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 La Chambre de Danilo

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Danilo della Lonza
Gentilhomme - Ca'Adorasti


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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Sam 17 Nov - 11:24

[Premier post du Jeudi 5 Mars 1744]

Comme à son habitude, le claveciniste s'était réveillé tôt. Il y avait une époque ou il avait apprécié ses capacités à dormir peu. Une époque ou profiter de la vie le plus possible semblait indispensable à son bonheur. Aujourd'hui, il maudissait ces éveils prématurés. il aurait préféré dormir jusqu'à midi, ne pas sauter du lit aux aurores, heure ou la seule occupation valable était de se promener dans le froid matinal pour chasser les mauvaises pensées. Et aujourd'hui, il n'avait aucune envie de se promener. Il était un peu malade, d'ailleurs, pas grand chose, sans doute un simple rhume, mieux valait qu'il s'expose le moins possible. Lorsqu'il était fortement enrhumé, son palais gonflait et piquait, sensation des plus désagréables qui l'empêchait de trouver le sommeil. Autant sacrifier la promenade du matin si cela pouvait éviter de se retrouver avec deux ou trois heures d'existence en plus par jour pendant quelque temps.

La première heure, il l'avait passée couché dans son lit, à regarder le plafond. Les pensées virevoltaient sous son crâne, et il s'ingéniait à n'en capturer aucune, trop conscient qu'aucune d'elle ne valait le tourment qu'elles infligaient. Il avait passé la seconde heure à la fenêtre, pour se refaire un visage, toujours sans penser à grand chose. Quoique, les visages de Gabriella et de Mathilde avaient eu la fameuse idée de le visiter de concert. Il les avait écartés, assez peu enclin à se torturer de ces deux dames là. Il était descendu, avait parlé à quelques personnes, déjeuné avec celles-ci, puis était remonté de suite dans sa chambre. Il avait rendez-vous un peu plus tard avec la comtesse Gurrieri pour un petit concert entre eux deux. C'était bien la seule perspective encourageante de la journée. Oh et puis non, la soirée à la Fenice serait un bon divertissement, aussi. En attendant... Danilo subissait les affres de l'attente désoeuvrée ou les pensées importunes se chargent de vous ennuyer.

Il était de nouveau à sa fenêtre, et il se questionnait, comme il l'avait fait tant de fois depuis le premier jour de son arrivée. Sur sa conduite. Sur ce qu'il faisait de Gabriella. Il avait besoin d'elle pour une chose qu'il ne lui avouerait jamais, et qui était en contradiction avec les sentiments qu'il éprouvait pour elle. Pourtant, il ne pouvait renoncer à aucun des deux, ni... L'utilité qu'il lui trouvait, ni la passion qui sourdait en lui. Et il s'en voulait de ce état de fait, trop conscient que cultiver une telle situation allait contre ses propres principes. Se servir d'une femme lui avait toujours répugné. Depuis la mort de Mathilde, avoir des sentiments pour une autre femme le répugnait. Mélanger amour et manipulation le répugnait. Tout, au coeur de cette situation, le répugnait. Et il se répugnait de la maintenir malgré tout.

Bien évidemment, il n'était plus en public. Il pouvait laisser son visage se relâcher. Son vieux côté sombre remontait là la surface, troublait le calme de ses traits comme le courant de fond ride la surface d'un étang stagnant en apparence. Il était presque drôle, mais surtout assez pathétique, de se rendre compte que son esprit avait repris le même fonctionnement que lors de ses derniers jours à Florence. Encore la honte de soi, les apparences conservées à grand peine, et la chute lorsque la solitude revenait. La fréquentation des Adorasti n'avaient décidément pas un effet des plus bénéfiques sur son moral, même si les causes de ses troubles actuels venaient de son séjour en France.

Il en était là de ses réflexions, les deux bras appuyés sur l'appui de fenêtre, le dos un peu voûté, les paupières lourdes et le regard noir perdu dans la contemplation morne du paysage extérieur qu'il commençait à connaître sur le bout des doigts, les lèvres plissées en une moue d'abattement peu seyante, lorsqu'il se fit du bruit près de la porte de sa suite. Il n'y prit pas garde tout d'abord, plongé comme il était dans ses pensées viciées.
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Sam 17 Nov - 13:21

[Premier post du Jeudi 5 Mars 1744]

Un pan de son tablier dans une main, une cruche d'eau dans l'autre, Gabriella tourna sur elle-même dans le couloir des appartements privés, mimant une danse très romantique. Le sourire aux lèvres, elle virevolta une nouvelle fois et ferma la porte des appartements vides d'où elle venait.

Il faudrait qu'elle retourne voir ce conseiller astrologue. Tout se passait tellement bien, il ne pouvait que la conseiller pour que tout cela continue à évoluer dans ce sens.


*Ah ces cheveux, ce visage, qu'est-ce qu'il est beau...*

Une goutte d'eau vint éclabousser sa joue et Gabriella reprit la cruche à deux mains pour ne pas renverser son contenu. Elle fronça les sourcils comme pour se réprimander elle-même, parlant à sa conscience.

*Mais non, bien sûr que je suis toujours fidèle au prince Elio, quelle question !*

Ses paupières clignèrent et ses yeux verts se posèrent sur un tableau sans le voir. Quand allait-elle le revoir ? Ces rendez-vous donnés discrètement, il la courtisait et elle ne pouvait y résister même si le prince Elio occupait toujours en majorité son esprit. Qui était-il ? Un noble très certainement, cela se voyait immédiatement. Un baron ? Un comte ? Peut-être plus encore. C'était si excitant.

Un nouveau tour sur elle-même, léger, presque sur la pointe des pieds, et elle se retrouva devant la porte de Danilo. Elle frappa et entra pour se rendre directement à la salle de toilette du gentilhomme et remplir la cruche d'eau de porcelaine d'eau fraîche.

Revenant dans la chambre, elle vit Danilo appuyé contre la fenêtre.


"Avez-vous besoin de quelque chose en particulier monsieur della Lonza ?" demanda-t-elle en souriant. Elle était toujours d'autant plus serviable quand elle était de bonne humeur. Sauf envers Di Lorio peut-être, mais lui était un cas spécial. Le seul fait de le croiser ternissait sa bonne humeur.

C'est alors qu'elle remarqua le visage de Danilo où se peignait une expression qu'elle n'avait jusqu'alors jamais vue. S'inquiétant quelque peu, Gabriella s'approcha d'un pas.


"Tout va bien monsieur della Lonza ?" demanda-t-elle en tendant le cou afin de savoir s'il était malade.
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Sam 17 Nov - 22:11

Damnées rêveries! Maintenant qu'il était trop tard, il se rendait compte que les bruits avant-coureurs d'une arrivée avaient eu lieu. Qu'il aurait très bien pu les saisir au vol, se détourner, se cacher un instant dans l'ombre de la pièce plutôt que de laisser la lumière du jour éclairer ses traits, le temps de redevenir le Danilo que tous connaissaient. Cela ne prenait jamais longtemps, c'était un travail sur soi qu'il avait appris à mener avec célérité.

Tant pis. Le mal était fait. Gabriella avait vu ce qui passait sur son visage, et s'en inquiétait. Il aurait dû se rappeler que, plus que tout autre, la servante était à même d'apparaître n'importe quand, sans s'annoncer vraiment. Du moins, sans attendre l'approbation de l'hôte.

Danilo se raidit, un regard un peu fou passa rapidement sur Gabriella. L'attitude de bête traquée était assez caractéristique du claveciniste dans ses moments de faiblesse, et c'était bien l'impression qu'il donnait, à ce moment précis. Cette fois, il n'avait pas repris son masque de sociabilité dans l'instant, trop atterré de s'être fait surprendre. La réponse fut précipitée, confuse, et surtout, affreusement peu convaincante.


"Je... Heu... Non non, besoin de rien. Je... Tout va bien. Oui. Je crois, oui. Je..."

Au vu du désastre, le musicien arrêta de chercher ses mots, conscient qu'il allait s'enfoncer encore. Il tourna le dos à Gabriella d'un mouvement brusque, prit une forte inspiration, ses mains se crispant nerveusement le long de ses flancs. Il resta ainsi quelques instants, le temps de reprendre ses esprits.

Il était en train de se ressaisir lorsqu'une nouvelle pensée l'affola. Le matin même, il avait sorti de la poche intérieure de son gilet une lettre qu'il gardait toujours contre son coeur. Une ancienne correspondance qu'il gardait de Mathilde, sa lettre favorite, qu'il avait lu et relu tant de fois que le feuillet tombait presque en morceaux. Il l'avait encore parcourue le jour même, sachant parfaitement que cela lui faisait du mal. Pour rien au monde, il aurait laissé quelqu'un jeter le moindre coup d'oeil sur son contenu. Gabriella moins que personne. Il ne lui avait rien dit de sa femme et ne se sentait pas l'envie de le faire. A vrai dire, sa ressemblance avec Mathilde motivant toujours grandement son inclination pour elle, lui parler de sa dame ne pouvait certainement que le désservir. Du moins le pensait-il.

Il tourna brusquement la tête vers le lit, y vit le papier, comprit que son mouvement était sans doute plus révélateur que la présence elle-même, revint en position, fit deux pas vers le lit, se retourna à moitié vers la servante, laissa échapper un "heeeeeu" pathétique avant de s'asseoir, ou plutôt s'affaler sur le coin du matelas. Il prit la décision de ne pas tenter de fourrer le papier discrètement sous un oreiller, comme le disait son premier élan. Il se saisit simplement de la lettre, la replia, ses mains tremblant légèrement, puis la remit à son emplacement, à l'intérieur de son veston. Evidemment, elle était vue maintenant, mais c'était mieux que de donner l'impression que l'objet était assez important et honteux pour l'amener à perdre la tête.


"Veuillez m'excuser. Je... N'ai pas l'habitude de..."

Il eut un mouvement d'humeur, sa main remontant nerveusement vers son visage pendant qu'il donnait de la tête en avant. Cette fois, c'était mieux. Il répliqua enfin de manière cohérente, sur un ton se voulant doux et rassurant, mais non épuré d'un certain tremblement inopportun.

"Ne vous inquiétez pas pour moi, voulez vous? Je ne crois pas avoir besoin de quoi que ce soit en ce moment. Ou un thé, peut-être, oui..."

Il se releva, et en deux enjambées, fut de nouveau posté à la fenêtre, l'air presque serein, les mains derrière le dos, simplement trahi par le tapotement nerveux de ses doigts sur l'étoffe de ses manches. Il n'avait pas regardé une fois la servante dans le fond des yeux. Trop risqué.
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Dim 18 Nov - 13:46

Les douces images de son noble courtisan s'effilochèrent dans son esprit quand elle croisa le regard perdu de Danilo. C'était même plus qu'un regard perdu, il avait été fugitif mais intense. Gabriella n'avait jamais rien vu de pareil sur le visage du gentilhomme. La réponse bredouillée n'arrangea en rien le tableau. Que se passait-il donc pour qu'il soit dans cet état ?

Il lui tournait le dos désormais. Peut-être pleurait-il et qu'il ne voulait pas qu'elle le remarque.


"Êtes-vous sûr... ? Vous n'avez pas l'air..." insista-t-elle doucement.

Celui-ci se tourna de nouveau mais pour regarder avec hâte vers son chevet. Gabriella suivit son regard et vit une simple feuille de papier dont il se saisit précipitamment pour la ranger dans sa veste.

Voilà qu'il bredouillait de nouveau. Gabriella commença réellement à s'inquiéter. Lui qui d'habitude était si sûr de lui, apaisant même, le voir ainsi résonnait comme une alarme.


"Mais.. ne..ne vous excusez pas monsieur.. Je suis désolée, je ne voulais pas vous déranger si vous ne vous sentiez pas bien..."

Cela aurait été quelqu'un d'autre, elle aurait rebroussé chemin et l'aurait laissé tranquille. Mais Danilo et elle s'étaient un peu rapprochés depuis le bal du Castello et elle voulait l'aider comme lui l'aidait parfois quand elle en avait besoin.

"Cette lettre... Avez-vous reçu de mauvaises nouvelles ?" demanda-t-elle pour tenter de comprendre ce qui avait pu le mettre dans un tel état.

"Vous êtes bouleversé, je le vois bien, et nerveux. Je vais vous apporter votre thé... mais je peux vous aider si vous le voulez bien. Vous-même m'avez écoutée quand j'avais besoin de parler, il serait tout à fait normal que j'en fasse de même."
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Mar 20 Nov - 14:14

Elle ne fuyait pas, elle s'intéressait. Oh, comme il aurait préféré une dérobade, un abandon momentané. Préféré? Non, peut-être pas. Enfin, plus ou moins... Si elle était partie, il aurait été heureux d'éviter de lui parler de certains sujets fâcheux pour lui. Mais cela aurait été signe qu'il comptait finalement peu pour elle. Maintenant qu'elle restait, il sentait qu'il avait de l'importance à ses yeux, et qu'il était devant un aveu qu'il n'avait aucune envie de faire. A vrai dire, les deux situations étaient pleines d'autant de peine que de joie. Alors, autant faire avec celle qui se présentait. Même s'il aurait été préférable qu'elle n'entrât pas du tout.

Mais que faire ? Continuer dans son entêtement à ne rien vouloir dire, repousser le mouvement de compassion qu'elle avait pour lui ? Il avait peur que cela la blesse, qu'elle considère qu'il n'avait pas assez confiance en elle pour s'ouvrir. Après tout, cela ne se faisait pas de recevoir des confidences sans en rendre lorsque l'occasion se présentait. C'était sans doute trop caractérisant de son comportement envers elle, ce comportement teinté d'un intérêt peu sentimental malgré la passion certaine qu'elle évoquait en lui.
Et pourtant, s'ouvrir, pour dire quoi ? La vérité ? Et si cela se révélait plus blessant encore ? Lui parler de Mathilde, c'était sans doute faire du mal, à elle comme à lui. Lui dire que c'était l'ambiguité de ses sentiments à son égard qui le tourmentaient ? Il était certain de finir avec une main en travers du visage si elle ne visait pas l'entrejambe. Et, sans doute, d'être définitivement perdu, l'information remonterait très certainement jusqu'à Elio, et...

Se tourner partout et ne voir que de tristes issues, voilà quel était son digne sort du moment. Il resta un moment sans répondre, laissant les pensées tournoyer en masse sous son crâne, une migraine menaçante commençant à se profiler à l'horizon. Sans s'en rendre compte ni savoir comment il était passé de la fenêtre à ce nouvel état, il se retrouva vautré dans un fauteuil la tête entre les mains, les coudes sur les genoux. Chose qui n'arrangea évidemment pas son cas de conscience, puisqu'il était de plus en plus évident qu'il avait besoin d'aide.

D'une manière, si. Cela arrangeait les choses, contre son gré, certes. Mais la décision devenait de plus en plus évidente: il devait parler. De quoi... Bah, de quelque chose, n'importe quoi, pas un mensonge, non, pas la vraie cause complète non plus, non. Mais s'ouvrir, enfin, donner l'impression, au moins, il ne pouvait plus reculer, n'est-ce pas ? Non, il ne pouvait plus. Ou alors prétexter une trop grande gêne ? Non, il savait qu'il était lâche, pas la peine de se donner un nouvel exemple de cette faiblesse. Affronter le problème, voilà. Elle était là, il était là, il avait des problèmes, elle était prête à l'aider, c'était la logique même, n'est-ce pas ? Oui, bien sûr, oui. Parler. haha. Parler. Bon... Allez, courage. Alleeeez.


"Nouvelles... Non, il n'y a pas de mauvaises nouvelles, enfin, rien de nouveau... Je crois que... J'ai juste le mal du pays, vous savez ? La France est devenue ma véritable patrie, d'une certaine manière. Maintenant que je suis ici, j'ai l'impression que j'y ai laissé une grande partie de moi... La moitié, sans doute. Oui, la moitié de moi, ma moitié, l'expression est... Appropriée, si on veut. Mais je sais que je n'y retournerai pas, c'est trop tard, oui. Je sais que je n'y retournerai pas et je n'en sens que mieux ce que j'ai perdu. Et je ne sais pas si ce que... Si cet... Si Venise en vaut la peine. Enfin, si elle comblera le vide, et... Comme Rouen avait comblé le vide de Florence, savez-vous? Et je ne crois pas... Que cela arrivera. Je... Venise sent pour moi comme son canal le plus infect, à l'heure qu'il est. Et je sais que je ne la quitterai pas non plus. Et j'ai l'impression que l'odeur s'accorche à mes vêtements et me suis partout. C'est stupide, n'est-ce pas ? Oui, c'est stupide, je suppose que c'est stupide. N'est-ce pas ?"

Voilà. Il avait menti sur le fond de son trouble par omission, en parlant des causes de surface. Elles étaient bien réelles, mais rien des mouvements souterrains qui les animaient n'avait encore sérieusement franchi ses lèvres. C'était une victoire en soi. Le musicien tendit sa main droite devant lui, et vit qu'elle était prise de frissons incontrôlables et particulièrement visibles. Il avait souvent évalué le trouble qui l'habitait aux effets qu'il avait sur ses paumes et sur ses doigts. Il semblait en ce jour évident que le mal était grand. Il contracta les doigts, s'enfonçant les ongles dans la partie tendre de la paume, sans se faire saigner pour autant. Il bredouilla encore :

"Je raconte des inepties..."
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Jeu 22 Nov - 12:27

Danilo ne répondit pas tout de suite. Gabriella lui laissa le temps sans insister mais resta là à attendre que ses pensées se remettent en ordre. Elle le regarda s'asseoir dans un fauteuil et se prendre la tête entre les mains comme le font les personnes désespérées.

Gabriella s'approcha de lui puis après un petit temps d'hésitation décida de se mettre à genoux à ses pieds, les fesses posées sur ses talons, afin qu'il n'ait pas à relever la tête pour la regarder.

Il commença à parler, se soulager, lui expliquer son mal du mieux qu'il pouvait. Gabriella ne dit rien et attendit qu'il ait terminé, l'écoutant attentivement pour essayer de le comprendre.


"Mais non voyons, ce ne sont pas des inepties, je comprend ce que vous ressentez un peu. Moi c'est Rome qui me manque. Cependant je ne dirais pas que j'y ai laissé la moitié de moi, juste des souvenirs, bons et moins bons."

La jeune servante chercha le regard de Danilo sur son visage à moitié dissimulé par ses mains.

"Peut-être avez-vous laissé une femme que vous aimez là bas ? Généralement c'est le cas des gens qui disent qu'ils ont laissé la moitié d'eux même." dit-elle en hochant la tête.

"Et cette lettre et la sienne, n'est-ce pas ? Ce n'est pas le pays qui vous manque, c'est elle, je peux le comprendre." ajouta-t-elle en lui souriant.

"Par contre vous avez tort en vous persuadant que vous n'y retournerez pas. Ce ne sera peut-être pas tout de suite, mais rien ne vous empêchera dans les années à venir d'y retourner et de la retrouver."

Gabriella tentait de rassurer Danilo en avançant à tâtons dans le noir car elle ne connaissait pas le fond de l'histoire.

"Venise est une ville étrange. Elle peut être aussi infecte que sublime." répondit-elle. "Il y a des jours ou je la déteste, d'autres où je m'y sens bien." expliqua-t-elle en haussant les épaules.
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Dim 25 Nov - 23:01

Mais ? Mais qu'avaient les gens à comprendre les métaphores, enfin ? On se faisait un bon mot pour soi et voilà que l'autre en face trouvait on ne peut plus logiquement ce qui traînait au fond de sa pensée. C'était... Oh, et puis après tout, s'il avait parlé de sa moitié, c'était peut-être inconsciemment parce qu'il avait envie de savoir si Gabriella comprendrait. Il avait beau dire, il avait peut-être sérieusement envie de parler d'elle. Bon. Evasivement, alors.

Gabriella était frustrante tout de même. Est-ce qu'il voulait qu'on apaise sa peine, après tout ? Il est plus facile de subir que d'oser, affronter un destin prévisible, fut-il néfaste, que de faire face à l'inconnu. Si au moins elle avait montré l'envie de l'embrasser sur le champ en guise de consolation, il aurait su ou il allait. Faire des aveux était pénible, cela diminuait la prise qu'il avait sur la suite des évènements. C'était, en quelque sorte, se jeter dans l'inconnu, et peut-être qu'il était non pas plus sage, mais moins pénible de rester dans la tristesse du moment sans rien faire pour lutter contre. Au moins le tourment restait prévisible et connu.

Ah, mais non. S'il recommençait à penser ainsi, il allait retomber dans les travers qui lui avaient pourri les deux dernières années vénitiennes. Il avait vu Ettore prendre possession des salons, et à vrai dire, une fois qu'il s'était senti sur le point de perdre la faveur du monde, il s'était laissé couler. Il avait préféré être misérable et haïr son camarade plutôt que de lutter pour rester une personne intéressante aux yeux de tous. Evidemment, deux ans d'oubli et de haîne l'avaient amené à perdre le contrôle de lui. Il ne lui faudrait pas longtemps pour se pervertir sans aucune aide extérieure s'il se laissait encore aller. Il devait se battre sérieusement, c'était pourquoi il était là, après tout. Risquer malgré la peur de l'inconnu.

Encore quelques secondes sans répondre. La voix était altérée, mais les phrases commençaient à avoir un semblant de maîtrise. C'était déjà cela.


"Détrompez vous. Je ne laisse rien d'autre que des souvenirs, moi aussi. Et des souvenirs bien trop heureux pour moi. Je n'y retournerai pas, les ombres d'un passé plein d'une joie révolue n'ont rien d'attirant. Rien là bas n'aura la beauté d'une ruine effondrée avec un hasard d'une heureuse esthétique. Non, non, je n'y retournerai jamais, ou pour mourir, peut-être, lorsque j'aurai les cheveux blanchis et la goutte au genou..."

A la voir assise sur ses talons, juste devant lui, si près, l'idée d'un mouvement naturel lui vint. Ou plutôt, éclata dans son esprit comme une évidence incontestable. Elle était faite pour l'étreinte de ses bras, cela ne faisait en cet instant pas le moindre doute. S'il s'était écouté, il serait tombé à genoux aussi, l'aurait sans doute enlacée avec une fougue certaine, aurait perdu sa tête au creux de cette nuque qui l'affolait tant, le nez contre la peau, une main perdue dans la chevelure de Gabriella. Hélas, il lui restait un peu de raison, une raison qui lui hurlait que la spontanéité de ce mouvement ne serait pas forcément la bienvenue. Il ne put cependant le contenir totalement. Les mains de Gabriella se retrouvèrent vivement emprisonnées dans les paumes un peu moites du claveciniste. Les deux pouces de Danilo se mirent à caresser doucement les ravissantes mains de la servante, et ses autres doigts trouvèrent l'articulation du poignet et s'y posèrent, comme autant de navires perdus dans la tempête et découvrant par miracle une crique à l'abri des vents. Cela, et le grain de folie chargé de passion brillant dans le regard qui se planta au fond des prunelles de Gabriella pour n'en plus sortir, fut tout ce que le claveciniste ne parvint pas à retenir. Il reprit la parole un peu précipitamment, comme pour éviter des reproches sur son geste.

"Venise est laide de coeur mais elle a le mérite d'avoir encore le clinquant du neuf. C'est pour cela que je suis ici, et pour le prince Elio... Voilà bien tout ce qui m'attache en ces lieux. Et... Du moins, voilà ce qui m'y a appelé... Pour ce qui me retient, je disais... Oui, le clinquant, Elio et... Et puis vous. Je n'attendais pas cela de la Sérenissime mais... Peut-être que cela est à même de me donner la force de supporter ces beaux lieux plein de gens sordides..."

Il ne sut trop que faire avec ces paroles dont il perdait de nouveau la maîtrise. Jusqu'à Elio, ses paroles étaient réfléchies. L'intérêt qu'il portait au prince était réel, même si Gabriella n'aurait pas apprécié d'en connaître les tenants. Mais l'aveu voilé et désordonné qu'il venait de faire lui fit peur à lui-même.

"Je... Désolé, je... Il m'arrive de manquer de délicatesse quand..."

Il ne lui vint pas à l'idée de retirer ses mains pour autant. Son regard s'était rabaissé, plus par peur de montrer trop de choses que par peur de gêner. Bon dieu, ces épaules étaient véritablement affolantes. Quelle idée d'en avoir de si belles, aussi...
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Mer 28 Nov - 23:28

Danilo fut encore une fois un petit peu long à répondre mais Gabriella sentait bien qu'il ne s'agissait pas là d'un laps de temps servant à chercher une "bonne" réponse mais bien d'un temps qu'il s'accordait pour se reprendre et mettre au clair ses idées. Du moins, c'était ce qu'elle pensait.

Il lui assura alors qu'il ne laissait derrière lui que des souvenirs et non pas une femme comme elle l'avait cru. Pourtant cela lui avait semblé logique sur l'instant. Qu'avait-il donc vécu pour que des souvenirs le bouleversent à ce point ? Des souvenirs heureux par dessus le marché. Et cette lettre, de quoi s'agissait-il ? Pourquoi l'avoir rangé si vite dans son pourpoint si elle n'était pas la cause de son tourment ? Gabriella était persuadée qu'elle avait pourtant un rapport avec son état.


*Souvenir heureux.. joie révolue...* réfléchissa-t-elle aux paroles du gentilhomme.

Ne démordant pas qu'il y avait peut-être une femme sous cette histoire, Gabriella essaya d'assembler les morceaux pour en faire quelque chose de cohérent. S'il s'agissait bien d'une femme et qu'il s'agissait d'un souvenir heureux révolu, il se pouvait bien que cette femme soit décédée. Cela expliquait qu'il ne voulait pas retourner là bas car cela serait trop douloureux. Mais cette femme pouvait aussi bien être une amante que sa mère, elle ne pouvait pas savoir. Et la lettre serait une des siennes qu'il aimait relire. Elle-même avait souvent gardé les lettres de son frère pour pouvoir les relire, même si lui n'était pas décédé.

Cependant, Gabriella ne dit rien car elle ne voulait pas le blesser ni avancer des hypothèses hasardeuses alors qu'il souhaitait visiblement éviter ou contourner le sujet.


"Je comprend mieux votre opinion. Enfin.. je peux la comprendre." dit-elle en le regardant doucement.

"Et puis, je ne vais pas me plaindre si vous décidez de rester jusqu'à ce que vous ayez les cheveux blanchis et la goutte au nez. Vous êtes un hôte très agréable." dit-elle en lui souriant pour tenter de l'amuser avec un peu d'humour. Cela dit, c'était la vérité. Danilo faisait partie des personnes qu'elle prenait plaisir à servir.

Danilo aurait été son frère, ou un ami de sa condition, elle l'aurait volontiers pris dans ses bras pour le consoler avec la douceur qu'elle savait déployer. Hélas, della Lonza était un invité du prince et l'idée même de l'étreindre était inconcevable.

Cependant, cette proximité repoussée en esprit se fit brusquement une place concrète et bien réelle. Le gentilhomme venait d'attraper ses mains en la regardant dans les yeux. Surprise du mouvement, le regard de Gabriella s'abaissa vers ses mains comme pour réaliser le geste. L'inconvenance même de cette attitude ne la choquait pas du moment que cela lui permettait de s'apaiser mais cela ne l'empêcha pas d'être gênée. Elle n'osa pas retirer immédiatement ses mains pour ne pas le vexer ou le faire replonger dans la tristesse mais la jeune servante ne put empêcher de grosses rougeurs de s'installer sur son visage quand les pouces de Danilo vinrent caresser sa peau, non loin de ses poignets.

Gabriella ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais aucun son ne franchit ses lèvres et Danilo la devança. Gabriella releva lentement le regard vers lui, l'air confuse. De nouveau le rouge lui monta aux joues et Gabriella bredouilla légèrement.


"Moi.. Le prestige de la ville.. le prince Elio.. oui.. oui je peux le comprendre, mais moi.. je ne suis qu'une servante. Oh je sais nous en avons déjà parlé... je suis très touchée que vous m'appréciez à ce point, vraiment..."

Elle ne prononça pas le "mais" qui aurait du se placer à la fin de sa phrase mais retira très lentement ses mains, les dégageant avec une douceur extrême pour qu'aucune gêne ou remord ne vienne le toucher lui. Elle laissa même quelques secondes ses mains sur celle de l'homme le temps de venir les lui reposer sur ses genoux.

"Ne vous excusez pas. Vous vous confiez et cela vous fait du bien." le rassura-t-elle en se relevant.

"Je vais vous chercher votre thé, maintenant." dit-elle en s'inclinant brièvement pour disparaître dans le couloir. Elle revint quelques minutes après avec un plateau qu'elle posa sur une table non loin du fauteuil dans lequel Danilo s'était assis.

"Avez-vous besoin d'autre chose ?"
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Sam 8 Déc - 22:19

Danilo resta silencieux pendant que Gabriella lui répondait, ne trouvant pas de réplique à faire aux attentions de Gabriella. En fait, elle lui coupait quelque peu l'herbe sous le pied. Il aurait voulu la remercier pour l'avoir laissé le confier, et elle ne lui en laissait pas l'occasion. Il était aussi ennuyé qu'elle ait retiré ses mains. Le contact du corps d'une femme dont il était un tant soit peu épris était comme une drogue pour lui. D'ailleurs, il n'aurait pas dû la toucher, là, maintenant. Il risquait de précipiter tout, de vouloir obtenir ce contact encore et encore, jusqu'à en devenir sérieusement gênant. Oh, il se connaissait bien. Mais ce n'était pas parce qu'il était conscient de ses défauts qu'il savait lutter contre. Quand on n'a pas de volonté...

Ah, voilà, il avait dû lui faire peur. Elle s'enfuyait pour le thé. Il s'attendit presque à ne pas la voir revenir, et se surprit à s'effrayer d'une telle possibilité. Il se releva, et, encore une fois, retourna à sa fenêtre. Mais cette fois, il s'y adossa, plutôt que d'y perdre son regard. Ses yeux se fixèrent sur la battant de la porte, attendant le retour de Gabriella. Il s'occupa du souvenir de ses mains, le ressassant sans cesse pour mieux l'imprimer dans sa mémoire. Travailler de telles impressions à chaud était le meilleur moyen de savoir parcourir la peau d'une demoiselle rien qu'en pensées. Et c'était bien la seule chose qui pouvait compenser le manque. Le souvenir... Décidément, les femmes le faisaient vivre dans le passé. Toujours, il en venait à regretter l'instant précédent, celui ou l'entente était plus parfaite, les illusions plus fortes. Déjà il se considérait comme perdant, comme déchu aux yeux de la jeune femme. Il avait déjà l'impression d'avoir commis l'irréparable.

Elle revint, heureusement, et il en fut aimablement soulagé. Cela put sans doute se lire sur son visage, d'ailleurs. Lorsqu'elle lui demanda s'il avait besoin d'autre chose, il ne répondit pas directement à la question. Il se jeta simplement à l'eau, sans plus réfléchir aux conséquences de ses dires, décidé à combattre son habitude de toujours tout garder en dedans. Il parla très vite, sans prendre de respiration, pour éviter de perdre pied. Ses quelques mots étaient sans finesse, jetés comme ils venaient.


"Elle s'appelait Mathilde, avait des yeux pleins de merveilles, une chevelure d'ange, des mains magnifiques et un esprit divin. La maladie l'a emportée il y a un peu plus d'un an."

Oui, plus d'un an, c'était bien. Après tout, six mois de deuil, et courir déjà après le jupon d'une servante, voilà qui était assez peu recevable, n'est-ce-pas ? Lui-même n'en n'était pas fier. Oui, plus d'un an, c'était bien. On pouvait songer à refaire sa vie passé ce cap. Six mois, c'était trop peu, bien trop peu. C'était salir la mémoire de sa belle que de se laisser happer aussi vite par une femme, aussi charmante fut-elle. Mais il était ainsi fait.

"Je suppose que je n'ai besoin de rien d'autre. Rien qui soit raisonnable. J'ai... J'aie envie d'appeler à l'aide mais je ne sais même pas comment on pourrait m'aider. Ou plutôt je le sais trop bien, je sais que ça n'est pas... Envisageable? Et j'ai peur de tout le reste, même des bons sentiments, je crois. J'ai peur de la pitié. De la commisération, de la condescendance, de... Je sais que je suis sourd à la pitié et j'ai peur d'être ingrat, d'être borné... J'ai peur de mal interpréter et de blesser ceux qui voudraient me tendre la main... Non, je n'ai besoin de rien de raisonnable."

Ah ah. La bonne idée. Tout sortait dorénavant, pêle-mêle. Il réfléchissait tout haut, presque plus pour lui-même que pour Gabriella. Et en même temps... Il ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'elle comprenne ce dont il avait fondamentalement besoin, en cet instant là. Qu'elle discerne dans son charabia de vérités mal fagottées ce qu'il voulait réellement, profondément. Il avait besoin d'un contact charnel. Pas une main dans la sienne, pas seulement. Non, une étreinte vraie, sans mots, un jeu de corps, peut-être pas l'acte d'amour, pas encore, pas trop vite, mais quelque chose de fusionnel, d'érotique, d'enivrant. Il avait besoin d'un corps de femme contre le sien, il avait besoin d'affoler ses sens, pour les distraire.

Si seulement elle pouvait comprendre cela, et oublier toute prudence pour venir se loger dans ses bras, oui, cela lui ferait du bien.
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Dim 9 Déc - 0:40

Le sourire aimable qu'affichait Gabriella au moment où elle lui demandait s'il avait besoin de quelque chose, s'effaça lentement alors que le gentilhomme lui dévoilait avec une soudaineté désarmante la raison de son désarroi.

La jeune servante, ouvrit la bouche, l'arrondit comme pour dire un "oh" mais ne prononça rien et se contenta de froncer les sourcils dans un premier temps avant de finalement dire doucement.


"Je suis désolé..."

Bien maigre phrase de condoléances mais il l'avait prise au dépourvu. La tristesse qui émanait de Danilo l'empêcha de ressentir un quelconque sentiment de victoire car il était maintenant évident qu'elle avait relativement bien deviné la situation malgré les détours qu'avaient pris la conversation.

Elle voulut lui dire quelques mots de plus, pour le réconforter, lui dire qu'elle comprenait pourquoi il ne souhaitait pas retourner en France. Peut-être même lui dire qu'elle savait ce que l'on ressentait lorsqu'on perdait un être cher. Mais Danilo enchaîna sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit. Gabriella eut du mal à suivre les paroles un peu décousues du gentilhomme mais tenta d'y répondre du mieux qu'elle put.


"Non, effectivement, personne ne pourra vous aider.. vous réconforter oui, mais vous aider... Le deuil est quelque chose de très personnel.. Vous avez besoin de temps monsieur Della Lonza. Prenez le temps qu'il vous faudra et vous verrez que ce dont vous avez peur maintenant n'aura plus d'importance dans l'avenir." expliqua-t-elle en le regardant fixement.

"Et.. vous n'êtes pas ingrat... ni borné, je puis vous l'assurer." ajouta-t-elle avec un sourire.

Sans s'en rendre compte elle s'était rapprochée de lui pour lui parler comme en confidence. Ses yeux verts se posèrent sur ses mains. Devait-elle le réconforter encore comme il semblait en avoir eu besoin précédemment ? Gabriella se ravisa et reposa son regard dans le sien. Non, non il avait dit clairement qu'il avait peur de la pitié et de la compassion. Elle devait garder ses distances tout en étant présente.


"Vous avez juste besoin... de temps." répéta-t-elle en le regardant.
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Dim 30 Déc - 22:25

Réconforter, le mot était si bien choisi. Il y avait là l'idée de l'amie proche, de la soeur ou de l'amante, celle qui comprend que les mots ne servent à rien et donne son contact pour sauver l'âme en peine. C'était plus... Mature que consoler. Moins pudique que soutenir. Moins impersonnel qu'aider. Réconforter, oui, c'était bien le mot qu'il voulait entendre. Et il espérait bien que Gabriella en avait la même idée. Espérance qui n'était peut-être pas tout à fait infondée, comme il put s'en rendre compte : la petite servante s'était rapprochée de lui pendant qu'elle parlait.

C'était encore autre chose que de la voir agenouillée à ses pieds. Cette fois, le coeur du musicien s'emballa franchement de la sentir si proche, d'apercevoir plus avant un certain décolleté dans lequel il évita de trop attarder son regard, de suivre la course de ses yeux, vagabondant un instant sur les mains du musicien.

Mais elle ne franchissait pas le peu d'espace qui les séparaient encore. Danilo fit le même mouvement qu'elle, ne sachant trop si elle hésitait ou si elle avait arrêté sa décision. Désormais leurs corps se frôlaient presque, sans se toucher pour autant; le musicien se refusait de prendre réellement l'initiative, et préférait montrer simplement ce qu'il attendait. Le don était tellement plus satisfaisant que la prise délibérée, fut-elle plus ou moins consentie. Ses mains montèrent légèrement vers la taille de la jeune femme, mais il les arrêta juste avant, les doigts à moitié repliés vers la paume. Le mouvement, cependant, était clair, même s'il n'était pas abouti. Etrangement, dans cet instant ou sa tension était au plus haut, ou il risquait le plus de commettre une bévue et de se retrouver avec une main en travers de la face s'il manoeuvrait mal, il retrouvait sa maîtrise, il se trouvait presque calme, n'était son coeur battant une mesure folle. Les yeux rivés à ceux de la servante, Danilo répliqua, en approchant doucement son visage sans l'envahir complètement:


"Le temps ne fait pas mon affaire, j'en ai peur. Il ne fait que faciliter l'oubli. Et je ne veux pas oublier, jamais. Je veux pouvoir arrêter d'y penser à tout instant, sans que les souvenirs s'estompent. Mais cela, mon âme me le refuse, et me le refusera tant que je n'aurais pas une très bonne raison d'écarter une femme qui n'est plus de mes pensées. "

Le claveciniste marqua une très légère pause. Ses doigts s'étaient de nouveau étendus, toujours sans toucher directement Gabriella, et semblaient jouer avec un ruban invisible de sa robe. Perdu dans les profondeurs vertes du regard de la servante, il ne détourna pas un instant les yeux.

"Et cette raison, même si cela semble déraisonnable, même si cela paraît folie aux yeux du monde, je crois l'avoir trouvée, je l'ai trouvée. Hélas, je ne puis rien faire de plus. Il ne s'agit en rien d'une chose que l'on peut acquérir selon son bon vouloir. Même si elle ne s'est pas offerte à moi, elle m'offre déjà un peu de réconfort, car elle m'apporte l'espoir de jours meilleurs. Pour cela seulement, je lui serais déjà reconnaissant..."

Le claveciniste se tut, et resta quelques instants immobile, sans changer la si courte distance qui les séparait toujours. Il l'appelait à demi-mot de ses paroles, il l'appelait de tout son corps. C'était à elle de faire le tiers de pas qui manquait, si elle le désirait.
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Gabriella Delmonti
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Mer 2 Jan - 16:31

Danilo s'était lui aussi rapproché, si bien qu'ils étaient de nouveau très proches l'un de l'autre. Trop proche ? Gabriella n'en savait rien. Lorsqu'elle se reculait par convenance, elle se retrouvait de nouveau proche par souci de réconfort et le gentilhomme faisait de même. La proximité d'un homme n'était pas le genre de choses qui la gênait mais elle y faisait attention dans l'unique but de ne pas gêner ou choquer l'homme en question. Mais visiblement Danilo cherchait cette proximité dont il avait apparemment besoin, alors que faire ?

Et ses mains, ce mouvement qu'il avait esquissé ? On aurait dit qu'il avait voulu la prendre par la taille. Avait-elle rêvé ? Non. Il ne la quittait pas des yeux et son visage se rapprochait du sien. Un frisson lui fit hérisser les cheveux sur sa nuque, mais un frisson agréable dont elle eut un peu honte. Pourquoi diable aimait-elle tant les attentions des hommes à son égard ? Probablement n'en avait-elle pas eu assez à son goût depuis son adolescence.

L'esprit légèrement embrumé par cette proximité qui, cette fois-ci semblait la troubler elle, Gabriella fit un effort pour écouter ses paroles et y donner une réponse acceptable.


"Vous n'oublierez pas.. mais.. la douleur elle.. elle s'estompera..."

Danilo ne la lâchait pas des yeux et Gabriella se sentit comme happée par son regard, incapable à son tour de dévier le regard. Mais lorsqu'il se remit à parler, lorsque son véritable sentiment transpira à travers ses paroles, lorsqu'il l'appela sans le faire, qu'il parla d'elle sans prononcer son nom, qu'il parla si clairement par mots détournés, la faible distance qu'il y avait entre eux sembla avalée en un instant sans son véritable consentement et pourtant sous son initiative. Quelques centimètres tout au plus, sa tête s'était avancée vers celle du gentilhomme qui put sentir ses lèvres se poser sur les siennes.

Gabriella ferma les yeux tandis qu'un *moi ?* étonné résonnait dans son esprit. Elle goûta un instant l'allégresse d'être désirée par un homme mais la vision de Danilo penché sur une tombe lui fit froncer les sourcils sans cesser le baiser.

Puis vint l'image d'une noble tête angélique et Gabriella recula la tête, à peine, juste pour rompre le contact de ses lèvres mais tout en gardant les yeux fermés.

Ce n'est que quand le magnifique visage du prince Elio, fâché ou peiné, elle ne sut le dire, lui apparut qu'elle se recula tout à fait d'un mouvement vif en poussant une exclamation de stupeur, les yeux grands ouverts, presque horrifiée de son geste. Qu'avait-elle fait ? Embrasser un hôte du prince.. dans son palais... alors que Danilo était en deuil.. et qu'elle même était attendue...


"Je... pas dû.. désolée.. je... je..."

Gabriella recula précipitamment et manqua perdre l'équilibre en se prenant les pieds dans le tapis. Elle se rattrapa au montant du lit et prononça plus clairement.

"Je n'ai que trop abusé de votre temps, je vous prie d'excuser mon audace déplacée.. je.. je dois y aller.."

Puis elle s'enfuit dans le couloir à grandes enjambées.

[Le Castello]
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: La Chambre de Danilo   Mar 8 Jan - 19:04

Comment pouvait-on décrire un de ces moments de grâce qui sauvaient l'existence de l'ennui et de la peine? Oh, en cherchant bien, c'était tout à fait possible; dire la texture des lèvres, leur goût, la manière de frôler les siennes, dire le temps que le contact béni avait duré, parler du frisson de plaisir qui l'avait parcouru. Mais comment oser seulement transcrire en mots un moment ou la raison disparaissait au profit de tous les autres sens ? Danilo n'était pas poète, ou si peu. Un beau sonnet tourné avec finesse aurait pu éterniser l'instant fugace sur papier. Le claveciniste ne chercherait pas à l'exprimer autrement qu'en un mot: divin. Quoi de plus beau qu'un baiser arraché aux dures lois de la raison ?

Le tableau n'aurait pas été parfait sans le recul précipité de Gabriella, après qu'elle se soit réellement rendue compte de ce qu'il l'avait poussée à faire. Si elle lui avait cédé en tout à cet instant là, il aurait été terriblement déçu. Il estimait assez le caractère de Gabriella pour prendre un vrai plaisir à l'amener progressivement à lui. Le baiser était un signe d'espoir des plus clairs, mais il ne voulait pas dire que le jeu était clos pour autant. Cela en faisait toute la saveur...

Il eut envie de rire en voyant la servante se prendre les pieds dans le tapis, non pour se moquer, mais par plaisir de l'avoir troublée. Sa fuite précipitée ne lui laissa pas le temps de placer un mot. Il profita des échos de sa fuite pour se murmurer à lui-même :


"Oh non, vous avez tort. L'audace était on ne peut mieux placée."

Il s'étonnait toujours de la facilité avec laquelle son humeur tournait lorsqu'il était l'objet d'une faveur féminine. Comment disait-on, en latin, déjà? Tabula Rasa. Expression assez laide, mais très appropriée. L'euphorie ne durerait pas, il le savait pertinemment. Il ne mettrait pas longtemps à se pourrir l'existence avec des questionnements vains et sans fin sur les implications diverses de la faveur en question, et quelques remords quand au peu de cas qu'il faisait du deuil de son adorée se chargeraient d'alourdir son humeur. Mais plus tard. Pour le moment, la peine était oubliée, et Mathilde était écartée.

Le musicien s'adressa un grand sourire dans le miroir. La pensée de son rendez-vous avec la comtesse Gurrieri venait de remonter à la surface. Une autre femme en tête à tête, à quelques minutes d'intervalle, charmant présage. Oh, il n'y avait chez la comtesse rien qui l'incitât aux débordements dont il avait pu faire preuve avec Gabriella. Celle-ci l'occupait trop pour qu'il put penser à Brunilde autrement que comme une amie. Mais la comtesse pouvait se vanter d'être devenue une amie des plus estimables pour le musicien. La retrouver était toujours un plaisir.

Il mit un peu d'ordre dans sa mise, et ne tarda plus. Il était déjà en retard. D'un pas plein d'entrain, il sortit de sa chambre et rejoignit le rez-de chaussée.


[Le petit salon de musique]
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La Chambre de Danilo

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