant de reprendre :

"Il y a des questions qui demeurent sans réponse parce qu'elles ne peuvent tout simplement pas être élucidées ... Vous n'avez pas été impolie, Madame Rosanera."

Sa voix se faisait rassurante, son expression, son regard et ses gestes se traduisant en une sécurité évidente, le sourire aux lèvres et les sourcils surlignant avec bienveillance ses yeux bruns. Soudainement, Rossana se baissa et prit dans ses mains blanches un petit tas de neige. Elle émietta lentement cette petite motte cotonneuse tout en disant :

"Seulement ... Si je puis me permettre, il y a de ces questions pareilles à celles que vous venez de poser qui peuvent être plus dangereuses que véritablement grossières. Je vous demanderai de faire attention, non pas par souci de politesse, mais pour votre bien. Moi-même, devant tous les dangers qui courent, je me fais discrète."

Rossana savait ce qu'elle disait. L'intensité de la haine entre les deux maisons étaient entretenues par les ragots et sûrement par elle-même, mais elle avait un goût pour la beauté qui dépassait une simple question de superficiel : elle ne voulait pas que cette jeune beauté soit compromise par un manque d'attention naissant d'une curiosité toute innocente.

Rossana avait effacé l'idée d'Ithya qu'elle se faisait sur son activité. A ses yeux, elle ne devait être qu'une aristocrate comme les autres. Uniquement.
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Chiara T
Invité



MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Dim 26 Nov - 16:20

[Taverne de l'Ours]

Quitte à commencer à visiter la ville, Chiara choisit donc de se rendre au Palais des Doges. Palais connu de tous avec sa structure vénéto-byzantine et dont le dernier étage aveugle donnait l'impression de reposer sur les dentelles des arcs des étages inférieurs. Ayant choisi de venir par le Canal, la jeune femme put embrasser d'un coup d'oeil le centre de pouvoir de cette cité. Elle en eut le souffle coupé. En effet entre les descriptions et les peintures, elle pensait être préparée à la vue de ce bâtiment, mais il n'en était rien. Elle ne pouvait reconnaître qu'une chose, ni écrit, ni peinture ne saurait rendre justice à la beauté de la ville.

*Abstraction faite des odeurs écoeurantes de la lagune* pensa-t-elle en fronçant son nez tandis que la gondole passait sur un courant charriant les détritus de la ville et autres choses moins glorieuses. Elle sortit de ses manches un mouchoir de batiste et le plaqua sur son visage. Il lui faudrait s'habituer aux odeurs d'ici tout comme elle s'était habituée à celles de Paris. Enfin l'esquif aborda la rive et le conducteur tendit obligeamment la main à Chiara. Elle lui sourit aimablement et lui remit le salaire qu'il méritait. Elle ne se montra pas aussi généreuse que lorsqu'elle était en France, pour la simple et bonne raison qu'elle n'avait plus de mécène pour lui offrir une bourse pleine. Elle devait remédier à cela au plus vite... Mais seulement après avoir fait sa petite visite.

Elle se glissa donc sous les arcs brisés du Palais et commença à déambuler songeuse quant à son avenir mais aussi méditative quant à l'architecture des lieux...
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Luciano di Lorio
Ami de la Famille Adorasti - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Lun 15 Jan - 0:24

[Caffé Florian]

Abandonnant l’atmosphère échauffée du Florian pour l’animation de la Place Saint-Marc, Luciano prit un instant pour apprécier l’estafilade qu’on lui avait si élégamment infligée. Son honneur avait déjà été assez éprouvé pour qu’il se serve copieusement du vin d’un client pour purifier la plaie. Il se contenta donc de bander sommairement la plaie de son mouchoir, à défaut d’un traitement plus élaboré. Ses dernières blessures de guerre s’apparentaient plutôt aux morsures et aux égratignures d’un félin courroucé qu’à cette vilaine coupure, mais le jeu aurait-il été aussi captivant s’il n’avait comporté aucun danger? Nul besoin de poser les yeux sur le charmant visage de son compagnon pour trouver réponse à cette question.

« N’ayez crainte pour le bal de ce soir, Monsieur. Sa qualité de populaire attire tout autant les petites gens que des gentilshommes et dames de haute naissance, en quête de quelque désennui. Je ne serais d’ailleurs pas étonné que vous y croisiez le présent Doge, sous le couvert d’un habile déguisement. Dans cette ville, princes et roturiers se côtoient dans l’excès. De là sa réputation de république de la dissolution ou de cour de tous les vices. »

Tout en parlant, il avançait d’un pas rapide vers la rive, bondée de gondoliers. Le passage répété des flâneurs avaient presque fait disparaître toute neige du parvis. Des promeneurs sur leur passage les dévisageaient avec insistance, faisant naître un sourire altier sur les lèvres de l’aristocrate. Il lui plaisait de paraître en public avec pareil attelage, lui prouvant que le temps n’arrivait parfois à amoindrir certaines aménités.

« Vous saurez sûrement retrouver ici l’amusement qui vous a attiré la désapprobation de votre famille et trouvez l’inspiration nécessaire pour en inventer de nouveaux. »

Bien qu’hélé par plusieurs gondoliers, le noble longea le canal sans leur porter attention. Ce n’est qu’arrivé devant quelques embarcations munies de toiture, telles qu’il les avait décrites, qu’il s’adresse à un batelier qui, à la différence de son cousin Giaccopo, était bien connu pour son peu de diligence et son sens de l’orientation médiocre. Il aurait été trop dommage d’écourter une si agréable rencontre et, une fois sur l’eau, il serait pratiquement impossible à son cadet de lui échapper. Peut-être, alors, à l’abri d’importuns, serait-il disposé à lui rendre son précieux ruban, si durement gagné.

« Eh bien, Monsieur? Braverez-vous les flots en ma compagnie? »

Il descendit dans la barque avec assurance pour bien démontrer à son interlocuteur qu'il n'éprouverait aucun danger à le suivre.
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Lun 15 Jan - 10:06

Il avait eu tort.
Grand tort même.
L'alcool avait mis le feu à sa blessure et il ne pouvait plus à présent ouvrir la main, qu'il avait crispé par reflexe, sans éprouver une violente douleur. Impossible par là-même d'enfiler son second gant. Un coup d'oeil lui confirma que cela saignait toujours, il n'avait pas pensé la blessure profonde en en retirant l'éclat de cristal mais maintenant, à la vue du sang qui s'infiltrait entre ses phalanges serrées, il se dit que quelques soins lui seraient sans doute nécessaires.

L'air froid du dehors le surprit après la chaleur du caffé et chassa une partie des effets du vin. Il respira lentement et profondément. L'aristocrate marchait vite tout en le renseignant sur le bal du soir et ils se trouvèrent bientôt sur la rive du Canal. Raffaele jeta un regard en arrière, cherchant désespéremment des yeux un autre moyen de transport, que bien sûr il ne trouva pas. Même une chaise à porteur lui aurait mieux convenu. Et pourtant, Dieu savait à quel point il détestait être brinqueballé dans ce genre de caisse inconfortable ! Mais là, face au clapotis brunâtre du canal, il se sentait prêt à encenser toutes les chaises à porteur du monde.

Il eut la tentation de refuser l'offre de Luciano qui avait déjà embarqué mais se ravisa. Il n'allait pas perdre la face pour une histoire de transport. Il s'avança au bord du quai et regarda l'embarcation, puis Luciano, puis le batelier, puis à nouveau Luciano, l'embarcation, le canal
.

"Ah !"

Il fit un pas en arrière au moment de descendre dans le petit bateau. Il regretta soudain la brûme de la nuit qui, la veille, lui avait si bien caché la vue. Dans le monde de coton qui lui avait alors été présenté, il avait été commode d'ignorer le canal, mais à présent tout était beaucoup trop réel à son goût.

"Ah, Monsieur trouvez-moi bien ridicule, mais je crains de ne pouvoir."

Un enfant, voilà ce qu'il était !
Craintif et timoré.
Un enfant qui craignait l'eau au point qu'il n'osait descendre dans la barque qui allait bien sûr osciller et tenter de le jeter par dessus bord.
Le jeune prince se morigéna sévérement et se mordit l'intérieur de la joue avant de tendre la main vers l'aristocrate, espérant un appui. Puis, se rebellant contre sa phobie, il sauta dans la barque qui, comme prévu, se mit à tanguer et giter pour finalement le précipiter contre le corps de Luciano. Il étouffa un cri de panique quand le talon de sa botte glissa sur les planches mouillées lui faisant perdre un peu plus l'équilibre et se rattrapa au manteau de Luciano juste avant la chute
.

"Par Dieu ! Je hais tout ce qui navigue !"
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Mar 16 Jan - 0:25

Le spectacle qu’offrait Raffaele amusa grandement Luciano qui, par souci d’épargner l’orgueil de ce dernier, s’abstint de tout commentaire. Difficile cependant de ne pas être à la fois surpris et hilare devant la répugnance de son cadet à le rejoindre dans la barque. Bien sûr, le garçon avait clairement fait mention de son aversion pour les flots, mais être témoin de ces dires était tout à fait différent… et beaucoup plus distrayant. La scène lui évoquait celle d’un jour où les eaux étaient sorties de leur lit pour se répandre dans toute la ville. Un chat s’était alors retrouvé isolé sur un parapet, non loin de la demeure des di Lorio. Sans issue, il semblait douloureusement hésiter à s’aventurer dans l’onde obscure pour retourne au domicile de son maître. Par pitié, le jeune baron l’avait rescapé de la noyade, aux remontrances de sa gouvernante qui l’accusa d’éprouver plus de compassion pour les bêtes que les hommes.

C’était précisément cette expression de profond dégoût conjuguée à un déchirant dilemme qu’il pouvait à présent contempler sur les traits de son compagnon. Un sourire retroussa ses lèvres. Il avait toujours affectionné les fauves dont il préférait la grâce majestueuse à la loyauté aveugle des cabots. Leur caractère affranchi, câlin au moment opportun, s’accordait mieux au sien. Il ne commettrait toutefois pas l’erreur d’oublier les griffes et les crocs de son protégé qui, à n’en pas douter, savait en user à bon escient. L'élancement dans sa main le lui rappelait avec acuité.

Le jeune homme continuait de renâcler, faisant douter à l’aristocrate qu’il ne parvienne à surmonter ses craintes. Plus égayé que contrarié par ces réticences, il s’apprêtait à lui proposer de marcher plutôt que d’emprunter la voie des mers, quand Raffaele bondit à pieds joints dans l’embarcation. Réprimant une exclamation de surprise, son pied recula instinctivement pour ne pas lui faire perdre l’équilibre alors que l’inconscient s’accrochait aux pans de son manteau. Une main enserrant sa taille tandis que la seconde se nouait autour de ses épaules dans une étreinte aussi agréable qu’inattendue, le noble retint le jeune homme immobile pendant quelques instants, dans l’attente que la gondolecesse de tanguer aussi dangereusement.

« Ne recommencez plus jamais pareille folie, » lâcha-t-il dans un souffle, à l’oreille de l’éphèbe contre lui.

Il relâcha la respiration qu’il avait inconsciemment retenue, levant les yeux au ciel. Derrière eux, un Giacomo furieux grommelait une série de jurons colorés contre ce passager bien trop turbulent. L’esquif n’était désormais plus agité que par le rythme régulier des flots, lui permettant de libérer le jouvenceau. Ses lèvres glissèrent contre une joue tendre jusqu’à ce que, lui faisant face, il puisse le dévisager avec une sévérité feinte.

« Du moins, pas lorsque je suis à bord. »

Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer qu’il ne commettrait aucun faux pas avant de prendre siège.

« Réalisez ce genre d’acrobaties sur les tables de n’importe quel caffé, mais retenez votre ardeur sur l’eau. Basculer dans le canal serait fort plus dommageable que s’écrouler sur le sol du Florian. »

Il tendit sa main vers son interlocuteur pour l’inviter à s’asseoir à son tour, mais cette fois avec plus de calme.

« Et maintenant… quelle destination indiquer à notre batelier? »
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Mar 16 Jan - 23:41

Il l'avait rattrapé.
Quand sa botte avait dérapé, juste après qu'il eut sauté dans la barque, le jeune prince avait vu l'eau du canal se rapprocher à grande vitesse. Il en avait presque senti l'avant-goût de vase et de pourriture nauséabonde. Mais les bras de l'aristocrate, en se refermant sur lui, lui épargnèrent l'horreur de la chute. Il resta un instant immobile, se tenant contre le corps solide de l'homme. Ses paupières cillèrent tandis qu'il respirait l'odeur masculine qui se dégageait du manteau auquel il était accroché et que la bouche de l'aristocrate effleurait sa joue. Puis Luciano lui permit de reculer et il se détacha lentement, abandonnant comme à regret le pan de la cape serrée entre ses doigts
.

"Je vous remercie de m'avoir épargné le ridicule d'une chute et vraisemblablement le choléra, la peste ou je ne sais encore quelles joyeusetés que doit généreusement prodiguer le contact de cette eau."

Son sourire ne revint totalement que lorsqu'il s'assit sous l'abri de toile. Sécurité toute relative, mais tout était mieux que de se tenir debout en équilibre précaire. Déjà, le batelier détachait son embarcation et s'éloignait du quai.

"Et je vous jure bien de jamais recommencer cette expérience..." La malice fit briller son regard "à moins que vous ne fussiez à bord pour me retenir encore."

La barque fit mouvement pour s'aligner dans le sens du courant et le roulis ainsi occasionné le fit s'accrocher au montant de l'abri. Son sourire se tordit et il tenta de se concentrer sur la pointe de ses bottes. Ne pas se donner en spectacle, il en avait assez fait, même si à présent l'abus de Brunello lui apparaissait beaucoup moins drôle.
Mais Luciano lui parlait et ne pas lui faire face aurait été disgracieux. Raffaele releva donc un visage un peu pali mais qui s'efforçait de rien laisser paraître de l'inconfort dans lequel il se trouvait pour donner l'adresse à laquelle il avait à peine eu le temps de réflechir. Il se souvint d'une ruelle assez proche du Palais Grazziano dans laquelle il avait une première fois demandé son chemin et en avait noté le nom comme point de repère. Il lui vint à l'esprit que de la Place St Marc où il se trouvait à présent, il serait bien en peine de la retrouver. Ce fut donc avec un regard clair et sans hésitation qu'il en donna le nom
.

"Si cela ne vous déroute pas trop, je vous serais reconnaissant de me déposer Calle Trevisi."

Il recula un peu sur le siège de bois recouvert de velours pour ne plus voir le canal.

"Pour ce qui est d'escalader les tables, il est rare que je me livre à ce genre d'excentricités mais... Voyez-vous on retenait une chose qui m'appartenait et que je tenais à reprendre. J'aurais usé de moyens moins extrèmes si on m'en avait laissé la possibilité, mais j'avais affaire à un homme résigné à ne point me céder."
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Mer 17 Jan - 5:48

Confortablement adossé contre le dossier d’un vermeil sombre, l’aristocrate tout à fait à ses aises formait un contraste frappant avec son compagnon au teint légèrement blafard. Bien entendu, avoir été dans la Ville des Eaux lui conférait un avantage indéniable, mais la répulsion du garçon pour les flots semblait trop profondément ancrée en lui pour s’estomper avec l’habitude. Luciano ne savait s’il pouvait attribuer cette amabilité soudaine à l’incommodité de son interlocuteur, mais il devait s’admettre agréablement surpris. La conversation du Florian avait tenu du duel – au départ quasi-amical, plus emporté par la suite – mais c’était sur un tout autre ton que leur échange se poursuivait. Était-ce le prix pour avoir remporté la première manche? La partie était très loin d’être terminée et il était absolument certain que Raffaele était loin d’avoir épuisé toutes ses ressources. Mettre ces bonnes dispositions sur le compte de l’alcool ou du mal de mer était par trop facile. Il avait pu prendre conscience de la volonté impitoyable de son cadet, sa main tailladée pouvait en témoigner, cela aurait été sottise que de croire que celui-ci ne commettrait aucune tentative pour récupérer sa possession.

« Vous n’avez pas à me remercier, Monsieur. J’aurais été un piètre guide que de vous laisser affronter seul les périls dont foisonne Venise. »

Encore une fois, sa question n’avait pas été posée sans arrière-pensée. Le lieu de résidence du jeune homme aurait pu en révéler plus sur son identité, plus du moins que le nom étonnamment peu influent qu’il avait décliné. Malheureusement, à l’exception d’un cercle de jeu, le noble ne put se remémorer aucune demeure ou établissement notable sur la Calle Trevisi. Il était possible que son arrivée récente dans la Sérénissime le prive de renseignements qui auraient pu lui permettre d’élucider le mystère du blond éphèbe. Tant qu’il ne serait en mesure de s’entretenir avec ses informateurs, il lui faudrait porter foi dans les dires de l’adroit Monsieur Scaligeri.

Vérifiant d’un coup d’œil que le gondolier ait pris connaissance de leur destination, il en revint rapidement au jouvenceau, à présent calé contre son siège.

« Après tous vos hauts faits, il serait malvenu d’être dérouté par une aussi simple demande, de surcroît, formulée avec tant de courtoisie... Si vous n’avez point eu le loisir de parcourir la Calle Trevisi, sachez qu’un cercle de jeu réputé y est établi depuis plusieurs années. Outre la compagnie de galantes ou une promenade dans le quartier de la Bouche d’Ombre, c’est le moyen de sûr de délester votre bourse. Peut-être aurais-je l’honneur de vous y croiser? »

Il sourit au récit étrangement familier de son interlocuteur, flatté d’avoir réussi à le pousser à de pareils éclats. Si tel était le nouveau jeu de son protégé, il y prendrait part avec la réserve qui ne lui faisait d’ordinaire pas défaut. Sottise que de ne pas se défier d’un rival qui vient à peine de s’incliner. Trop d’hommes s’étaient laissés berner par les flagorneries du vaincu qui vengerait sous peu son honneur par un coup de poignard dans un dos tourné.

« La valeur de cet homme n’aurait-elle pas été amoindrie s’il vous avait cédé aisément? Agir autrement qu’en vous opposant résistance aurait été un affront à l’adversaire de qualité que vous représentiez. Il s’était sûrement promis de ne pas fléchir afin de se prouver digne de vous et gagner votre estime, un bien plus précieux que n’importe quel ruban. »

D'un mouvement lent, il entrouvrit son manteau pour découvrir le fameux lien de soie, s'échappant de la poche de sa culotte. L'acquérir avait été des plus ardus. Il se montrerait encore plus difficile lorsque viendrait le temps de le rendre.

« Je croyais qu’à tout avoir sans effort, on perdait le goût de ce que l’on reçoit. »
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Raffaele di Grazziano
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Dim 21 Jan - 0:08

Le regard fixé sur le visage de l'aristocrate, à l'abri de la toile lui rendant le canal invisible, Raffaele pouvait respirer plus calmement. Peu à peu, il se détendit et si le roulis était toujours perceptible qui crispait sa main sur le montant de bois, les couleurs revenaient peu à peu sur son visage.

"Un bal et maintenant un cercle de jeu ? Vous me gâtez Monsieur di Lorio. Il se peut qu'à vous fréquenter, je trouve plus de charme à cette cité que je ne m'y attendais à premiere vue. Jouez-vous vous-même ou êtes-vous seulement amusé par l'observation des joueurs et par ce que l'on trouve de distractions étonnantes dans ce genre de lieux ?"

A regarder Luciano, le jeune prince avait du mal à l'imaginer victime de la fièvre qui s'emparait des habitués des cercles de jeu. Un homme de sa détermination ne devait certainement pas s'exposer au hasard. Son oeil pétilla à l'évocation de l'affrontement qui les avait opposés au Florian. Le ruban lentement offert comme appat attira son regard qui se troubla. Il aurait été tenté de s'essayer à le reprendre mais sa main crispée le faisait souffrir et il n'était pas disposé à perdre la partie par la faute d'une si petite blessure.

"Quant à mon estime. Il est rare que je l'accorde."

Certes les mots, assortis du regard par en dessous qui les accompagnait, pouvaient avoir quelque chose d'offensant malgré le ton doux sur lequel ils avaient été énoncés. Mais Raffaele n'avait pas pour habitude de flatter ses interlocuteurs, qu'ils lui fussent agréables ou pas. Et Luciano n'échapperait pas aux piques qu'il déciderait de lancer ; qu'elles soient acérées ou non dépendait de nombre de facteurs différents dont l'humeur du jeune prince. Et son humeur à cet instant précis était fortement dégradée par les conditions du voyage.

La barque cependant se rapprochait du quai. Etaient-ils déjà arrivés à destination ? Il n'avait aucune idée de la rapidité de ce mode de transport ni de la distance qui séparait la Place St Marc de la Calle Trevisi.
Le jeune prince eut un soupir de soulagement quand l'embarcation se rangea lentement le long de la rive pour enfin s'immobiliser. Il se pencha en avant pour mieux voir où ils se trouvaient
.

"Sommes-nous arrivés ?"

Il n'osa pas se lever et préféra attendre la réponse à sa question plutôt que de risquer de glisser à nouveau sur les planches humides du petit bateau.

[Calle Trevisi]
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Luciano di Lorio
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Jeu 1 Fév - 13:42

La proposition d’emprunter une embarcation munie d’un toit avait été judicieuse puisque déjà, Raffaele, privé de la vision des eaux mouvantes, semblait-il se porter mieux. Considérant le nombre de fois où le serveur avait resservi son compagnon, Luciano avait craint quelques débordements des moins agréables de sa part. Le charme indéniable du jouvenceau en aurait été inévitablement amoindri, le noble ne se sentant pas d’humeur à essuyer plus de ses épanchements. Si renverser une table dans un café bondé lui paraissait toujours acceptable, il ne faisait pas preuve de la même indulgence envers d’autres gestes, aussi excusables soient-ils.

« Je dois admettre qu’il me plaît de voir des fortunes s’écrouler sous mes yeux en l’espace de quelques instants. On en apprend également beaucoup en observant un homme devant sa main, tout particulièrement ceux passés maîtres dans l’art de la tromperie. Je ne joue moi-même que lorsque les mises sont assez élevées pour que je prenne part à la partie. Il n’y a aucun plaisir lorsque les gains comme les pertes ne sont point importantes pour chaque parti. »

Loin de se laisser désarçonner par la réplique frisant l’impudence de son interlocuteur, il lui répondit, son habituel sourire complaisant aux lèvres :

« Ce ne sera donc qu’un plus grand honneur que de l’acquérir, Monsieur Scaligeri. »

Ses doigts s’enroulèrent délicatement autour du poignet fin du jeune homme pour inspecter la paume blessée. Quelle paire de chiffonniers formaient-ils avec leurs mains ensanglantées! Ses visées épicuriennes ne seraient pas entravées par cette infirmité temporaire, leur inventivité respective palliant probablement à ce léger contretemps.

« Si ni le vin, ni le périple en gondole et ni ma garde bienveillante n’arrivent à soulager votre mal, veillez à rendre visite au successeur de Maître Trevisano, un certain Barrozi, si ma mémoire est bonne. »

Sa mémoire lui faisait rarement défaut, certainement parce qu’il l’avait exercé sans cesse dans ses jeux mondains d’ouï-dire et de paroles répétées à voix basse. Il lui aurait de toute façon été difficile d’oublier ce fossile, disciple de Gargantua qui, à lui seul, aurait pu faire vivre le Caffé Florian. Une moue de dégoût retroussa ses lèvres à l’évocation de cette figure avinée, toujours trop proche, susurrant des perfidies de toute sorte. Sa disparition dans de malencontreuses circonstances avait été une véritable bénédiction pour la ville et l’aristocrate ne regrettait nullement son ancien médecin, souvent par trop inquisiteur.

« Sans doute que feu Maître Trevisano aurait été ravi de vous avoir comme patient… et sans doute que cet enthousiasme n’aurait pas été réciproque. Notre bon praticien était de ces individus qui attirent les accidents regrettables de par leur prévenance à assurer le bien-être de leur entourage. »

Un coup d’œil lancé hors de l’abri lui permit de constater que leur croisière touchait à sa fin, l’interrogation pleine d’espoirs de son compagnon le lui confirmant. Posant une main contre l’épaule de son cadet pour lui indiquer de se montrer patient, il attendit que la barque ait été bien amarrée pour se relever et avancer jusqu’à la proue.

« Cette fois-ci, ne sautez surtout pas, » le prévint-il, se remémorant la chute dans le canal qui avait failli se produire par son empressement à le rejoindre dans le bateau.

Revenu sur la terre ferme, il se tourna vers l’éphèbe attentif, lui tendant sa main valide pour lui assurer une prise solide. Raffaele avait réalisé l’effort louable de la poursuivre la traversée sans plus s’agiter, ne lui restait qu’un pas à franchir pour que se terminent ses supplices.

[Calle Trevisi]
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Brunilde Gurrieri
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Jeu 31 Mai - 20:35

[Premier post]

Un haut ciel strié de raies blanchâtres pour célébrer son jour de sortie, le premier qu'elle s'était accordé sans être soumise à la moindre contrainte. Brunilde, dont quelques mèches brunes bataillaient au gré du vent, sentait se heurter sur son visage la délicieuse effervescence qu'était celle de Saint-Marc. Elle gesticulait sans arrêt, causant un large ballottement de la gondole dans laquelle elle se trouvait, ce qui suscitait, au passage, une grande inquiétude chez Linda, sa jeune servante à la chevelure bouclée et flamboyante. Nonobstant les geignements de cette dernière, Brunilde, emmitouflée dans une mante qui arborait une subtile teinte verte, témoignait de son excitation par d'autres mouvements brusques, les sourcils haussés d'admiration. Elle frétillait d'impatience que de sentir ses souliers marteler le sol de cette superbe rive, sol qu'elle n'avait jamais battu auparavant, ou si peu. Elle n'en avait du moins aucun souvenir. C'est d'ailleurs en voyant celui-ci s'approcher que la Comtesse daigna enfin mettre un terme à son agitation enfantine, grisée de sentir le bois de la barque se heurter contre la pierre qui supporterait bientôt son poids. Ses yeux s'éclairèrent, et un hurlement silencieux mourut au fond de sa gorge. Malhabilement, elle se redressa, prenant tout de même garde à ne pas laisser tomber son ombrelle dans son élan de maladresse, alors que le gondolier, déjà sur la terre ferme, lui présentait une main puissante et assurée.

« Ma Dame ! Votre canne ! »

Remarque quelque peu tardive de la part de sa servante, car Brunilde s'était déjà emparée de la poigne du jeune homme, pour poser son pied sur le bord de la barque et enfin gagner la rive. Le gondolier grimaça, Linda, ayant de justesse échappé à la baignade mortelle, se redressait tant bien que mal, canne en main. Parce que cela n'avait rien de nouveau, la Comtesse, aussi charmante fut-elle, ne parvint jamais, et ceci durant vingt-quatre ans, à sortir convenablement d'une gondole, manquant à chaque fois de la renverser, elle, ainsi que ses passagers.

Machinalement, Brunilde abandonna quelques pièces au gondolier, qui s'avérait, visiblement, plus qu'impatient de repartir en compagnie d'autres clients, tandis qu'elle priait sa servante de se hâter. Linda rejoignit sa maîtresse sans tarder, qui lui pris aussitôt la canne des mains, sans manquer de la gratifier d'un vague « merci ». La servante semblait sceptique, il arrivait toujours la même chose lorsqu'il s'agissait d'emprunter une gondole, et qui savait quelle allait être la fois de trop ! La Comtesse Gurrieri, en opposition à la majorité de la gent féminine, ne possédait pas cette aisance, elle n'avait pas la grâce des mouvements. Sans conteste une participation indiscrète et maladroite du reste du corps qui lui avait fait défaut jusque là, mais Brunilde, en bonne femme désinvolte qu'elle était, n'y attachait pas la moindre importance.

Pressant fermement l'extrémité de sa canne entre ses doigts, la Comtesse, ses yeux clos, leva le bout du nez, langoureusement bercée par la joie du triomphe et de la liberté...


« Vous savez, Linda... », commença t-elle, « ... Je suis fort aise du départ de Monsieur. Nous ne sortions que très peu lorsqu'il était présent, n'est-ce pas ? »

« Oui, ma Dame. », s'enquit la servante, davantage préoccupée d'approuver sa maîtresse, plutôt que de partager ses pensées. Elle perçut d'ailleurs un « cela était peut-être mieux, après tout », mais elle ne chercha pas à comprendre la signification de ces paroles et emboîta le pas à sa maîtresse, qui venait tout juste d'engager la marche. Les yeux éclatants de la Comtesse se mirent à fureter à droite et à gauche, alors qu’elle avançait sans prendre garde à bousculer les gens (ils n’avaient qu’à s’écarter à son passage, que diantre !). Mais cette précipitation eut vite fait de séparer Brunilde et Linda, qui, désormais loin derrière, demandait aux passants s'ils n'avaient pas, par hasard, aperçu sa maîtresse dans la cohue.

« Non, vraiment, quelle idée pour un homme d'être aussi répugnant ! »

Brunilde, à présent éloignée de l'agitation et persuadée qu'elle était écoutée, perpétuait son monologue, alors qu'elle longeait la façade arrière du Palais des Doges. Le rouge lui montait déjà aux joues, essoufflée par sa course, elle, femme comprimée dans son corset qu'elle était.

« Linda, m'écoutez-vous ? »

La Comtesse se retourna vivement, pour ne tomber que sur quelques personnes, mais nullement celle qu'elle cherchait. Une moue boudeuse se dessina sur son visage, contrariée de ne pas avoir été suivie par sa servante. Sans chercher à le réprimer, un long soupir franchit la limite de ses lèvres, alors qu'elle posait son regard sur une petite marche non loin de là. Elle s'y rendit d'un pas lourd, et s'affala littéralement dessus, l'épaule gauche tombante, mais la droite soutenant toujours le poids de l'ombrelle.

*Allons, un peu de repos ne fait jamais de mal...*

Et ce fut à cet instant que la Comtesse bailla en toute élégance, sans chercher à masquer sa parfaite dentition d'une main ou quoi que ce soit d'autre.


Dernière édition par le Sam 2 Juin - 20:28, édité 1 fois
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Sam 2 Juin - 16:28

[La Maison du Médecin - Etage Inférieur - Le Salon-Bibliothèque]

Alors qu’il marchait avec vivacité, le musicien s’était adonné à l’une de ses activités préférées, après la rêvasserie : la contemplation discrète des visages féminins. Il aimait passer en coup de vent à côté d’une Dame ou d’une souillon aux traits plutôt avantageux, ne se donnant qu’un coup d’œil pour la cerner, puis reconstruire l’image dans son esprit pendant que la créature en question s’éloignait.

Délaissant les nobles guindées et les bourgeoises surchargées de bijoux, il s’attarda sur des visages que beaucoup trouveraient banals, et dans lesquels dormaient une beauté insoupçonnée, la beauté de la personne comme tout le monde et possédant une petite pointe de charme qui faisait tout de même la différence. Le commun était souvent plus charmant que le royal et le hautain, plus direct, plus naturel. Ce qui ne l’empêchait bien entendu pas de tomber régulièrement sous la coupe d’un port de reine.

Il rencontra plusieurs minois charmants, un visage affolant et une figure ensorcelante. Pour s’arrêter sur une incongruité. Généralement, une beauté sans pareil savait lui faire tourner la tête plus que de coutume, pouvait l’obliger à la suivre du regard quelque temps, mais il ne s’arrêtait que rarement. Il n’aimait pas aborder les femmes, et préférait être présenté à elles. Mais, là, c’était différent.

La dame était belle, cela ne faisait aucun doute. Elle était noble, ceci très certainement, au vu de ses vêtements. Et se comportait d’une manière qui ne faisait pas vraiment honneur à son rang. Il la vit s’abattre sur la marche avec une délicatesse très contestable, avant de bailler sans politesse.

La femme semblait avoir perdu quelqu’un, à ce qu’il pouvait en juger.

Chevelure brune aux reflets roux, bien. Jolie… non, très jolie nuque. Oui, parce qu’enfin, une belle nuque, il n’y avait que cela de vrai. Poitrine discrète, bien. Les plantureuses étaient ennuyeuses au lit, cela n’était pas mignon et faisait des mouvements qui déconcentraient par trop. Lèvres pulpeuses à souhait, teint frais, parfait, parfait. Taille séduisante. Petitesse bien dessinée. Il aurait pu l’intégrer comme une autre à son petit jeu. Mais non.

Tout cela, tout ce joli était contrebalancé par la manière lourdaude dont la dame s’était affalée sur la marche. Elle était redevenue un objet de curiosité et non d’intérêt mâle par ce simple état de fait. Et pourtant, ce fut cela même qui le poussa à s’arrêter, au lieu de garder son visage en tête en continuant de marcher, comme à son habitude. C’était la noble aux manières étranges qui l’intéressait maintenant.

Il resta à l’écart de la jeune dame, s’arrangeant pour l’observer sans en avoir l’air, comme un promeneur fourbu qui s’arrête quelques instants pour souffler. Il s’autorisait quelques coups d’œil très discrets vers elle de temps en temps. Juste par curiosité, il avait envie d’en voir plus sur cette dame sans manières.
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Brunilde Gurrieri
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MessageSujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges   Sam 2 Juin - 20:36

Brunilde avait laissé sa canne rouler à côté d'elle, plus qu'ennuyée par la situation. Non pas qu'une solitude de courte durée l'eût dérangée, bien au contraire, mais le simple fait de savoir sa servante seule -et probablement en train de la chercher- suffisait à perturber son monde de jeune originale. Ses yeux, d'abord comme fous, s'étaient progressivement ternis pour venir se fixer sur le bout rond de ses souliers, qu'elle agitait nonchalamment, leur accordant alors un intérêt inusité.

« Ma chère, trop chère Linda... »

La Comtesse saisit l'arête de son nez entre son pouce et son index, agitant la tête, signe que l'agacement commençait sérieusement à la gagner. Elle mâchouillait farouchement l'intérieur de sa joue, transformant sa bouche en une perle bien ronde et rosée, tandis que ses paupières papillonnaient frénétiquement, témoignant de sa réflexion sur l'attitude à adopter. Brunilde conserva cette position durant quelques minutes, mais le soleil mourait déjà sur la lagune, et la peau assombrie de la Comtesse la rappela à l'ordre. Car loin d'elle l'idée de prendre racine sur cette marche, aussi se redressa-t-elle brusquement, s'emparant de sa canne, sur laquelle elle ne tarda pas à s'appuyer pour retrouver un certain équilibre. Les deux mains occupées, ce fut à cet instant là qu'elle regretta amèrement l'absence de Linda, alors que son regard se posait sur le bas froissé de sa mante. Voyez-vous, la jeune femme l'aurait volontiers lissé... Juste un peu. S'imposa à elle un cruel dilemme : déposer son ombrelle ainsi que sa canne contre un mur dans le but de se redonner de l'allure, ou ne rien déposer du tout et faire fi des éventuels regards dédaigneux qu'on lui adresserait alors, en la voyant ainsi vêtue. Fidèle à elle-même, Brunilde opta pour la seconde solution, nullement préoccupée par ce que quelques passants inconnus penseraient de sa personne. Ou presque. La Comtesse ne savait pas si celui-ci était inconnu, mais une chose restait sûre, elle se demanda s'il l'avait aperçue dans son attitude relâchée. Trop éloignée pour correctement le détailler et éventuellement le reconnaître, elle ne discerna que la grande taille de cet homme, ainsi que sa silhouette élancée. Peut-être serait-il en mesure de la renseigner sur Linda ?

Sans plus attendre, Brunilde s'avança vers lui, aussi rapidement que ses jambes le lui permirent, remarquant au passage que la figure de l'homme ne lui était aucunement familière. Depuis le temps qu'il se trouvait là, il ne semblait pas avoir remarqué la Comtesse. Et à bien y réfléchir, il avait fallu un bon moment à cette dernière pour enfin se rendre compte de sa présence. Enfin soit, il était temps de causer.

Brunilde s'éclaircit la gorge :


« Pardonnez-moi, monsieur, et permettez que je vous dérange à l'ombre de quelques minutes. Je cherche ma servante, malencontreusement égarée dans la foule. Une jeune rousse à la chevelure bouclée, plus grande que moi, aux yeux plutôt clairs et certainement affolée de ne plus me trouver. Si par hasard vous l'auriez aperçue... »

La jeune femme, après un regard jeté à droite et à gauche, afin de voir si sa servante n'était pas apparue par quelque miracle que ce soit, reporta son attention sur l'homme et ébaucha un faible sourire, probablement inspiré par un désir de courtoisie -ou tout simplement par l'élégant physique de cet inconnu- , attendant patiemment sa réponse.
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