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Ruelle de l'Ancienne Tuilerie

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Coutil
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Inscrit le : 02 Aoû 2005
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Lun 16 Oct - 11:53

Coutil était resté toujours immobile, seul le vent faisait trembler les plumes de son chapeau.
Le masque s'inclina, comme cassé, et un petit son réprobateur s'échappa des lèvres de papier.


"Et bien... L'épée est tirée, déjà... Seriez-vous un descendant de Don Quichotte, mon prince, pour dégainer dès qu'une femme vous parle ?"

Le mot "femme" avait sonné étrangement, ni un aveu, ni un déni, simplement l'amusement de savoir que l'homme en face ne pouvait savoir.
Une main gantée de blanc sortit de la cape, sans arme, pour resserrer la cape contre le corps. Puis l'autre main, gantée et sans arme elle aussi, sortit, et se plaça sous la lame de l'épée, presque à la garde.
Le masque reprit la parole tout en levant peu à peu la main, exerçant sur la lame une pression surprenante de la part de la mince silhouette, les forçant à se relever. Un sillon rouge se forma sur le gant blanc alors que Coutil relevait le métal jusqu'à son cou.


"Si c'est un jeu, un badinage, pourquoi dégainer ? Si ce n'est pas un jeu, pourquoi ne pas me tuer ?"

Le masque rit de nouveau, regardant on se sait trop quoi, peut-être sa main, peut-être Elio.

"Peut-être est-ce parce que vous savez que j'ai quelque chose à vous donner, mon Prince ?"
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Elio Lacryma Adorasti
Prince - Ca'Adorasti



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Lun 16 Oct - 23:19

La lame glissa contre la gorge qui s'offrait et les yeux d'Elio se plissèrent.
Il eut un mouvement du poignet, infime, qui porta la pointe de son épée sous le menton de la femme, là où le masque touchait la peau.
Une legere pression et le masque se souleva à peine. Pas assez pour que le visage soit dévoilé mais assez pour que l'intention en soit évidente
.

"Votre jeu n'amuse que vous, et je n'ai pas pour habitude de converser, de nuit dans ce genre d'endroit avec un inconnu qui se dissimule sous le masque. Si vous avez quelque chose à me dire qui puisse présenter un quelconque intérêt, comme vous semblez le croire, faitez-le au grand jour, sans comédie."

La lame se retira et d'un seul pas, leste et revelant une grande habitude de ce genre de situation, le prince contourna la femme et se plaça sur le coté, de façon à ce que le chemin lui soit ouvert.
Sa lourde cape claqua et les boucles de ses cheveux s'agitèrent dans le courant d'air qui s'engouffrait dans le labyrinthe des ruelles.
La pointe d'acier revint se placer sous la gorge de la femme et se retira aussitôt
.

"Pour ce qui est du reste.. Ne me tentez pas."

Puis, d'un mouvement rapide, il dégagea son épée et son regard fouilla la ruelle.
Elle était seule, aucun homme de main ne se trouvait dans l'ombre, la situation était grotesque et au fond de lui, il eut un rire amer "tu deviens fou !"

_________________
"La haine est toujours plus clairvoyante et plus ingénieuse que l'amitié." C.de L.
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Coutil
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 17 Oct - 0:40

La respiration sous le masque s'était faite haletante lorsque la lame une nouvelle fois était venue contre son cou. Peur ou plaisir ? Le visage impassible ne laisse rien savoir...

Coutil porta à ses lèvres mortes son doigt blessé. Un bout de langue rose parut, comme la langue d'un serpent, pour lécher doucement le bout du doigt à travers le tissu.

Elle fit un pas, et Elio dût sentir un regard peser sur sa nuque, comme si elle cherchait à lire dans ses pensées.


"Vous regardez. Vous cherchez toujours. Vous ne faîtes pas confiance à une jeune fille, inconnue peut-être, connue peut-être aussi, seule dans cette ruelle ? Peut-être avez-vous plus peur que vous ne le pensez, à vous inventer des pièges partout..."

Elle était toujours derrière lui, en retrait, mais sa voix s'était faite plus humaine, plus fragile.

"Je me demande si ce que je vais vous donner est ce que vous chercher..."

Elle ne faisait toujours aucun geste pour donner quoi que ce soit. Peut-être parlait-elle seulement pour ennuyer l'homme. Pour le retenir. Pour rien du tout.

"Vous vous méfiez toujours ? Vous avez raison..."

Le masque éclata de rire et disparut. A droite ? A gauche ? Elio avait le dos tourné... Le rire reprit par l'écho étrange de la ruelle semblait devoir continuer à l'infini.

Puis au milieu des derniers éclats, Elio put entendre une petite musique, une petite comptine pour enfant, bien connue.
Mais les paroles n'étaient plus les mêmes, plus du tout...


"Ecoutez la comptine de Coutil au Couteau,
Le conte qui raconte le compte des coups
Du couteau de Coutil, la Coutil au Couteau,
De tous les coups qui coupent et découpent les cous…"

La voix, presque enfantine, martelait avec une joie cruelle les allitérations sèches.

A peine les derniers mots étaient-ils prononcés et répétés par l'écho que, se dirigeant vers Elio avec une grande vitesse et une grande précision, une lame vola.

Sifflante et vibrante dans l'air. Avec pour but, le coeur.
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Elio Lacryma Adorasti
Prince - Ca'Adorasti



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 17 Oct - 1:16

Elle avait parlé et il n'avait rien écouté, distrait par son envie obsédante de continuer sa route et de la laisser de coté.
Ce fut son absence qui, étrangement, le ramena à elle.
Disparue soudain, il entendait encore sa voix résonner.
La menace n'était plus implicite et la comptine qui se répercuta contre les murs lui fit froid dans le dos.

C'est alors qu'il se détournait qu'un vif éclat de métal alluma son oeil.
Un mouvement ample du bras, un pan de sa cape s'envola et la lame qui cherchait son coeur se planta dans son coté, il lâcha sa dague.
Le bruit métallique de la lame sur la pierre des pavés lui emplit la tête et un voile sombre dansa un instant devant ses yeux.
Jeté contre le mur par la violence soudaine de la douleur, il arracha le poignard de son flanc et se tint là, appuyé de tout son corps contre la paroi humide.
La respiration lui manquait et sa botte glissa, le talon crissa sur la pierre.
Ne pas tomber.
Au prix d'un effort qui fit trembler sa bouche, il se redressa, une goutte de sueur perlant à son front pale.
La main pressée sur la blessure, contenir le sang qui déjà imbibait le pourpoint de velours.
Le regard empli de brume, il chercha la silhouette bleue mais elle semblait avoir tout à fait quitté la scène cette fois.
Sa main se crispa sur la garde de l'épée.
Ne pas rester immobile dans cette ruelle. Ne pas devenir la proie des miséreux qui sans aucun doute allaient vite se rendre compte de sa faiblesse.
Impossible pourtant de se tenir tout à fait droit, ni de quitter l'appui du mur
.
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Coutil
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 17 Oct - 2:17

Pendant un instant, tout fut suspendu. Plus un son, plus un bruit dans la ruelle. Pas la moindre âme vivante.

Puis réapparut, au milieu de la brume du soir, la silhouette dans sa cape bleue. Lointaine. Elle regarda, droite et silencieuse, Elio qui cherchait à rester debout.

Puis lentement, elle souleva son masque. Mais aucun visage ne fut révélé. Derrière le masque, un autre masque. Un masque de mort cette fois.

Elle resta immobile à fixer le prince comme on regarde un animal blessé qu'il faut achever. Et elle avança, doucement, avec tranquillité et nonchalance. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle fut devant l'homme. Un coup rapide et sec fit chuter l'épée inutile. Avec une grande rapidité, deux doigts pesèrent sur la plaie sanglante et tracèrent un trait rouge sur le cou d'Elio.


"Premier coup de couteau, ou 'cou coupé du Prince'..."

A peine le masque avait-il dit cela de sa voix sans timbre, qu'il fit un brusque demi-tour, et subitement silencieux, disparut sans un bruit dans la brume qui montait.
Coutil laissait derrière elle la scène pour rejoindre les coulisses.

Bleu, la nuit, comme sa cape.
Blanche, la lune, comme son masque.
Rouge, le sang, comme les plumes de son chapeau.
Noir, la silhouette du prince, comme son âme.
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Elio Lacryma Adorasti
Prince - Ca'Adorasti



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 17 Oct - 13:54

Le prince eut un sursaut de dégoût quand le second masque apparut à la faible lueur de la lune, plus hideux encore que le premier.
Rien ne le répugnait autant que cette coutume vénitienne. Les masques, jeu d'amour parfois, jeu de mort souvent, jeu de fourbes toujours, lui faisaient horreur.

Et cette chose masquée qui s'approchait de lui, qui lui faisait lâcher son épée et qui le connaissait.
Ses paroles ne laissaient pas place au doute, elle savait qui il était et agissait en toute conscience.
Il se plaqua contre le mur humide d'un refus de tout son corps quand elle lui imposa le contact répugnant de ses doigts ensanglantés.
Il ne ferma pas les yeux, la tête un peu renversée en arrière appuyée à la paroi, il fixa les trous sans regard du masque horrible.
Allait-il trouver la mort ici, dans cette ruelle infâme comme le dernier des chiens ?
Non !
Sa volonté le poussa en avant et il se tendit pour la repousser.
Mais déjà elle avait tourné les talons, le laissant seul.
D'un geste rageur qui lui arracha une inaudible plainte de douleur il tenta d'effacer de son gant la trace sanglante laissée sur sa gorge, ne faisant que l'étaler mieux.

Son épée gisait sur le pavé, et sa dague était quelque part dans le ruisseau.
Il se laissa glisser sur un genou pour récupérer l'arme sur laquelle il s'appuya pour se redresser.
Impossible de la ranger dans son fourreau, le mouvement ample lui était trop douloureux.
Il chercha la lame courte des yeux sans la trouver dans l'obscurité.
Elle portait ses armes, panthère couronnée, gravées sur la garde, la laisser ici témoignerait de son passage, ce n'était pas une bonne chose.
Un juron lui échappa, il ne la retrouverait pas et bientôt il aurait perdu trop de sang, il risquait de tomber en faiblesse.
Se résignant à l'abandonner, il se redressa tout à fait.
Il fallait quitter les lieux.
Respirer lentement, presser sur la blessure d'une main et se tenir le plus droit possible en passant devant les prostituées et les mendiants à l'affût.
Ayant été repoussés sans ménagement à l'aller, ils ne vinrent pas l'assaillir au retour et il put gagner ainsi une plus large voie.
Il fallait trouver une barque, se faire ramener au palais et..
Non !
Pas au palais, il faudrait expliquer ne serait-ce qu'un minimum la provenance d'une telle blessure, compromettre sa quête.
Il s'appuya à nouveau contre un muret, courbé et haletant.
Le nom lui vint à l'esprit comme une évidence.

Il tomba plus qu'il ne descendit dans la barque, repoussant la main tendue de son propriétaire qui haussa les épaules et cracha dans l'eau, il en avait vu d'autres.
Une pièce d'argent apparut dans la paume gantée de cuir et murmurant le nom de la Calle, il en promit une seconde d'une voix rendue sourde par la douleur
.

[Calle Galante - Ponton de la Courtisane]
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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Dim 22 Avr - 23:59

[Le Marché du Rialto]

Père avait décrété qu’il était indigne de venir en aide aux miséreux et c’était donc avec une pointe de culpabilité et un soupçon de satisfaction que Demetrio contrevenait à la volonté patriarcale. Ces petits gestes en apparence anodins étaient tous des pas en direction d’une émancipation aussi douloureuse qu’essentielle. Il ne reprochait rien à Mère ou Père qui n’avaient agi que « pour son bien ». Même si leurs meilleures intentions ne s’étaient pas avérées les meilleurs choix pour leur enfant, c’était plutôt lui-même qui était à blâmer de ne pas avoir cherché à se dépêtrer de la stricte éducation parentale plus tôt.

La démarche pour ce faire n’était pas aisé, il l’avait découvert à ses dépends au cours des années précédentes. Pour avoir connu les affres de l’excès, il préférait désormais agir à sa mesure, soit avec une lenteur qui lui paraissait plus sage que la frénésie de l’outrance qu’il avait connu à Milan. Il recevait donc, chaque mois, la généreuse rente que lui accordait Père, sans qui il serait indubitablement réduit au statut de musicien sans-le-sou. Le succès dans son domaine n’était pas toujours, voire que rarement une question de talent et les prestations dans les salons dépendaient souvent selon des relations de l’un ou des charmes de l’autre. Il était d’ailleurs évident que le violoniste ne se serait jamais vu offrir une chaise dans l’orchestre de la ville, s’il n’avait été de l’influence de Père. Bon nombre de ses collègues comparaient leur vocation à celle de ces mignons qu’on rencontrait dans les cafés et ce, avec autant d’amertume que de vérité.

Pour ceux à qui la Fortune souriait, la situation était somme toute supportable. Ce n’était malheureusement pas le cas pour tous, dont le vieux Tessarini, qui habitait maintenant le Quartier de la Bouche d’Ombre. Si, officiellement, l’homme avait perdu l’usage de ses doigts dans un regrettable accident, tous savaient qu’il en était autrement et que des créanciers impatients avaient voulu lui extorquer un argent qu’il ne possédait pas. Sa carrière ruinée, renvoyé de la maison où il logeait et criblé de dettes, Demetrio avait retrouvé ce musicien qu’il estimait tant lorsque celui-ci lui avait quémandé quelques pièces au détour d’une ruelle.

Depuis bientôt trois ans, il rendait régulièrement visite à son ancien maître pour lui tenir compagnie comme pour lui offrir quelque subside, prélevée à même la pension que lui pourvoyait Père. Qu’aurait pensé ce dernier en apprenant qu’une partie infime de son immense fortune était versée entre les mains d’un nécessiteux? Sans doute bien du mépris…

Pressant le pas au passage d’ivrognes braillards et filles de joie tapageuses, il chercha des yeux la pauvre masure qui abritait Tessarini. Quelle idée que d’oublier là-bas la moitié des partitions qu’il lui faudrait pour le concert du lendemain! Un bruit attira son attention et il se retourna pour en déterminer la provenance. Dans ce quartier, même en plein après-midi, tout paraissait sordide, du visage hagard d'un enfant à la devanture d'une taverne mal famée. S'engonçant plus profondément dans son manteau, il attendit un instant avant de s'éloigner, son andante intérieur s'atténuant pour laisser place à un silence tendu.

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Tiberio Adorasti
Cousin du Prince - Ca'Adorasti



Inscrit le : 17 Jan 2007
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Jeu 26 Avr - 22:37

Ha? Ha? Ha oui... Pas mal celle là, hé hé hé hé! Oh! Oh... Ola... Mieux celle là... Ah ouais. Pas mal mieux même. Hé hé hé hu hu hu...
Elle était même mieux que ça. Comment avait elle pu se débrouiller pour finir putain au fin fond d'un coupe gorge comme celui ci? Elle avait des atouts suffisamment prononcés pour être maitresse de tel ou tel noble. Comment avait elle fait? Elle devait surement être idiote. Peut être tellement qu'elle ne se rendait pas compte de la qualité de son physique? Ou alors était elle l'une de ses femmes qui se laissent si facilement rabaisser. Qu'on peut finir par convaincre de tout et n'importe quoi. A qui on pourrait faire croire qu'elles n'ont pas de jambes alors qu'elles se tiennent debout. Peut être. Cela pourrait être amusant. Les idiots de ce genre.. sont amusants. On les façonne pour toutes sortes de jeux. Et c'est là leur avantage. Ils offrent un plaisir infini, puisqu'on décide de leur personnalité. Ils sont "renouvelables", en fait.
Enfin, au final, Tiberio commença à se dire qu'il se mettait à vraiment en croiser de partout. Des idiots. Partout. Maaaaais alors, mais des idioooots en plus. Mais oh la la. Pas des demis. C'en était même blessant. Physiquement. Yavait de quoi se prendre un mal de tête avec des choses pareilles. De telles stupidités. Par exemple, cette femme, pour y revenir, elle devait forcément le vouloir pour être restée ainsi cloitrée dans sa situation terrible. Affligeant.
C'aurait pu être triste si ce n'avait été pitoyable.

Et puis, franchement, on était en droit de penser que... Ah?
Non. Celle la n'était décidemment pas réussie. Mal finie. On sentait que le travail n'avait été fait qu'à moitié.


"Hé. Ho. Hein? C'est bon. Tu peux aussi tourner ta tête, ça va aller."
Foutue catin. Même pas capable d'être belle, et elle se permettait de dévisager un noble avec tant d'insistance? Ou avaient donc pu passer les bonnes manières? Décidemment, on vivait là une époque troublée, où toutes les valeurs saines et vitales commençaient à foutre le camp. C'était d'ailleurs terrible, un problème de société global et honteux, qui allait finir par renverser le monde sur ses bases, Tiberio en était sur. Le manque de respect dont pouvaient faire preuve les pauvres... Incroyable. 50 ans auparavant, personne ne se serait permis quelque chose dans ce gout là. A l'époque, le respect, ils savaient ce que c'était. C'était d'ailleurs quand même mieux. Parce que maintenant, ça devenait n'importe quoi.
Ces abrutis finiraient peut être même par vouloir prendre le pouvoir, et s'organiser entre eux, sans rois et sans nobles. Ha ha ha ha ha. Ha elle était bonne celle là aussi. Enfin. C'aurait été quand même bien plus drole si certains excentriques ne prenaient cette idée au sérieux.
Vraiment, les manières et les valeurs, tout ça, oui, commençait à disparaitre.

Et VLAN!
Qu'est ce que je disais?! Vous l'aviez vu, cet ahuri de 5 mètres de haut? Non? Et bien Tiberio non plus. Et maintenant, il lui était rentré dedans. Les manières, par tous les saints, les manières! Vous voyez bien qu'elles ont foutu le camp! Que je mentais pas! La preuve! Là, juste là!

"Seigneur Dieu, vous pouvez pas regarder devant vous, imbécile heureux?"
Imbécile heureux? Hum... A y repenser, l'expression était particuliérement bien choisie. Regard fuyant, peu d'aisance à se mouvoir, timidité si visible que ça en devenait crispant, bras de... de macaque... Brrrr...
Mais en même temps, l'impression de l'avoir déjà croisé, ledit imbécile heureux. Plissant les yeux, levant la tête, défigurant son interlocuteur sans cérémonie aucune, se mettant même à claquer des doigts pour s'aider dans sa concentration, Tiberio réflechissait. Au fin fond de sa mémoire, il lui semblait revoir à peu près le même visage. Plus jeune. Cela devait remonter à vieux. Oui, plutot vieux. Quelque chose avant son exil.

"Attendez... Attendez donc, vous..."
Lacha le bon Tibère, continuant à claquer des doigts.
"Votre visage... Attendez. Je vais me souvenir..."
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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Ven 27 Avr - 0:01

Pour une seconde fois en une même journée, le scénario du Rialto se répétait. À la différence que les acteurs avaient changé et que la collision s’était produite, non point avec une jeune femme mais bien un homme ; que le décor vivant et animé du marché avait été troqué pour les ruelles insalubres de la Bouche d’Ombre ; que la trame-sonore en était à un adagio bien douloureux plutôt qu’un vivace enlevant, tant et si bien qu’au final, il n’y avait que l’impact de deux corps étrangers pour relier ces deux évènements sans aucun lien tangible.

De nouveau, Demetrio dut baisser les yeux pour être confronté à un visage scrutateur. C’est ainsi qu’advint une chose tout à fait inattendue.

L’étrangeté se présentait sous plusieurs formes, chacune d’entre elle parfaitement unique et distincte l’une de l’autre, mais au bout du compte, les étrangers, les impies, les libres-penseurs, les lunatiques, les extravagants, les promeneurs, les saints, les gens heureux et ceux qu’on appelait artistes se retrouvaient tous dans la grande famille des marginaux. Et pour cela, pour ce sentiment d’appartenance risible envers tous les indésirables, les parias et les exclus de ce monde, Demetrio sourit.

Parce que l’homme devant lui était l’un de ses frères éloignés, membre de la parenté universelle des bizarres. Non seulement ce fait était-il visible à l’œil nu, mais de surcroît était-il confirmé par cette intime conviction d’avoir déjà rencontré cet homme. Comme de fait, son interlocuteur le rejoignait dans la pensée qu’ils n’étaient pas inconnus l’un à l’autre, marquant le tempo de ses réflexions par des claquements de doigts auxquels se rallia le violoniste avec enthousiasme :


« Je vous connais. »

Clac.


« D’il y a très longtemps. »

Clac.


« Mais je vous connais. »

Clac.


« Vous étiez à Florence. »

Clac.

« Non? »

Clac.

« Avec le Prince Andrea. »

Clac.


« Oh, mais je m’excuse. Quel idiot. Je ne me suis pas présenté. Ou bien re-présenté, parce que, comme vous le savez, nous nous connaissons. »

Clac. Clac. Clac. Clac. Clac.

« Mon nom est Demetrio Catanei. Violoniste. Je… J’ai joué à la Ca’Adorasti. Il y a très longtemps. Au moins dix ans. »

Il s’interrompit un instant pour reprendre son souffle et laisser affluer ses souvenirs.

« Et vous êtes… »

L’odeur persistante du talc, conjuguée à celle du cuir, du musc et autre chose qu’il est incapable d’identifier, une main lourde qui se pose contre son épaule et alors il relève la tête, mais rive bien vite son regard gris dans la direction qu’on lui indique, et il peut deviner, deviner ce sourire dans cette voix et il frissonne imperceptiblement et se compte chanceux, si chanceux d’avoir droit à une confidence et hoche vivement la tête pour acquiescer aux propos qu’on lui glisse à l’oreille et se promet de s’en souvenir toujours, toujours pour ne jamais, jamais décevoir Père.

« Tiberio… »

‘Parasite’.


« Adorasti, » conclut-il avec le soupir satisfait de l’élève ayant récité sa leçon à la perfection devant un maître exigeant.
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Tiberio Adorasti
Cousin du Prince - Ca'Adorasti



Inscrit le : 17 Jan 2007
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Ven 27 Avr - 0:58

Tiberio serra les dents, et se crispa légérement. C'était... désagréable... d'être ainsi singé. Et c'était aussi terriblement désagréable d'avoir en face de soi un homme en train de claquer des doigts. C'était, finalement, profondément impoli. Et dérangeant.
Mais, pour des raisons de logique, Tiberio allait faire l'effort de ne pas le noter à voix haute. Oui, il venait de le faire, claquer des doigts, ce qui l'empéchait présentement de se montrer désobligeant envers son interlocuteur sans condamner son propre comportement. Douleur, douleur, ô Douleur cruelle. Si dur, si dur de devoir ainsi se retenir.

Tellement dur d'ailleurs, que Tiberio réussit pas à le faire. Il eut un geste bref de la main, invitant son interlocuteur à arrêter ça.

"Ha... Arrêtez ça..."
Non mais oh. C'était vrai, à la fin. C'était véritablement insupportable.
Demetrio, Demetrio Catanei? Le nom sonnait connu à son oreille. Il sentait qu'il l'avait connu. Ou peut être pas tant que ça. Mais qu'il y avait quelque chose. Qu'il y avait eu une histoire avec ce bonhomme là. Mais la mémoire, on sait ce que c'est. Une fois ça marche, une fois ça marche pas, c'est comme ça. Et en l'occurence, ça marchait pas. Tout cela baignait un peu dans le flou, même si Tibère avait ce souvenir sur le bout de la cervelle, et qu'il savait que, très bientot, il réussirait à remettre la main sur cette affaire.


"Tiberio Adorasti, oui c'est moi."
Pendant une seconde, il pensa à ajouter "pour vous servir". Bon Dieu, qu'est ce qui lui avait pris? C'était absolument ridicule. Heureusement, il ne l'avait pas dit.
C'était tout de même inquiétant, et signe d'un certain relachement. Il lui faudrait se raffermir, sans quoi il finirait comme l'une de ces loques mielleuses et hypocrites qu'on appelle "aimables".

"Et vous, Demetrio Catanei vous dites? Violoniste, hein? Et vous avez joué chez nous? Sans doute, peut être oui.."
Le cousin du prince passa une main sur son menton, qu'il frotta doucement, tandis qu'il tentait desespérement de fouiller au fond de ses méninges pour retrouver pourquoi ce musicien était plus important que la ribambelle d'autres qu'il avait vu défiler.
Et pendant ce temps, autour d'eux, tout un tas d'ivrognes et de malfrats défilaient. Certes, on voyait aussi passer un bourgeois ou deux de temps en temps, mais, étant donné que ces derniers n'avaient rien d'inquiétant, Tibère préféra porter son attention sur les premiers. Qui, oui, décidemment, se faisaient trop nombreux.
Il pouvait presque entendre ces assassins aiguiser leurs couteaux. Quelle idée aussi, que de venir dans un tel quartier, seul, et avec un tel accoutrement. Tiberio allait mourir, poignardé, éventré, égorgé ou coupé en deux, et c'était sa faute. Il n'avait pas réfléchi en venant ici. Il aurait du. Cela avait sonné son glas. Il pouvait déjà presque sentir le souffle de la Mort sur sa nuque, et en avait la chair de poule. Il devait partir d'ici. Oh Seigneur Dieu, et bien vite.


"Et... Hum... Hein? Vous allez par... Par où?
Dites moi, Monsieur Catanei, vous jouez toujours? Toujours pour nous j'entend? A la Ca'Adorasti?"
Allé, allé bon sang, réponds oui! Réponds oui bon sang!
S'il le faisait, Tiberio était sauvé. Il pourrait lui dire "Et bien c'est très bien! Venez donc jouer un morceau, je viens d'arriver, et le voyage a été long, voilà longtemps que je n'ai pas entendu un bon musicien". Ou toute autre phrase pseudo-flatteuse du même genre, qui forcerait son interlocuteur non seulement à l'accompagner, mais en plus, à le ramener exactement devant la Ca'Adorasti.
Ca'Adorasti que Tiberio ne quitterait plus de sitot, il en était sur. Il regrettait cette promenade. Les gouttes de sueur qui commençaient à perler sur son front, humidifier les paumes de ses mains et couler le long de son échine le prouvaient.

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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Lun 30 Avr - 23:47

Silence. Tombé comme un subito piano. En naissant un demi-siècle plus tard, Demetrio aurait baigné dans une époque de nuances violentes avec pour homme fort un certain allemand natif de Bonn et sa célèbre cinquième symphonie ou encore sa pastorale ou bien celle qu’il dédierait à un empereur « héroïque ». Pour l’instant seulement, on nageait dans cet entredeux que les historiens appelleraient baroque tardif, tout juste avant l’avènement du classique. Ainsi donc, il fut pris de court par cette pause inattendue, imposée par ce maestro imprévisible. Sa main demeura suspendue en l’air, prête à reprendre le tempo au moindre signe de son chef, mais voyant que la partie instrumentale était déjà terminée, il abaissa ses percussions pour répondre à la question qu’on lui avait posée.

« Oui, toujours, mais non, plus pour vous. En fait, j’ai dû quitter Florence pour Venise. Et puis Venise pour Milan. Et Milan pour Venise de nouveau. J’y suis depuis… »

La notion de temps lui ayant toujours apparu comme très floue, il avait déterminé ses repères chronologiques selon les pièces qu’il avait préférées au fil des années. Cependant, comme on ne pouvait pas complimenter quelqu’un en le comparant à un instrument, on ne pouvait situation quiconque dans le temps à l’aide d’un concerto précis ou d’une sonate particulièrement émouvante. Il lui fallait user par conséquent de ces mesures qu’avait inventées l’Homme pour calculer, quantifier et définir des concepts qui lui échappaient. Procéder à ces conversions était certes ennuyeux mais néanmoins nécessaire pour permettre un minimum de compréhension entre lui-même et le monde.

C’est pourquoi il ne compléta sa phrase qu’après un moment de réflexion :


« Deux, trois ans. »

Une expression égarée se peignit sur ses traits et il interrogea à haute voix :

« Quelle était la question déjà? »

Et, claquant des doigts, son visage s’illumina avant qu’il n’enchaîne :

« Ah oui... Je disais donc que non, je n’ai pas eu l’occasion de jouer ou plutôt de rejouer à la Ca’Adorasti. Ni celle de Florence, ni celle de Venise. »

Si son interlocuteur n’avait pas été un Adorasti, sans doute que le violoniste aurait pu clore le sujet et repousser à plus tard la décision qu’il devrait inévitablement rendre. Il doutait fort qu’on ait l’amabilité de lui laisser conserver sa neutralité, même si, de toutes les façons, sa naissance l’obligeait pratiquement à prendre parti pour l’une des deux familles rivales. Cette main lourde, qui se trouvait sur son épaule un instant plus tôt, le poussa finalement à balbutier :

« Mais bien sûr, ce serait un plaisir, un grand honneur que… que d’avoir l’occasion de jouer… rejouer dans celle d’ici. À Venise. Pour le fils du Prince Andrea. Le Prince Elio. Oui. Voilà. »

Remarquant la sueur qui couvrait le front de son vis-à-vis, il s’inquiéta de sa santé :


« Pardonnez-moi mais êtes-vous souffrant? »

Peut-être était-il atteint d’un rhume ou d’une mauvaise grippe? En ce début de février, ces deux fléaux étaient assez communs et ils auraient pu expliquer les fièvres apparentes de Tiberio. Sympathique à sa cause, le musicien poursuivit aussitôt :

« Parce que si oui, ou même si non et si vous souhaitez seulement un rendez-vous par précaution, je loge chez un médecin, Maître Barrozi… par loger, j’entends que je loge chez lui tout simplement et non que je vis avec lui, parce que c’est un homme très respectable, plus que son prédécesseur assurément, et un homme très professionnel et que le consulter pourrait possiblement vous aider. Si c’est oui, bien entendu, parce que si c’est non… »

Son ton relativement solide s’était rapidement effrité sous l’effet de l’embarras, s’était définitivement effondré vers le milieu de sa tirade et menaçait à cet instant d’être démoli entièrement. Cherchant à tout prix à mettre fin à cette nouvelle déconvenue, pourtant issue des meilleures intentions, il conclut dans un murmure :


« C’est cela, oui. »
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Tiberio Adorasti
Cousin du Prince - Ca'Adorasti



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mer 9 Mai - 0:38

Tiberio écouta son interlocuteur, plissant une nouvelle fois les yeux, et serrant une nouvelle fois les dents, l'air perdu et intrigué. Par les culottes de la Sainte Vierge, qui était cet homme? Et, surtout, surtout, où avait il pu apprendre à s'exprimer? Il était aussi difficile à suivre que le plus obscur des poètes. Véritablement, comprendre et déméler les paroles de cet energumène tenait parfois de l'épreuve de force.
Voire plus que cela. Pourquoi? Pourquoi avait il ajouté "C'est cela oui" après sa tirade sur son ami docteur? Pourquoi? C'était incompréhensible! Tiberio s'en serait volontiers arraché les cheveux.
Ou non. A vrai dire, il aurait plutot voulu arracher les cheveux de son interlocuteur, jusqu'à ce que ce dernier s'explique. Bon sang. Il avait une telle envie de l'attrapper par le col, de lui hurler dessus. "Ne savez vous donc pas former une phrase? Utilisez les mots bon Dieu, et surtout, placez les dans le bon ordre! Est ce si dur? Est ce si dur?"
Mais il ne pouvait pas. C'était trop lache et trop facile de s'en prendre à un individu pareil. Il n'y avait là aucun sport, et très peu de mérite. Et puis surtout, il n'y avait autour d'eux aucun public satisfaisant. Ces ivrognes et ces catins, après avoir vu une telle scène, à qui répéterait il les événements? A leurs lépreux de parents? A leurs amis marins? Absolument aucun intéret. C'était même du gachis. Toute performance Tiberienne méritait d'être appréciée par des servants, au minimum, histoire que ladite performance soit racontée dans les milieux haut-placés. Seuls milieux où Tiberio avait interet à entretenir sa réputation.

Lorsque le musicien parla de maladie, les joues du bon Tibère s'empourprèrent légérement, tandis qu'il se saisit d'un mouchoir en tissu glissé au fond d'une poche pour s'essuyer le front.
Mouchoir qui fut d'ailleurs bien vite humide. Puis qui fut tout simplement trempé une fois que le cousin du prince l'eut fait passer dérrière sa nuque.


"Ecoutez, vous êtes en droit de vivre chez qui vous voulez, et d'y faire ce que vous voulez. Je vous demande simplement de ne pas me donner les détails, est ce possible?"
Et ça avait plutot interet à être possible, parce que Tiberio avait eu sa dose de pédérastes pour la journée, il n'était plus question d'en entendre parler avant un bon moment. Idéalement, il ne voulait plus en voir avant la fin des temps. Mais dans une perspective moins optimiste, il se contenterait d'une seule journée de répit.
Mais alors, alors, s'il ne devait rien qu'apercevoir un homosexuel avant la fin de la journée, un homosexuel qui soit assez stupide pour se vanter de sa condition, le cousin du prince ne pourrait peut être pas retenir ses envies de meurtre. Il attrapperait la première assiette qu'il verrait, et la lancerait de suite au visage de l'individu.
Puis, ensuite, peut être réfléchirait il à quelque chose de plus létal qu'une simple assiette.

"Et non, je n'ai pas besoin d'un docteur, non. Et encore moins d'un docteur de ce genre là.
Je vais parfaitement bien. Parfaitement, vous entendez?"

Tiens, il devenait agressif.
En temps normal, cela n'aurait rien eu d'ennuyeux. Mais en l'occurence, il comptait sur le musicien pour le raccompagner. Par conséquent, il devait gagner sa confiance, son amitié. Ou en tout cas, ne pas attirer son hostilité. Bon sang, créer du lien social était décidement quelque chose de bien compliqué.
Mais en même temps, il se trouvait en face d'un musicien incompréhensible, homosexuel, et qui l'invitait à venir partager sa couche avec un docteur de la même catégorie. Qui, objectivement, qui aurait pu rester calme dans un cas pareil?

Et bien, Tiberio réussit tout de même à se reprendre. Ce qui, face à une situation pareille, tenait de l'exploit, quand on connait le caractère du cousin Adorasti.
Il se passa une main sur le visage, se frotta les yeux, soupira, et, au prix d'une grande douleur, détruisant à moitié ses cordes vocales, brisant son coeur et ses principes, Tiberio demandait, et avec politesse s'il vous plait :

"Ecoutez, écoutez, à défaut de jouer pour le fils d'Andrea, vous vous contenterez bien de jouer pour son neveu, non?"
Bon sang, ce que ça lui avait couter. Il avait cru mourir. Pendant un instant, il avait aussi cru que les mots ne sortiraient jamais, qu'ils allaient rester bloqués au fond de sa bouche.
Mais finalement, il l'avait dit. Il avait réussi. C'était tout simplement incroyable. La preuve, il n'y croyait pas.

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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Ven 11 Mai - 0:02

Cela n’était un secret pour personne, on retrouvait dans le domaine des arts nombre d’individus aux mœurs libertines. Bien sûr, cela n’était pas proclamé publiquement et cette caractéristique n’était pas nécessaire pour faire un bon peintre ou un excellent musicien, même si des expériences particulières pouvaient fournir des thèmes à représenter sur une toile ou transposer dans un concerto. Certains au contraire avaient adopté une discipline de fer et une existence monastique, qu’ils croyaient primordiales pour s’élever au zénith, à la quintessence suprême de leur Art. N’en demeurait pas moins qu’un fait était un fait et que Demetrio, malgré ses abords timides, n’avait pas toujours fait exception à la règle. L’inversion n’avait cependant pas compté parmi ses activités de choix, peut-être par opposition inconsciente aux préférences paternelles. Il rougit donc aux accusations à peine couvertes que lui porta son interlocuteur et bafouilla, les yeux agrandis :

« Je… je me suis mal exprimé ou bien vous m’avez mal compris… mais c’est sans doute moi qui me suis mal exprimé. Je n’ai jamais… enfin peut-être à quelques reprises… mais pas… »

Réalisant qu’il devait paraître plus coupable encore à tenter de se justifier par des balbutiements, le teint empourpré, il finit par hocher lentement de la tête, gamin dépité d’avoir été pris en faute :

« Oui, c’est possible, je suis désolé. »

Tiberio Adorasti lui rappelait Père d’une certaine façon. Même domination naturelle de l’autre, même intimidation immédiate qui le rendait si nerveux et si maladroit. Père était fort différent, bien entendu. Son autorité n’avait rien de celle de l’homme face à lui, pressante et hostile. La sienne était plutôt glacée et détournée, elle forçait sans brusquerie. C’était du moins l’impression qu’il en avait toujours eu et l’image qui lui avait été montrée. Père et son emprise assurée et raffinée, sa cruauté froide et calculée, qui d’une phrase assassine, d’un sourire entendu faisait perdre contenance à son adversaire. Père, homme du monde, homme à femmes, homme de pouvoir, homme de goût, bref, l’homme qu’il ne serait jamais.

Confronté à quiconque lui était nettement supérieur, le musicien reculait d’instinct et courbait l’échine sans trop rechigner. Il se persuadait eu ce n’était pas un signe de sa lâcheté mais bien une preuve de sa sagesse. Le roseau se pliait bien sous l’effet du vent sans se rompre… non? Toutefois, plus la honte allait en crescendo, plus ce raisonnement lui apparaissait comme une excuse futile et, lorsque sa culpabilité atteignait son paroxysme, il se cassait. Ce qui n’était jamais une bonne chose.

Heureusement, Sisyphe n’en était qu’à mi-chemin de son ascension et n’était donc pas encore prêt à laisser tomber sa pierre en contrebas.


« Je m’en contenterai fort bien, oui, » répondit-il avec un léger sourire.

Et voilà qu’il venait d’hisser sa charge un peu plus haut. Il n’avait pas envie de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, de peur d’être effrayé par tout ce chemin parcouru, et n’osait pas non plus lever les yeux pour constater la distance qui le séparait toujours du sommet de sa montagne.

Il fronça les sourcils, voyant un obstacle évident à cette belle entreprise, proposée par son interlocuteur.

« Une chose, seulement, Monsieur… J’ai laissé mon violon à mon logis. Peut-être… Il hésita un instant. Peut-être accepterez-vous de me suivre jusque chez un ami, un autre, qui possède lui-même un instrument de grande qualité…? À moins que vous n’ayez à votre disposition, au palais, j’entends, un autre instrument que vous… vous seriez aussi disposé à me prêter. Que pour aujourd’hui. Pour le… la prestation privée. »
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Tiberio Adorasti
Cousin du Prince - Ca'Adorasti



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Jeu 24 Mai - 17:24

"Pardon?"
Pardon? Comment? Avait il osé? Lui avait il vraiment proposé ça? Le musicien venait il vraiment de demander à Tiberio Adorasti de le suivre dans un traquenard aussi grossier?
Non, c'était impossible. C'était ou un excellent trait d'humour, ou une proposition innocente. Quoiqu'en vérité, après quelques secondes de réflexion, Tiberio élimina bien vite la thèse du trait d'humour. Un homme de ce genre là ne serait surement pas capable d'une telle autodérision. Pour en faire preuve, il faut assimiler certaines notions. Par exemple, il faut savoir quels sont ses défauts, afin de les mettre en valeur dans ladite dérision, n'est ce pas?
Hors, si ce Catanei avait conscience de ses défauts, sans doute aurait il déjà fait des efforts pour les corriger. Car, objectivement, à ce niveau là, ça tenait plus de l'handicap que du défaut.
Et puis, de toute façon, Mr Adorasti voyait mal son interlocuteur, déjà infoutu de prononcer trois phrases sensées à la suite, lancer une blague.

Mince... Hum... Tiberio avait un peu perdu le fil. Où en était il dans son raisonnement déjà?
Ah oui.
Non, c'était forcément une proposition innocente. Personne, personne d'humainement constitué en tout cas, ne serait capable de lui proposer à Lui une aventure homosexuelle. Impossible. Surtout pas maintenant, il avait tout de même été clair, non?
Mais... "Prestation privée"... Seigneur Dieu, Seigneur Dieu que cet assemblage de mots était sujet à caution. Tibère ne savait plus à quoi s'en tenir, et tout cela commençait à doucement lui esquinter le système nerveux. Un peu plus... Rien qu'un tout petit peu plus et... Non, non il ne devait pas. Il ne devait pas se montrer grossier. Ni se lancer dans une bagarre. Il ne pouvait pas se le permettre. Deux conflits en une journée, c'était déjà beaucoup pour une journée normale. Mais alors deux conflits rien que pour le jour de son arrivée... Ca serait de mauvais augure.
Il devrait se contenir.

L'air de plus en plus irrité, grimaçant comme si on l'avait placé face à une assiette de mauvais fromage trop fermenté, le cousin du Prince agita sa main de droite et de gauche en grognant.


"Bon, écoutez, vous pouvez aller chercher ce que vous voulez chez qui vous voulez, mais je vous attend dehors, d'accord?
Je ne voudrais pas..."
Comment dire? Succomber à une soudaine envie de vous ravager le visage à vous et votre ami? Etre encerclé par une horde de pédérastes en furie, contagieux et dangereux? Respirer trop longtemps le même air que vous deux dans un espace fermé et mal aéré?
"... Enfin, vous me comprenez, n'est ce pas? Je ne connais votre ami, il serait malvenu de rentrer ainsi chez lui, vous voyez?"

Cet échange commençait à lui couter de plus en plus. Véritable épreuve de maitrise de la colère. Discuter avec ce Catanei était moins long que l'entrainement Shaolin, mais au moins aussi dur et efficace.
Pendant ce temps, autour d'eux, la plèbe continuait à défiler, menaçante et oppressante, sans jamais s'arrêter de les dévisager. Brrr... Dorénavant, Tiberio ne sortirait plus sans escorte. Il demanderait à en avoir une quand il verrait son cousin. Et, de préférence, un escorte constituée de muets. Mais musclés, les muets. Et armés jusqu'aux dents. On est jamais trop prudent.

Soudain, un déclic. Tibère réalisa qu'il ne s'en sortirait jamais avec son empoté de compagnon de fortune. Il lui fallait passer à la vitesse supérieure, vite. Il y avait de plus en plus de monde autour d'eux.
Changement de ton, de débit de parole, devenant soudainement sec. L'irritation, mélée à la peur revenue, s'était transformée en une sorte de panique. Se faisant pressant, le besoin de quitter cet endroit bondé faisait perdre à notre homme toute sa retenue shaolinienne qu'il croyait pourtant avoir acquise.


"Bon, d'ailleurs, ça suffit. Allons chez votre ami. Tout de suite."
Tac! Il saisit le poignet droit de son interlocuteur, et se mit en marche, commençant à le tirer en avant, sans absolument savoir où il allait. La sueur recommençait à lui mouiller la nuque et la colonne vertebrale, et ses mains commençaient à trembler.
Pauvre de lui, pauvre de lui.

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Demetrio Catanei
Musicien



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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Sam 26 Mai - 20:59

Outre la musique, Demetrio était passé maître dans l’art du malentendu. La chose était tout à fait involontaire, bien entendu, et c’était souvent après avoir réussi à aligner quelques mots pour former une phrase plus ou moins cohérente qu’il réalisait le sens qu’on aurait pu lui prêter. Il était chaque fois effrayé par le pouvoir de la parole, traîtresse, qui plaçait dans sa bouche des invites auxquelles il n’aurait jamais songées ou des sous-entendus salaces seyant plus à une courtisane qu’à un homme de sa condition. Si seulement sa pensée n’avait pu être traduite que par le biais de son violon, il n’aurait jamais eu à se fondre en excuses ou tenter d’expliquer ce qu’il entendait exactement par « instrument de grande qualité » ou « prestation privée ». La musique était une langue qui ne desservait pas son maître aussi mal que le verbe, fourbe et déloyal.

Il songea à corriger ses propos, remplacer les expressions les plus douteuses par un substitut plus présentable, « concert personnel » ou « récital privilégié » , « divertissement intime » ou « spectacle exclusif », par exemple. « Ami » par… par « connaissance dénuée de tout rapport sexuel » ou encore par « individu avec qui j’entretiens des liens étroits »… ou peut-être pas, celle-ci. L’existence était bien compliquée si même l’amitié se devait d’être présentée avec étiquette. Que faire avec cet encombrant « instrument de qualité »? Pouvait-il le troquer pour « objet que je manipule avec virtuosité »?

Écartelé par tous ces choix qui s’offraient à lui, il en vint finalement à hocher de la tête d’un air hébété à la question qui lui fut posée. Qui ne dit mot consent. Valait sûrement mieux ne pas risquer de s’empêtrer encore et accroître le dégoût évident de son interlocuteur. Le roseau se laissa donc docilement entraîner par le vent, lorsque ce dernier l’empoigna pour l’emmener droit devant d’un pas décidé.


Mère agissait de façon identique. Et Père, quand il était là, observait. Les autres, ce n’était pas eux, le vrai problème. Il n’avait pas tant de mal à jouer devant tous les invités du Prince. La musique l’entourait, il ne les voyait et ne les entendait même plus. C’était Père qui lui avait appris ce qu’était le trac.

La toute première fois, il n’avait pas voulu. Mère avait essayé de le raisonner, de le cajoler, de le gronder, rien n’y fit. Elle avait finalement dû le saisir par le bras et le conduire de force jusque devant Père. Et alors, il n’avait pas pu. L’archet était en place sur les cordes, mais il n’avait pas bougé. Son bras ne lui appartenait plus, il était fait de bois, de plomb, de pierre. Il était demeuré ainsi, statufié, pendant une minute, une heure, un siècle, peut-être. Avec les yeux de Père fixés sur lui.

Il avait baissé son violon. Père avait détourné les yeux et depuis, ne les avait plus jamais posés sur lui de nouveau.



« C’est ici, » osa-t-il, alors qu’ils passaient devant une pauvre demeure dont la toiture menaçait visiblement de s’effondrer.

Toujours soucieux de ne pas exacerber l’irritation de son compagnon, Demetrio écourta son entretien avec Tessarini, lui remettant une bourse et empruntant, en retour, le violon qu’il gardait en souvenir de sa gloire passée. Alors qu’il s’apprêtait à lui faire ses adieux, le vieil homme le retint encore un instant pour lui faire cadeau de sa dernière trouvaille : une dague finement travaillée, abandonnée dans une ruelle la nuit dernière. D’abord peu enclin à accepter un présent dont il n’aurait pas usage, le violoniste céda toutefois devant l’insistance de son aîné, anxieux de lui témoigner sa gratitude. Il la glissa dans la poche de son manteau avec un sourire reconnaissant avant de prendre son congé et retrouver Tiberio Adorasti qui, tel que promis, l’avait attendu au pas de la porte.

D’un signe de tête affirmatif, il lui indiqua qu’ils pouvaient quitter le quartier. Qui ne dit mot se défend.


[Ca'Adorasti - Là où Tiberio voudra]
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Dernière édition par le Jeu 16 Aoû - 20:52, édité 1 fois
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