| | Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges | |
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Danilo della Lonza Gentilhomme - Ca'Adorasti

Inscrit le : 16 Déc 2006 Messages : 92
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Lun 4 Juin - 17:39 | |
| Eh bien, eh bien, cela ne s’arrangeait visiblement pas. La dame lui rappelait étrangement le comportement des petites filles de famille bourgeoise qui fouillent dans les vêtements de leur mère et jouent aux duchesses, aux baronnes aux princesses, aux vicomtesses, mais tout de même plus souvent aux princesses. Comme s’il lui manquait cette grâce qui ne s’acquiert qu’avec l’âge, qui commence à poindre chez les filles de bonne condition vers les dix ou les douze ans.
N’aurait été son accoutrement, il n’aurait sans doute pas tiqué sur ses manières sensiblement peu aériennes. Chez une fille du cru, cela aurait même pu lui plaire, de manière passagère. Mais la mise noble de la dame jurait par trop. Tiens, cela aurait été amusant de l’entendre parler. Pour voir où en étaient ses manières verbales.
Oh, mais elle le regardait. Il fit comme s’il ne l’avait pas vue, tant qu’elle ne s’approcha pas. Ce que finalement, elle fit -sans avoir remis son vêtement en état, d’ailleurs- pour son plus grand plaisir.
*A l’ombre de quelques minutes ? Allons bon, le temps se transforme déjà en pins parasols. L’entretien commence fort bien. *
Ainsi donc, il avait vu juste. Elle avait bien perdu quelqu’un. Sa servante. Celle qui aurait dû remettre son vêtement en forme, sans doute. Une jeune et grande rousse à la chevelure bouclée et aux yeux clairs… Comment pouvait-on perdre ce genre de personne ? Cela ne se faisait pas, enfin. Sauf s’il s’agissait de laiderons idiots, bien évidemment. Mais dans ce cas là on ne les cherchait pas, après. A la rigueur, on les fuyait.
S’il avait croisé une telle personne, nul doute qu’elle lui serait restée à l’esprit.
Il répondit doucement au sourire discret -d’ailleurs assez mignon, moins décalé que sa conduite précédente- de la dame, se carra un peu plus sur sa canne, et prit la parole d’un ton doux et chaud :
« Je crains de ne pouvoir vous renseigner, ma Dame. Je doute d’avoir croisé la personne que vous évoquez. »
Il changea doucement la position de sa main gantée sur le pommeau d’argent. « Détrompez-moi si je fais fausse route, mais vous me semblez quelque peu perdue. Ne pouvez-vous pas simplement rentrer chez vous et attendre là-bas que votre servante vous rejoigne, plutôt que de la chercher ainsi dans les rues de la Sérénissime ? Le soir tombe déjà… »
Petit sourire charmeur.
« Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, ce serait avec grand plaisir. »
*Et beaucoup d’amusement, sans doutes* _________________ L'amour et la haine forgent l'Homme, le déchirent et le perdent |
|  | | Linda Gi Invité
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Lun 4 Juin - 22:04 | |
| [Premier post]
Soudainement, Linda ne vit plus sa Comtesse. Il fallut qu'une famille lui passât sous le nez pour qu'elle la perdît de vue ; n'eût-elle pas révassé un court instant avant, sans doute n'eût-elle pas été si loin derrière ensuite. Affolée de cette perte, la jeune servante se mit à questionner tous les passants : « Auriez-vous vu une dame, plus petite que moi, brune, avec une ombrelle et les cheveux d'un seul côté du cou ?! » Certains l'ignorèrent simplement, d'autres lui répondirent sincèrement qu'ils ne savaient pas, et des derniers l'insultèrent, savamment ou pas, les pires la traitant de « vulgaire souillon », certainement du fait qu'elle était des plus échevelées et ne portait pas le moindre bijou, rien d'autre n'ayant pu mieux justifier cette insulte : en effet, elle portait des vêtements propres – une robe bleue aux épaules dénudées, entre autres – et était elle-même propre !
*Ma Dame, ma Dame...*
« A quoi donc pensiez-vous ?! », miaula-t-elle toute seule, alors qu'elle remontait un peu plus la rue. Ses mains la rendaient mal à l'aise : elles n'avaient de cesse de s'agiter, convulsées par cette déception, cette colère envers la nonchalance de sa maîtresse, – non point qu'elle la détestait totalement, mais il fallait parfois l'admettre comme étant des plus ennuyeuses ! – tant et si bien que Linda, comme à son habitude, s'en tritura sa tignasse écarlate, la décoiffant plus qu'elle ne l'était alors.
Tandis qu'elle se faisait quelques ridules autour des lèvres à force de grimacer, Linda ne vit pas la paire de dames qui arrivait vers elle, bavardant, et en percuta une de plein fouet ; elle en tomba sur les fesses (là où l'autre fut rattrapée par sa compagne) et sous les jurons de sa victime. Rouge comme le crépuscule, elle se releva mollement, épousseta sa robe et balbutia, ses doigts enlacés :
« Veuillez m'excuser, mesdames, je... — Vous allez bien ?, s'enquit celle qui n'avait rien subi. Vous êtes toute pâle... — Je... je cherche ma maîtresse. U-une petite dame, de votre taille (elle indiqua celle qu'elle venait de bousculer), vêtue de vert, et... et... — Nous avons croisé une dame qui pestait seule..., commença-t-elle en lançant un regard amusée à son amie, peut-être était-ce votre maîtresse ? » Les yeux de Linda s'agrandirent brutalement, et son sourire revint presque, boutant hors de son visage ces ridules qui s'y étaient logées. « Elle est un peu plus loin, par là, allez-y ! — Mille fois merci, mesdames ! Encore désolée ! » Quoi qu'elles dirent ensuite, elle ne l'entendit pas : les mains relevant ses jupons, elle était partie de suite au pas de course.
*À nous deux !*
Linda ne s'arrêta que lorsqu'elle vit, à quelques dizaines de pieds d'elle, sa Dame en compagnie d'un géant d'homme, de noir vêtu, appuyé sur une canne. Intriguée, elle s'approcha – non plus en courant, mais en pressant tout de même – et, une fois un peu plus près, elle put discerner le visage aimable de l'homme ; au moins, elle se rassura qu'il ne fût pas une espèce de gredin, quoiqu'elle eût bien sûr entendu parler de nombreux vilains charismatiques ou, au pire, aimables.
*Curieux bonhomme, tout de même, ce grand gaillard ! Je me demande ce qu'il peut bien lui vouloir, à ma Dame...*
À moins de quatre pieds, les sourcils froncés, Linda s'écria : « Ma Dame ! » suffisamment fort pour que celle-ci se détournât de l'objet de son attention – à savoir cet homme étrange – et la regardât d'un air surpris, mais enchanté. Néanmoins, à Linda de continuer : « Je me suis fait un sang d'encre ! Vous auriez pu faire attention ! », ignorant l'inconnu de la plus belle des manières qui soit. |
|  | | Brunilde Gurrieri Comtesse - Ca'Adorasti

Inscrit le : 30 Mai 2007 Messages : 53
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Mar 5 Juin - 5:00 | |
| Les secondes qui s'écoulèrent, avant qu'un sourire ne vînt ponctuer le visage de l'inconnu, parurent être une éternité pour la Comtesse. Son regard s'accrochait désespérément à cette bouche qu'elle rêvait de voir ouverte, pour en entendre s'échapper une réponse, positive au possible, si bien qu'elle ne releva pas le charme dont étaient munies ses lèvres. La voix qui retentit ensuite eut bien fait d'être suavement voilée, sans quoi Brunilde se serait probablement abandonnée à une mine renfrognée, contrariée de n'avoir obtenu aucune information sur sa servante égarée. Ce qu'elle retint de la tirade suivante ? Des bribes. La Comtesse avait posé sur l'homme un regard empreint d'une profonde réflexion et ce fut inconsciemment qu'elle reconstitua ses paroles, du moins approximativement.
« Perdue ? Non voyons, ma servante l'est, mais pas moi ! »
Brunilde s'agita, offrant de temps à autre la vue de son profil à son interlocuteur : elle cherchait toujours sa chère Linda, mais ne cessait pas pour autant de causer. Les sourcils froncés concomitant à un front raviné, elle poursuivit :
« Et sachez qu'il serait irrecevable, aussi bien pour ma servante que pour moi, de nous séparer de quelque façon que ce soit pour rejoindre notre résidence, notamment suite à une mésaventure aussi regrettable que celle-ci. »
Elle eut bien envie de se gratter l'arrière du crâne. Une voix lui susurrait prudemment à l'oreille que l'homme en face d'elle n'était, de prime abord, qu'animé par une simple bonne volonté. En l'occurrence, elle ne pouvait se résoudre à ne pas saluer cette dernière. Rapidement, son visage fut vierge de tout stigmate de la contrariété, pour laisser place à un second sourire, cette fois davantage ancré dans ses traits. Cette aisance à changer d'expression comme de chemise aurait pu paraître déconcertante, mais une fois n'était pas coutume, la Comtesse aimait dévoiler plusieurs de ses incertaines facettes, et ceci souvent dans un laps de temps très court.
Ainsi, sa voix délicate se mit en devoir d'apaiser quelque impression de colère :
« Enfin... Je me montre bien désagréable à votre égard, monsieur. Peut-être pourriez-vous en ef... »
Mais une puissante apostrophe balaya subitement toutes les formulations bienveillantes destinées à l'interlocuteur de Brunilde. Prestement, elle fit volte-face et accueillit -certes de loin, mais tout de même- sa servante d'une mine ravie, agréablement surprise que celle-ci l'eût finalement retrouvée. Déjà, une lueur d'indicible folie, peut-être enfantine, tournoyait dans son regard à la vue de Linda et de sa farouche chevelure qui la caractérisait si bien, et alors que la Comtesse se pensait libre d'enchaîner sur ces retrouvailles, elle ne put que rester immobile, bouche ouverte, par ailleurs frustrée de n'avoir pu laisser échapper le moindre son. Les sourcils haut perchés sur son front, Brunilde se contenta de subir le sermon de sa servante, ne trouvant pas la force, ni le désir, d'un instant la contredire. Seulement lorsque cette dernière eut terminé, l'ont put voir la bouche de la Comtesse se refermer, pour ne laisser apparaître qu'une mince fente noire. A vrai dire, il s'agissait de regarder un peu plus haut. Peut-être son nez ? Non, ses yeux. Légèrement plissés, ils scrutaient Linda d'une malice presque fauve ; malice qui s'était manifestée à l'insu de l'homme, alors dans le dos de la Comtesse.
« L'art de se faufiler partout, très chère... Ou de tout bousculer sur son passage, enfin soit. Bien évidemment, des jambes de femmelette ne vous suffiront pas à suivre votre maîtresse, aujourd'hui grisée de la liberté qu'elle s'est vue at... Mais attendez un peu... »
Brunilde se maudit intérieurement d'avoir oublié sa présence, même pour un court moment. En une fraction de seconde, elle lui faisait déjà face, tapotant paisiblement l'extrémité de sa canne à l'aide de ses doigts.
« Ma chère amie, j'oubliais... Voici un monsieur dont je n'ai pas encore eu l'honneur de connaître le nom. »
La Comtesse adressa à l'inconnu un sourire engageant, avant d'inviter Linda, restée en retrait, à la rejoindre. Elle ne s'offusquait aucunement du caractère singulier de la situation et traîtait sa servante comme si elle eut été une vieille et agréable connaissance, qu'elle se serait plue à garder à ses côtés durant une vingtaine d'années, voire peut-être pour toujours ? Un nouveau sourire, cette fois peut-être évasif, alors qu'elle introduisait le seul objet de ses pensées :
« Et afin de suivre le bon exemple, monsieur, je vous présente Linda Ginesio, ma servante. Quant à moi... »
Elle marqua une courte pause, pour ensuite reprendre, en s'inclinant respectueusement :
« Je suis la Comtesse Brunilde Gurrieri. Enchantée. » _________________ J'ai fait un rêve... Un miroir dans l'eau... Un reflet étrange... Un envers dans l'endroit... Un contraire dans le pareil... Un jamais dans le toujours... Un adieu dans le bonjour... Une lumière dans l'ombre... J'ai vu un miroir, une frontière de glace, un envers dans le rêve... [E.] |
|  | | Danilo della Lonza Gentilhomme - Ca'Adorasti

Inscrit le : 16 Déc 2006 Messages : 92
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Jeu 7 Juin - 13:27 | |
| Agitée. Contrariée. La dame ne sembla pas de prime abord chercher l’amabilité. A vrai dire, elle semblait ne pas y penser, mais d’une manière naturelle, pas par omission volontaire. Bien sûr, le musicien se garda bien de s’en offusquer. D’ailleurs, grand bien lui en prit. Le revirement que son interlocutrice effectua alors valait son pesant d’or.
Elle avait dû se rendre compte qu’elle se montrait impolie, et venait de sauter d’une attitude à l’autre, l’expression soucieuse et légèrement courroucée laissant place à un visage des plus aimables. Il ne sut trop déterminer s’il était déçu qu’elle se montre aussi habile à changer de visage alors qu’il attendait plus de maladresse, ou si tout au contraire il lui en porter plus d’estime qu’il ne l’avait fait jusqu’à présent. Bah, ce n’était pas sur quelques mots qu’il pourrait bien cerner la jeune femme. Surtout si, comme elle semblait le lui montrait, elle pouvait changer d’humeur en un très court instant.
Elle reprit la parole, d’une manière beaucoup plus aimable. Pendant qu’elle parlait, Danilo aperçut quelque chose qui ressemblait fort à la description sommaire de la servante venir sur eux. Il n’eut pas le temps d’avertir son interlocutrice de l’arrivée, bien qu’il ait à moitié ouvert la bouche. La servante fut plus rapide, et apostropha sa maîtresse.
Pendant que les deux femmes échangeaient quelques mots, il la détailla avec discrétion, prenant tout son temps. C’était une belle femme, plutôt grande. La chevelure flamboyante en bataille lui donnait un aspect un peu fou, mais pas déplaisant du tout. Elle était habillée joliment, sa robe révélant des épaules des plus charmantes. Le musicien déplora seulement qu’elle n’ait pas les yeux bleus -le roux allait très bien avec une couleur marine teintant les iris.
Il n’aurait pas abordé sa maîtresse pour rien, somme toute. Il aurait déjà gagné une belle image pour sa collection personnelle.
« Danilo della Lonza, gentilhomme et claveciniste, pour vous servir, gentes dames. », répondit-il avec une légère courbette galante lorsque la dame le présenta sans pouvoir donner son nom.
La jeune femme présenta sa servante en premier lieu, ce qui ne manqua pas d’étonner le musicien. D’ailleurs, en y faisant un peu attention, il remarquait qu’elles ne se comportaient pas comme le font habituellement maîtres et serviteurs, il manquait de la distance et de la froideur dans leurs relations apparentes. Cela non plus n’était pas pour lui déplaire. C’était quelque peu ennuyeux, d’ailleurs, lui qui s’était persuadé qu’il y avait de quoi rire dans cette Brunilde. Certes, elle manquait beaucoup de grâce et avait tout de même dit eux phrases aux tournures quelque peu douteuses, mais au fond elle ne manquait pas d’intérêt. « Enchanté, Comtesse. Brunilde, dites-vous… Auriez-vous quelque origine française, par le plus grand des hasards ? »
Même s’il l’avait laissée pour Venise et qu’il ne comptait pas y retourner avant au moins quelques années, la France restait sa véritable patrie. Rencontrer des françaises ou des italiennes passées par la France lui faisait toujours grand plaisir. Tout indice abondant dans ce sens à propos d’un interlocuteur le pousserait certainement à s’enquérir de la sorte pendant encore longtemps.
« Si je puis vous être agréable de quelque manière, je suis votre serviteur. Je m’en allais chez moi pour me changer avant le bal de ce soir, mais je peux bien retarder cette tâche de quelques instants pour une rencontre aussi plaisante. » _________________ L'amour et la haine forgent l'Homme, le déchirent et le perdent |
|  | | Linda Gi Invité
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Sam 9 Juin - 0:41 | |
| La Comtesse, après quelque remontrance plus ou moins bien sentie, présenta Linda à l'inconnu – en fait un certain della Lonza pour lequel elle s'inclina galamment sans mot dire – puis se présenta elle-même. Alors qu'il dit quelques mots à l'attention de sa maîtresse – pourquoi diable un gentilhomme irait-il de toute façon s'adresser à une servante –, Linda restait immobile, n'osant que promener son regard ci et là, ne quittant plus d'une semelle la Comtesse. Elle se plut à imaginer cet homme jouer un bel air sur lequel elle aurait pu fredonner quelques paroles ; cela lui manquait un peu de ne plus entendre de musique ! La dernière fois ? Elle ne s'en souvenait guère : les derniers jours, les dernières semaines, furent éprouvants et certainement pas propices aux belles mélodies.
*Hélas, mille fois hélas...*
Baladant toujours ses yeux sur le décor, voilà que Linda tomba par hasard sur ceux de leur interlocuteur privilégié ; elle mit du coeur à essayer d'en percer le vouloir, la signification. Un oiseau ! Ce qui l'aida à fuir son regard soudainement passé de la Comtesse à elle. Le visage tout empli de chaleur, Linda plaignit en son coeur cette audace qu'elle avait de constamment fixer les personnes, ce sans qu'elle ne pût supporter l'être ! Un jour qu'elle avoua ceci à sa Dame, celle-ci s'en moqua, et la discussion n'alla jamais vraiment plus loin. Brutalement, le mot "bal" sonna : sans n'avoir écouté quoi que ce soit de leur conversation, Linda s'empressa de couper sa maîtresse pour lui murmurer qu'elles feraient mieux de se dépêcher de rentrer au Palais pour avoir le temps d'aller à la fameuse fête. |
|  | | Brunilde Gurrieri Comtesse - Ca'Adorasti

Inscrit le : 30 Mai 2007 Messages : 53
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Sam 9 Juin - 19:17 | |
| Gentilhomme... Claveciniste... Danilo della Lonza... Brunilde se surprit à s'attarder sur ce nom, plus qu'elle ne l'aurait fait avec n'importe quel autre, pour peu que celui-ci fût inconnu. Un nom qu'elle jura avoir entendu dans un passé plutôt lointain, du temps où son époux – en réalité, futur époux à cette époque, Brunilde ne dépassant pas les onze printemps, tandis que lui en comptait déjà vingt-six - lui pesait encore cruellement sur le dos, tout en fréquentant de nombreux salons, n'excluant pas ceux des autres villes d'Italie. Oui, doucement, son image se dessinait dans l'esprit de la Comtesse, lui et ses lèvres pâteuses, ce soir là imbibées d'alcool – traumatisme de petite fille, sans doute -, qui lui vantait les mérites d'un musicien... Dans quelle ville, déjà ? Elle ne put mettre le doigt dessus, mais sa certitude quant au prénom persistait, il s'agissait de ce même homme qui se tenait devant elle, du moins possédait-il le même nom et jouait-il du même instrument. Quant à savoir pourquoi ce nom-ci lui était resté ancré dans l'esprit... Oh, eh bien... Certainement son époux l'avait-il de nouveau évoqué dans les années qui suivirent.
Emportée par un élan de curiosité, la Comtesse, repoussant à plus tard les précisions sur ses propres origines, interrogea le gentilhomme avec enthousiasme :
« Claveciniste... Votre nom me rappelle un vague souvenir, je jurerais l'avoir déjà entendu. Jouiez-vous dans les salons, autrefois ? »
Brunilde, l'esprit ailleurs, ne soupçonnait pas que sa supposition pût susciter quelque interrogation. En effet, elle était à l'époque beaucoup trop jeune pour occuper ce genre de lieu. Encore que l'homme ne semblait guère très âgé non plus, seul son bouc le "trahissait ".
Puis, sa réflexion vint se poser sur ce prénom auquel elle répondait. Brunilde. Un sourire étira les lèvres de la Comtesse qui constatait avec amusement qu'elle n'en connaissait pas l'origine. Elle savait seulement qu'il demeurait totalement étranger à Venise, mais personne ne lui en avait jamais fait la remarque.
« Origine française ? », commença-t-elle. Son sourire s'élargit. « Nullement. »
La nuit à présent tombée, elle abaissa son ombrelle et un léger craquement émana de son coude ankylosé.
« Je suis née à Venise et n'ai jamais daigné la quitter. Néanmoins, il est fort possible que mon Père ait trouvé l'inspiration lors d'un voyage... Pourquoi pas en France. »
Car son Père, contrairement à elle, avait foulé un bon nombre de sols étrangers lors de sa jeunesse. La France en faisait bien entendu partie. Comment le savait-elle ? De son ancienne servante, Clio, qui lui avait conté ces quelques aventures, alors que le Père en question reposait paisiblement – ou pas – six pieds sous terre. Quant à Danilo ? Celui-ci avait-il un quelconque lien avec la France ? La Comtesse omit de lui retourner la question, elle n'eut même pas le loisir de parler à nouveau que Linda lui rappelait l'événement du soir. Celle-ci la priait discrètement de se presser, tandis que le gentilhomme assurait qu'il n'y avait pas tant d'urgence qu'il n'y paraissait. Brunilde eut un rire nerveux « Ha ha ha... Ha ha... Ha... Ha. », ce genre de rire décontenancé qui s'accompagnait généralement de quelques rougeurs aux joues. Mais elle se reprit, pour chuchoter à sa servante :
« Allons ma chère, un léger retard ne tuera personne. Et puis, je suppose que vous avez entendu, mais cet homme est claveciniste. Vous savez parfaitement que je porte grand intérêt à votre voix... »
La Comtesse gratifia Linda d'un regard presque moqueur, sachant pertinemment que celle-ci n'allait pas agréer l'audace de sa maîtresse. Et pour ainsi dire, Brunilde n'hésita pas une seconde :
« Monsieur della Lonza... », fit-elle en se retournant vers le gentilhomme, « Je suis moi-même enchantée de notre rencontre, et il va de soi que les invités du bal pourront attendre. Cependant, quelque chose chez vous attise grandement ma curiosité. Vous êtes claveciniste, tandis que ma servante s'est vue attribuer par la nature un timbre de voix plus qu'agréable... »
Elle se tut, laissant Danilo deviner la suite. Brunilde arborait un air bienveillant, totalement inoffensif, alors qu'elle jubilait intérieurement à la seule pensée de voir Linda accompagnée d'un musicien. Elle espérait ardemment que le claveciniste ici présent avait correctement cerné son désir de le voir jouer auprès de sa servante. Lui qui voulait se montrer agréable...
Et peut-être pour se racheter après un tel coup bas infligé à Linda, elle ajouta :
« Concernant le bal... Je ne sais pas... Où habitez-vous ? Peut-être est-ce sur le même chemin que le nôtre, nous pourrions gagner un peu de temps en discutant sur la route. Ma servante et moi occupons actuellement une suite au sein de la Ca'Adorasti. » _________________ J'ai fait un rêve... Un miroir dans l'eau... Un reflet étrange... Un envers dans l'endroit... Un contraire dans le pareil... Un jamais dans le toujours... Un adieu dans le bonjour... Une lumière dans l'ombre... J'ai vu un miroir, une frontière de glace, un envers dans le rêve... [E.] |
|  | | Danilo della Lonza Gentilhomme - Ca'Adorasti

Inscrit le : 16 Déc 2006 Messages : 92
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Jeu 14 Juin - 15:13 | |
| Le musicien fut très surpris que la jeune dame connaisse son nom, même d’une manière diffuse. Après tout, il n’avait plus dû être souvent le sujet des conversations à Florence après son départ. A l’époque, elle devait avoir quoi ? Huit… non, plutôt dix ou douze ans, en fait. Non, finalement, c’était possible, mais elle avait franchement bonne mémoire si c’était le cas. Lui n’avait gardé aucun souvenir du nom pourtant peu commun de Gurrieri.
« J’ai joué plusieurs années dans les salons florentins, aventure qui a pris fin il y a maintenant une douzaine d’années de cela. J’ai joué en France par la suite, mais si là n’est pas votre pays natal, je me dois de vous complimenter pour la fraîcheur de vos souvenirs. »
Danilo observa la… Servante, puisqu’elle était censée en être une, couper sa maîtresse en chuchotant -ce qui se révélait être quelque peu grossier. Mais Danilo ne s’en inquiéta pas, il pardonnait aisément aux visages charmants. Les deux femmes échangèrent une discrètement une réplique chacune, la comtesse prenant un air non dénué d’espièglerie, puis Brunilde se tourna vers lui et répondit de manière fort civile. Il eut un sourire ravi lorsqu’elle lui parla des talents de chanteuse de sa servante, avec l’intention évidente de lui demander de jouer avec elle -même si elle ne l’explicitait pas, c’était flagrant. C’était inespéré. Une belle voix dans un beau corps. Manquait une personnalité qu’il n’avait pas encore pu cerner, mais une telle ouverture lui donnerait sans doute le temps de combler cette lacune. Et plus si affinités, peut-être. Enfin, c’était la deuxième femme d’intérêt de la journée, avec la charmante Gabriella. Mais Linda avait l’avantage de moins ressembler à Mathilde que cette dernière. Ce qui n’était franchement pas un mal.
« Je serais charmé d’accompagner mademoiselle Ginesio au clavecin, une belle voix est toujours source de plaisir pour le mélomane. »
Le nom Ca’Adorasti surgit soudain des lèvres de la comtesse. C’était une aubaine, encore une fois. Le sourire du musicien s’agrandit encore un peu, ses lèvres s’affinant au passage. Il répliqua, s’adressant aux deux femmes à la fois.
« Figurez-vous que je suis fraîchement arrivé à Venise sur l’invitation de votre hôte, le prince Elio Lacryma Adorasti. Notre chemin est le même puisque nos suites sont sous le même toit. Je n’ai pas encore pu découvrir l’instrument du palais, mais je me ferais une joie de l’apprivoiser pour vous, n’en doutez pas. Nous pourrons discuter sans perdre de temps ; la chance fait parfois bien les choses. »
Parfois. Et cette gueuse est particulièrement capricieuse. Il se gardait bien d’espérer quoi que ce soit de la simple chance. S’il n’en avait pas manqué dans son existence, il avait eu à subir quelques revers qui l’avaient définitivement dégoûté de la croyance en un destin rose. Plus jamais il ne se laisserait aller à laisser les choses se passer, en priant pour que le sort l’épargne. Les cartomanciennes, adieu, les mystiques, adieu. Dieu existait, il en était persuadé, mais il ne devait pas se pencher sur le sort d’hommes aussi insignifiants que lui. Puisque le Seigneur n’était pas avec lui, il ne se fierait pas au hasard comme il se fierait à Dieu, comme il s’était fié à lui en pensant que son destin intéressait l’Eternel. Il avait compris que le destin n’était rien d’autre que l’emboîtement aveugle d’évènements jetés au hasard, et non une série d’épreuves, de punitions et de récompenses divines. Le Tout-puissant n’avait rien à voir avec son existence pourrie. Dieu avait créé le monde, et le laissait tourner.
Le pianiste ne laissa pas cet écart de pensée transparaître sur son visage. Il était aimable, ce n’était pas le moment d’avoir l’air amer et désabusé. Ils se mirent à marcher en direction de la Ca’Adorasti, lui marchant au niveau des deux femme. Il parlait à Brunilde, tout en observant à la dérobée, comme il savait bien le faire, le flot roux qui dévalaient en cascade la nuque de Linda.
« D’où connaissez-vous les Adorasti ? Je ne crois pas avoir le souvenir d’avoir entendu votre nom auparavant, lorsque je résidais encore à Florence aux côtés du Prince Andrea. Mais ma mémoire s’accroche plus aux notes qu’aux noms, je me dois de vous l’avouer. »
Il acheva sa phrase sur un ton de plaisanterie légère. A vrai dire, il avait une meilleure mémoire que ce qu’il voulait bien avouer. Seulement, il était trop jeune, et trop occupé par ses propres obsessions pour s’intéresser franchement à tous ce qui avait pu passer dans le palais florentin et qui ne portait pas jupons ni l’âge de la première floraison. Et Brunilde était alors sans doute bien trop jeune pour lui faire tourner la tête de ses notes, de ses amours et de ses haines, si elle avait jamais été là. _________________ L'amour et la haine forgent l'Homme, le déchirent et le perdent |
|  | | Brunilde Gurrieri Comtesse - Ca'Adorasti

Inscrit le : 30 Mai 2007 Messages : 53
| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Ven 6 Juil - 19:15 | |
| Ainsi le calcul de Brunilde s'avérait juste. Douze années. Le manque de réaction de Linda quant à l'initiative de sa maîtresse ne parvint pas à tirer celle-ci de sa rêverie, elle marchait près de sa servante, Danilo à leurs côtés et rassemblait quelques bribes supplémentaires de souvenirs. L'extrémité de son ombrelle retenue du bout des doigts, elle la faisait danser à diverses allures, chacune représentative de ce que suscitaient en elle ces images du passé ; roue lente et paisible pour un doux sourire sur ses lèvres, roue rapide et violente pour une goutte glacée le long de son échine. Ce ne fut que lorsque sa canne heurta une dalle plus indisciplinée que les autres que la Comtesse s'extirpa de son nuage brumeux. Les yeux d'abord agités, elle en posa ensuite de plus calmes sur Danilo et lui sourit tout en l'écoutant. En effet, il était plus que nécessaire de parler de chance dans une telle situation, Brunilde n'aurait pu espérer mieux, un claveciniste serviable qui ne semblait pas s'arrêter à la classe sociale de ceux qu'il accompagnait...
« Cela fait longtemps que je cherche une personne comme vous, monsieur della Lonza. Je vous remercie et me réjouis à l'avance d'écouter votre performance... »
La Comtesse détourna de nouveau le regard pour se concentrer sur une chevelure flamboyante encore plus agitée qu'à l'accoutumée et embrassa finalement le visage de Linda que la perplexité déformait d'un rictus étonnant. Sa servante ne la regardait pas, semblant plutôt égarée dans une profonde réflexion, sans chercher le moindre appui auprès de Brunilde qui arqua par conséquent un sourcil. Lèvres pincées et agacée d'être ignorante, elle saisit Linda par le poignet et força son arrêt, s'excusant au passage auprès de Danilo, tout en relevant sa question sur ses liens avec les Adorasti. Question à laquelle Brunilde répondrait plus tard. En attendant, elle interrogea sa servante discrètement, certaine que son état n'était pas dû à une quelconque nervosité face à sa prochaine prestation en compagnie du claveciniste. Et la Comtesse visa juste. « Oh oui... Cela m'était complètement sorti de la tête... ». Paroles indiscernables, Brunilde retint en prime un juron, alors qu'elle raclait nerveusement le sol avec sa canne, en quête d'une solution. Maladroitement, elle cala cette même canne sous le bras qui retenait son ombrelle afin de sortir une petite bourse brune qu'elle abandonna à sa servante, et reprit d'une voix plus claire, de manière à se faire entendre de Danilo :
« Monsieur della Lonza et moi marcherons jusqu'au palais, quant à vous, faîtes vite et empruntez une barque pour rentrer. Avec un peu de chance, vous nous rattraperez... »
Un regard bienveillant, une courbette, bientôt la servante ne fut plus à portée de vue des deux nobles. Brunilde reprit sa canne en main et fit face au claveciniste :
« Je vous prie de m'excuser. Il ne s'agit que d'une petite course, mais qui possède tout de même son degré d'importance. »
La Comtesse arbora une mine confuse, gênée de ce changement de programme, mais surtout, désarçonnée par une anxiété qui l'enveloppait doucement. Savoir Linda seule à cette heure ne l'enchantait guère, même si elle n'en avait pas eu le choix, et elle espérait la voir rapidement de retour auprès d'eux. Enfin...
« Hem, où en étions-nous... Ah oui ! Vous me demandiez comment je connaissais les Adorasti... Eh bien pour tout vous avouer, je ne les connais pas tant que ça, seulement le Prince Elio qui m'a... qui m'a... »
Brunilde fronça les sourcils. Quelle idée pour une langue d'être capricieuse dans un moment pareil ?
« ... Rendu un grand service, dirons-nous. »
*Et depuis, je vis au palais pour lui témoigner de ma reconnaissance ? Lorsqu'il s'agit d'être grossier...*
Intérieurement, la Comtesse eut un rire amer. Reconnaissante certes, mais elle n'allait pas dévoiler au claveciniste la réalité des choses, qu'à l'époque, elle-même n'avait demandé aucun détail sur ce service que le Prince lui avait si aimablement rendu, sa joie ayant momentanément comblé sa soif d'interrogations, pour ensuite la planter violemment face à sa réelle position dans l'histoire. Évitant de suivre pour ainsi dire une certaine logique, elle n'évoqua pas son époux et le laissa tranquillement là où il se trouvait.
« Mais vous qui êtes allé en France, comment était-ce, là-bas ? »
Ce pays vu par d'autres yeux que ceux de son père, cela ne faisait jamais de mal de connaître des versions différentes, hein ? Ne surtout pas relever en cette question une pathétique tentative d'écarter l'attention d'elle...
[Ca'Adorasti] _________________ J'ai fait un rêve... Un miroir dans l'eau... Un reflet étrange... Un envers dans l'endroit... Un contraire dans le pareil... Un jamais dans le toujours... Un adieu dans le bonjour... Une lumière dans l'ombre... J'ai vu un miroir, une frontière de glace, un envers dans le rêve... [E.] |
|  | | Danilo della Lonza Gentilhomme - Ca'Adorasti

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| Sujet: Re: Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges Mer 15 Aoû - 17:01 | |
| Drôle de manège que celui de la comtesse et de sa servante. Il sentait toujours cette sorte de proximité entre elles. Brunilde se vexait un peu de n’avoir pas l’attention de la jolie rousse, mais elle ne se fâchait pas contre elle, pas plus que celle-ci ne s’en excusait. Ceci, d’une manière toute naturelles. Elles auraient été amies plus que l’une au service de l’autre cela n’aurait rien eu d’étonnant. Situation intrigante et intéressant fortement le pianiste.
« Vous êtes toute excusée, madame Gurrieri. Je m’en voudrais d’entraver par trop la bonne marche de vos affaires. »
Il écouta la comtesse raconter, d’une manière des plus vagues, les rares liens qui la rattachaient aux Adorasti. Évidemment, être proche d’Elio, quel que fut le… Service dont il était question, c’était être proche de la famille. Une histoire de dette, forcément. Elle restait sans doute Ca’Adorasti à cause de cela. Au moins, par reconnaissance. Au pire, parce qu’on attendait quelque chose d’elle en retour. Un belle créature en danger ? Pourquoi pas, cela pourrait être amusant. Et au moins avait-elle le goût de la musique, à défaut de grâce. Mais tout de même, manquer de grâce, c’était triste. Mais si l’histoire était assez romanesque, cela lui suffirait sans doute pour se prendre au jeu du chevalier servant. Enfin, cela dépendrait de l’histoire et de ce que la jeune femme voudrait bien en raconter.
*Il faudrait tout de même que j’arrête un peu de fantasmer. Je ne suis pas venu ici pour recommencer une quelconque histoire de femme.*
La France revenait dans la conversation, avant qu’il ait pu questionner plus avant s’il en avait eu la volonté. Ce qui n’était pas le cas, car il savait tout de même être délicat. Cependant, cela confirmait une chose: tout ça n’était pas particulièrement avouable. C’était d’autant plus intéressant. Les femmes secrètes au lourd passé ont un certain charme… enfin, pas physique mais, plutôt une aura. Cela pouvait compenser, à la rigueur.
Il parla, d‘une voix éloignée, le regard un peu dans le vide. Le ton était un peu rêveur, un peu amer.
« La France, chère comtesse… est un pays de souvenirs. On y laisse son ancienne peau en y entrant, on oublie ce qui nous a fait jusqu’ici. On y vit suffisamment pour remplir la mémoire, jusqu’à saturation, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus, et qu’on la fuie. Mais on ne l’abandonne pas en fuyant, elle reste toujours là, au fond de nous. C’est un pays de merveilles éphémères, qui naissent plus belles que toutes choses sur cette terre, et disparaissent brutalement, ne vivant plus que dans l’âme des poètes. »
*Suis-je un poète, ma mie ? Ou ne suis-je qu’un vulgaire écrivaillon, couchant des mots qui ne feront pas date ? Est-ce que je t’oublierai pour une autre sirène ? Je suis déjà sali, je suis traître à l’amour que je dis te porter. Irais-je m’abaisser jusqu’à être heureux dans les bras d’une autre? Ton souvenir qui vit en moi est la dernière chose de bien qui soit en moi. Ne me laisse pas te fuir.*
Il resta quelques instants, les mains croisées derrière le dos, les yeux vagabonds fuyant une confrontation directe avec ceux de la jeune femme, de peur qu’on pût y lire trop de choses. Ses réflexions n’appartenaient qu’à lui. A moins, peut-être, que quelqu‘un doté d’une nuque charmante et d’un visage doux n’aie envie de partager ses secrets avec lui. En attendant, il préférait de toutes manière souffrir seul plutôt que de s’ouvrir, même à un proche, si on considérait qu’il lui en restait ne serait-ce qu’un seul après son départ de Rouen. C’était peut-être une mauvaise chose, mais il était trop égoïste pour partager le souvenir de Mathilde avec qui que ce soit. Sauf si qui que ce soit avait de très jolis yeux et insistait beaucoup. Enfin, non. Trois échecs, déjà, il avait trois fois bafoué ses convictions. Il n’allait pas remettre cela aussi facilement, cette fois. Maudit nom; son père aurait pu s‘appeler autrement. Il y avait tant d‘animaux sur terre. Fallait-il que ce fut celui que Dante associait à la luxure? Ce foutu démon qui le suivait pas à pas?
« Pour être plus terre à terre, reprit-il avec plus d’assurance, affrontant cette fois le regard de la comtesse en face, c’est un pays magnifique, doté d’une telle multitude de paysages que tous les nommer viendrait presque à décrire huit autres contrées. Les gens que j’aie pu y côtoyer m’ont donné une haute opinion de l’homme de France, mais je suppose qu’il est dur d’être objectif lorsque l’on laisse toute notre famille et ce qu’elle comporte de trublions pour un lieu étranger ou l’on peut enfin choisir qui on fréquente. »
Oui. Plus de parents et frères sans intérêt, plus d’Ettore, plus de Di Lorio, plus de fâcheux en tous genres. Certes, les De La Fresnes avaient leur lot d’importuns, mais c’était des obligations que l’on fuyait bien plus aisément. Et Mathilde n’avait jamais été la coqueluche de ces gens là. Elle était trop marginale pour les fats et les bien-pensants répugnants. On s’ignorait les uns les autres, c’était parfait. Quant aux de La Fresnes eux même, c’était tous des gens charmants. Le changement avec Florence avait été des plus perceptibles, à n’en pas douter.
Ils arrivaient au palais. La servante partie, le concert était, bien évidemment, reporté à plus tard. Danilo et Brunilde se séparèrent, chacun retournant dans sa suite respective pour se préparer au bal. La rencontre s'était révélée finalement assez plaisante, finalement. Pas dans le sens ou il l'entendait premièrement, mais ce n'était pas forcément un mal.
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