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 Ruelle de l'Ancienne Tuilerie

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Demetrio Catanei
Musicien
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Date d'inscription : 18/02/2007

MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 1 Mai - 0:47

Silence. Tombé comme un subito piano. En naissant un demi-siècle plus tard, Demetrio aurait baigné dans une époque de nuances violentes avec pour homme fort un certain allemand natif de Bonn et sa célèbre cinquième symphonie ou encore sa pastorale ou bien celle qu’il dédierait à un empereur « héroïque ». Pour l’instant seulement, on nageait dans cet entredeux que les historiens appelleraient baroque tardif, tout juste avant l’avènement du classique. Ainsi donc, il fut pris de court par cette pause inattendue, imposée par ce maestro imprévisible. Sa main demeura suspendue en l’air, prête à reprendre le tempo au moindre signe de son chef, mais voyant que la partie instrumentale était déjà terminée, il abaissa ses percussions pour répondre à la question qu’on lui avait posée.

« Oui, toujours, mais non, plus pour vous. En fait, j’ai dû quitter Florence pour Venise. Et puis Venise pour Milan. Et Milan pour Venise de nouveau. J’y suis depuis… »

La notion de temps lui ayant toujours apparu comme très floue, il avait déterminé ses repères chronologiques selon les pièces qu’il avait préférées au fil des années. Cependant, comme on ne pouvait pas complimenter quelqu’un en le comparant à un instrument, on ne pouvait situation quiconque dans le temps à l’aide d’un concerto précis ou d’une sonate particulièrement émouvante. Il lui fallait user par conséquent de ces mesures qu’avait inventées l’Homme pour calculer, quantifier et définir des concepts qui lui échappaient. Procéder à ces conversions était certes ennuyeux mais néanmoins nécessaire pour permettre un minimum de compréhension entre lui-même et le monde.

C’est pourquoi il ne compléta sa phrase qu’après un moment de réflexion :


« Deux, trois ans. »

Une expression égarée se peignit sur ses traits et il interrogea à haute voix :

« Quelle était la question déjà? »

Et, claquant des doigts, son visage s’illumina avant qu’il n’enchaîne :

« Ah oui... Je disais donc que non, je n’ai pas eu l’occasion de jouer ou plutôt de rejouer à la Ca’Adorasti. Ni celle de Florence, ni celle de Venise. »

Si son interlocuteur n’avait pas été un Adorasti, sans doute que le violoniste aurait pu clore le sujet et repousser à plus tard la décision qu’il devrait inévitablement rendre. Il doutait fort qu’on ait l’amabilité de lui laisser conserver sa neutralité, même si, de toutes les façons, sa naissance l’obligeait pratiquement à prendre parti pour l’une des deux familles rivales. Cette main lourde, qui se trouvait sur son épaule un instant plus tôt, le poussa finalement à balbutier :

« Mais bien sûr, ce serait un plaisir, un grand honneur que… que d’avoir l’occasion de jouer… rejouer dans celle d’ici. À Venise. Pour le fils du Prince Andrea. Le Prince Elio. Oui. Voilà. »

Remarquant la sueur qui couvrait le front de son vis-à-vis, il s’inquiéta de sa santé :


« Pardonnez-moi mais êtes-vous souffrant? »

Peut-être était-il atteint d’un rhume ou d’une mauvaise grippe? En ce début de février, ces deux fléaux étaient assez communs et ils auraient pu expliquer les fièvres apparentes de Tiberio. Sympathique à sa cause, le musicien poursuivit aussitôt :

« Parce que si oui, ou même si non et si vous souhaitez seulement un rendez-vous par précaution, je loge chez un médecin, Maître Barrozi… par loger, j’entends que je loge chez lui tout simplement et non que je vis avec lui, parce que c’est un homme très respectable, plus que son prédécesseur assurément, et un homme très professionnel et que le consulter pourrait possiblement vous aider. Si c’est oui, bien entendu, parce que si c’est non… »

Son ton relativement solide s’était rapidement effrité sous l’effet de l’embarras, s’était définitivement effondré vers le milieu de sa tirade et menaçait à cet instant d’être démoli entièrement. Cherchant à tout prix à mettre fin à cette nouvelle déconvenue, pourtant issue des meilleures intentions, il conclut dans un murmure :


« C’est cela, oui. »
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Tiberio Adorasti
Cousin du Prince - Ca'Adorasti
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mer 9 Mai - 1:38

Tiberio écouta son interlocuteur, plissant une nouvelle fois les yeux, et serrant une nouvelle fois les dents, l'air perdu et intrigué. Par les culottes de la Sainte Vierge, qui était cet homme? Et, surtout, surtout, où avait il pu apprendre à s'exprimer? Il était aussi difficile à suivre que le plus obscur des poètes. Véritablement, comprendre et déméler les paroles de cet energumène tenait parfois de l'épreuve de force.
Voire plus que cela. Pourquoi? Pourquoi avait il ajouté "C'est cela oui" après sa tirade sur son ami docteur? Pourquoi? C'était incompréhensible! Tiberio s'en serait volontiers arraché les cheveux.
Ou non. A vrai dire, il aurait plutot voulu arracher les cheveux de son interlocuteur, jusqu'à ce que ce dernier s'explique. Bon sang. Il avait une telle envie de l'attrapper par le col, de lui hurler dessus. "Ne savez vous donc pas former une phrase? Utilisez les mots bon Dieu, et surtout, placez les dans le bon ordre! Est ce si dur? Est ce si dur?"
Mais il ne pouvait pas. C'était trop lache et trop facile de s'en prendre à un individu pareil. Il n'y avait là aucun sport, et très peu de mérite. Et puis surtout, il n'y avait autour d'eux aucun public satisfaisant. Ces ivrognes et ces catins, après avoir vu une telle scène, à qui répéterait il les événements? A leurs lépreux de parents? A leurs amis marins? Absolument aucun intéret. C'était même du gachis. Toute performance Tiberienne méritait d'être appréciée par des servants, au minimum, histoire que ladite performance soit racontée dans les milieux haut-placés. Seuls milieux où Tiberio avait interet à entretenir sa réputation.

Lorsque le musicien parla de maladie, les joues du bon Tibère s'empourprèrent légérement, tandis qu'il se saisit d'un mouchoir en tissu glissé au fond d'une poche pour s'essuyer le front.
Mouchoir qui fut d'ailleurs bien vite humide. Puis qui fut tout simplement trempé une fois que le cousin du prince l'eut fait passer dérrière sa nuque.


"Ecoutez, vous êtes en droit de vivre chez qui vous voulez, et d'y faire ce que vous voulez. Je vous demande simplement de ne pas me donner les détails, est ce possible?"
Et ça avait plutot interet à être possible, parce que Tiberio avait eu sa dose de pédérastes pour la journée, il n'était plus question d'en entendre parler avant un bon moment. Idéalement, il ne voulait plus en voir avant la fin des temps. Mais dans une perspective moins optimiste, il se contenterait d'une seule journée de répit.
Mais alors, alors, s'il ne devait rien qu'apercevoir un homosexuel avant la fin de la journée, un homosexuel qui soit assez stupide pour se vanter de sa condition, le cousin du prince ne pourrait peut être pas retenir ses envies de meurtre. Il attrapperait la première assiette qu'il verrait, et la lancerait de suite au visage de l'individu.
Puis, ensuite, peut être réfléchirait il à quelque chose de plus létal qu'une simple assiette.

"Et non, je n'ai pas besoin d'un docteur, non. Et encore moins d'un docteur de ce genre là.
Je vais parfaitement bien. Parfaitement, vous entendez?"

Tiens, il devenait agressif.
En temps normal, cela n'aurait rien eu d'ennuyeux. Mais en l'occurence, il comptait sur le musicien pour le raccompagner. Par conséquent, il devait gagner sa confiance, son amitié. Ou en tout cas, ne pas attirer son hostilité. Bon sang, créer du lien social était décidement quelque chose de bien compliqué.
Mais en même temps, il se trouvait en face d'un musicien incompréhensible, homosexuel, et qui l'invitait à venir partager sa couche avec un docteur de la même catégorie. Qui, objectivement, qui aurait pu rester calme dans un cas pareil?

Et bien, Tiberio réussit tout de même à se reprendre. Ce qui, face à une situation pareille, tenait de l'exploit, quand on connait le caractère du cousin Adorasti.
Il se passa une main sur le visage, se frotta les yeux, soupira, et, au prix d'une grande douleur, détruisant à moitié ses cordes vocales, brisant son coeur et ses principes, Tiberio demandait, et avec politesse s'il vous plait :

"Ecoutez, écoutez, à défaut de jouer pour le fils d'Andrea, vous vous contenterez bien de jouer pour son neveu, non?"
Bon sang, ce que ça lui avait couter. Il avait cru mourir. Pendant un instant, il avait aussi cru que les mots ne sortiraient jamais, qu'ils allaient rester bloqués au fond de sa bouche.
Mais finalement, il l'avait dit. Il avait réussi. C'était tout simplement incroyable. La preuve, il n'y croyait pas.
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Demetrio Catanei
Musicien
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Ven 11 Mai - 1:02

Cela n’était un secret pour personne, on retrouvait dans le domaine des arts nombre d’individus aux mœurs libertines. Bien sûr, cela n’était pas proclamé publiquement et cette caractéristique n’était pas nécessaire pour faire un bon peintre ou un excellent musicien, même si des expériences particulières pouvaient fournir des thèmes à représenter sur une toile ou transposer dans un concerto. Certains au contraire avaient adopté une discipline de fer et une existence monastique, qu’ils croyaient primordiales pour s’élever au zénith, à la quintessence suprême de leur Art. N’en demeurait pas moins qu’un fait était un fait et que Demetrio, malgré ses abords timides, n’avait pas toujours fait exception à la règle. L’inversion n’avait cependant pas compté parmi ses activités de choix, peut-être par opposition inconsciente aux préférences paternelles. Il rougit donc aux accusations à peine couvertes que lui porta son interlocuteur et bafouilla, les yeux agrandis :

« Je… je me suis mal exprimé ou bien vous m’avez mal compris… mais c’est sans doute moi qui me suis mal exprimé. Je n’ai jamais… enfin peut-être à quelques reprises… mais pas… »

Réalisant qu’il devait paraître plus coupable encore à tenter de se justifier par des balbutiements, le teint empourpré, il finit par hocher lentement de la tête, gamin dépité d’avoir été pris en faute :

« Oui, c’est possible, je suis désolé. »

Tiberio Adorasti lui rappelait Père d’une certaine façon. Même domination naturelle de l’autre, même intimidation immédiate qui le rendait si nerveux et si maladroit. Père était fort différent, bien entendu. Son autorité n’avait rien de celle de l’homme face à lui, pressante et hostile. La sienne était plutôt glacée et détournée, elle forçait sans brusquerie. C’était du moins l’impression qu’il en avait toujours eu et l’image qui lui avait été montrée. Père et son emprise assurée et raffinée, sa cruauté froide et calculée, qui d’une phrase assassine, d’un sourire entendu faisait perdre contenance à son adversaire. Père, homme du monde, homme à femmes, homme de pouvoir, homme de goût, bref, l’homme qu’il ne serait jamais.

Confronté à quiconque lui était nettement supérieur, le musicien reculait d’instinct et courbait l’échine sans trop rechigner. Il se persuadait eu ce n’était pas un signe de sa lâcheté mais bien une preuve de sa sagesse. Le roseau se pliait bien sous l’effet du vent sans se rompre… non? Toutefois, plus la honte allait en crescendo, plus ce raisonnement lui apparaissait comme une excuse futile et, lorsque sa culpabilité atteignait son paroxysme, il se cassait. Ce qui n’était jamais une bonne chose.

Heureusement, Sisyphe n’en était qu’à mi-chemin de son ascension et n’était donc pas encore prêt à laisser tomber sa pierre en contrebas.


« Je m’en contenterai fort bien, oui, » répondit-il avec un léger sourire.

Et voilà qu’il venait d’hisser sa charge un peu plus haut. Il n’avait pas envie de jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, de peur d’être effrayé par tout ce chemin parcouru, et n’osait pas non plus lever les yeux pour constater la distance qui le séparait toujours du sommet de sa montagne.

Il fronça les sourcils, voyant un obstacle évident à cette belle entreprise, proposée par son interlocuteur.

« Une chose, seulement, Monsieur… J’ai laissé mon violon à mon logis. Peut-être… Il hésita un instant. Peut-être accepterez-vous de me suivre jusque chez un ami, un autre, qui possède lui-même un instrument de grande qualité…? À moins que vous n’ayez à votre disposition, au palais, j’entends, un autre instrument que vous… vous seriez aussi disposé à me prêter. Que pour aujourd’hui. Pour le… la prestation privée. »
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Tiberio Adorasti
Cousin du Prince - Ca'Adorasti
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Jeu 24 Mai - 18:24

"Pardon?"
Pardon? Comment? Avait il osé? Lui avait il vraiment proposé ça? Le musicien venait il vraiment de demander à Tiberio Adorasti de le suivre dans un traquenard aussi grossier?
Non, c'était impossible. C'était ou un excellent trait d'humour, ou une proposition innocente. Quoiqu'en vérité, après quelques secondes de réflexion, Tiberio élimina bien vite la thèse du trait d'humour. Un homme de ce genre là ne serait surement pas capable d'une telle autodérision. Pour en faire preuve, il faut assimiler certaines notions. Par exemple, il faut savoir quels sont ses défauts, afin de les mettre en valeur dans ladite dérision, n'est ce pas?
Hors, si ce Catanei avait conscience de ses défauts, sans doute aurait il déjà fait des efforts pour les corriger. Car, objectivement, à ce niveau là, ça tenait plus de l'handicap que du défaut.
Et puis, de toute façon, Mr Adorasti voyait mal son interlocuteur, déjà infoutu de prononcer trois phrases sensées à la suite, lancer une blague.

Mince... Hum... Tiberio avait un peu perdu le fil. Où en était il dans son raisonnement déjà?
Ah oui.
Non, c'était forcément une proposition innocente. Personne, personne d'humainement constitué en tout cas, ne serait capable de lui proposer à Lui une aventure homosexuelle. Impossible. Surtout pas maintenant, il avait tout de même été clair, non?
Mais... "Prestation privée"... Seigneur Dieu, Seigneur Dieu que cet assemblage de mots était sujet à caution. Tibère ne savait plus à quoi s'en tenir, et tout cela commençait à doucement lui esquinter le système nerveux. Un peu plus... Rien qu'un tout petit peu plus et... Non, non il ne devait pas. Il ne devait pas se montrer grossier. Ni se lancer dans une bagarre. Il ne pouvait pas se le permettre. Deux conflits en une journée, c'était déjà beaucoup pour une journée normale. Mais alors deux conflits rien que pour le jour de son arrivée... Ca serait de mauvais augure.
Il devrait se contenir.

L'air de plus en plus irrité, grimaçant comme si on l'avait placé face à une assiette de mauvais fromage trop fermenté, le cousin du Prince agita sa main de droite et de gauche en grognant.


"Bon, écoutez, vous pouvez aller chercher ce que vous voulez chez qui vous voulez, mais je vous attend dehors, d'accord?
Je ne voudrais pas..."
Comment dire? Succomber à une soudaine envie de vous ravager le visage à vous et votre ami? Etre encerclé par une horde de pédérastes en furie, contagieux et dangereux? Respirer trop longtemps le même air que vous deux dans un espace fermé et mal aéré?
"... Enfin, vous me comprenez, n'est ce pas? Je ne connais votre ami, il serait malvenu de rentrer ainsi chez lui, vous voyez?"

Cet échange commençait à lui couter de plus en plus. Véritable épreuve de maitrise de la colère. Discuter avec ce Catanei était moins long que l'entrainement Shaolin, mais au moins aussi dur et efficace.
Pendant ce temps, autour d'eux, la plèbe continuait à défiler, menaçante et oppressante, sans jamais s'arrêter de les dévisager. Brrr... Dorénavant, Tiberio ne sortirait plus sans escorte. Il demanderait à en avoir une quand il verrait son cousin. Et, de préférence, un escorte constituée de muets. Mais musclés, les muets. Et armés jusqu'aux dents. On est jamais trop prudent.

Soudain, un déclic. Tibère réalisa qu'il ne s'en sortirait jamais avec son empoté de compagnon de fortune. Il lui fallait passer à la vitesse supérieure, vite. Il y avait de plus en plus de monde autour d'eux.
Changement de ton, de débit de parole, devenant soudainement sec. L'irritation, mélée à la peur revenue, s'était transformée en une sorte de panique. Se faisant pressant, le besoin de quitter cet endroit bondé faisait perdre à notre homme toute sa retenue shaolinienne qu'il croyait pourtant avoir acquise.


"Bon, d'ailleurs, ça suffit. Allons chez votre ami. Tout de suite."
Tac! Il saisit le poignet droit de son interlocuteur, et se mit en marche, commençant à le tirer en avant, sans absolument savoir où il allait. La sueur recommençait à lui mouiller la nuque et la colonne vertebrale, et ses mains commençaient à trembler.
Pauvre de lui, pauvre de lui.
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Demetrio Catanei
Musicien
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Sam 26 Mai - 21:59

Outre la musique, Demetrio était passé maître dans l’art du malentendu. La chose était tout à fait involontaire, bien entendu, et c’était souvent après avoir réussi à aligner quelques mots pour former une phrase plus ou moins cohérente qu’il réalisait le sens qu’on aurait pu lui prêter. Il était chaque fois effrayé par le pouvoir de la parole, traîtresse, qui plaçait dans sa bouche des invites auxquelles il n’aurait jamais songées ou des sous-entendus salaces seyant plus à une courtisane qu’à un homme de sa condition. Si seulement sa pensée n’avait pu être traduite que par le biais de son violon, il n’aurait jamais eu à se fondre en excuses ou tenter d’expliquer ce qu’il entendait exactement par « instrument de grande qualité » ou « prestation privée ». La musique était une langue qui ne desservait pas son maître aussi mal que le verbe, fourbe et déloyal.

Il songea à corriger ses propos, remplacer les expressions les plus douteuses par un substitut plus présentable, « concert personnel » ou « récital privilégié » , « divertissement intime » ou « spectacle exclusif », par exemple. « Ami » par… par « connaissance dénuée de tout rapport sexuel » ou encore par « individu avec qui j’entretiens des liens étroits »… ou peut-être pas, celle-ci. L’existence était bien compliquée si même l’amitié se devait d’être présentée avec étiquette. Que faire avec cet encombrant « instrument de qualité »? Pouvait-il le troquer pour « objet que je manipule avec virtuosité »?

Écartelé par tous ces choix qui s’offraient à lui, il en vint finalement à hocher de la tête d’un air hébété à la question qui lui fut posée. Qui ne dit mot consent. Valait sûrement mieux ne pas risquer de s’empêtrer encore et accroître le dégoût évident de son interlocuteur. Le roseau se laissa donc docilement entraîner par le vent, lorsque ce dernier l’empoigna pour l’emmener droit devant d’un pas décidé.


Mère agissait de façon identique. Et Père, quand il était là, observait. Les autres, ce n’était pas eux, le vrai problème. Il n’avait pas tant de mal à jouer devant tous les invités du Prince. La musique l’entourait, il ne les voyait et ne les entendait même plus. C’était Père qui lui avait appris ce qu’était le trac.

La toute première fois, il n’avait pas voulu. Mère avait essayé de le raisonner, de le cajoler, de le gronder, rien n’y fit. Elle avait finalement dû le saisir par le bras et le conduire de force jusque devant Père. Et alors, il n’avait pas pu. L’archet était en place sur les cordes, mais il n’avait pas bougé. Son bras ne lui appartenait plus, il était fait de bois, de plomb, de pierre. Il était demeuré ainsi, statufié, pendant une minute, une heure, un siècle, peut-être. Avec les yeux de Père fixés sur lui.

Il avait baissé son violon. Père avait détourné les yeux et depuis, ne les avait plus jamais posés sur lui de nouveau.



« C’est ici, » osa-t-il, alors qu’ils passaient devant une pauvre demeure dont la toiture menaçait visiblement de s’effondrer.

Toujours soucieux de ne pas exacerber l’irritation de son compagnon, Demetrio écourta son entretien avec Tessarini, lui remettant une bourse et empruntant, en retour, le violon qu’il gardait en souvenir de sa gloire passée. Alors qu’il s’apprêtait à lui faire ses adieux, le vieil homme le retint encore un instant pour lui faire cadeau de sa dernière trouvaille : une dague finement travaillée, abandonnée dans une ruelle la nuit dernière. D’abord peu enclin à accepter un présent dont il n’aurait pas usage, le violoniste céda toutefois devant l’insistance de son aîné, anxieux de lui témoigner sa gratitude. Il la glissa dans la poche de son manteau avec un sourire reconnaissant avant de prendre son congé et retrouver Tiberio Adorasti qui, tel que promis, l’avait attendu au pas de la porte.

D’un signe de tête affirmatif, il lui indiqua qu’ils pouvaient quitter le quartier. Qui ne dit mot se défend.


[Ca'Adorasti - Là où Tiberio voudra]


Dernière édition par le Jeu 16 Aoû - 21:52, édité 1 fois
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Flavio V
Invité



MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 5 Juin - 18:56

[marché du Rialto]

L'horizon avait viré au pourpre profond. La nuit s'élevait en volutes épaisses le long des bâtisses décrépies, montait du fond de la lagune comme un brouillard poisseux, enveloppait de sa noirceur la misère et la saleté du quartier de la bouche d'Ombre. Ici, loin de l'apparat de la haute société, la populace tentait de survive.
Le jeune sicilien, sans connaître soieries et mets délicats, n'était pas habitué à des conditions si rudes. Pour la première fois, il craignait la faim. Le froid de sa roulotte lui apparaissait dans ses souvenirs comme une douce tiédeur perdue. Dans les ruines de la vielle tuilerie où le vent marin piquant s'engouffrait, il ressentait une solitude de plomb, et la peur qu'un mal plus grand ne le foudroie.

Personne chez les saltimbanques n'était au courant de sa condition et il avait même tu son appartenance à la célèbre troupe de la Lune Gibbeuse. Ici, la renommée avait pâlie au fils des ans avec l'absence de représentation. Son mentor ne se produirait plus jamais dans la Sérénissime. Alors, Flavio était à l'abri de la tentation.
Revenir, s'excuser encore, supplier qu'on le reprenne...
Parfois, quand ses articulations malmenées par l'humidité le lançaient, quand son estomac se tordait d'angoisse et que ses rêves éveillés devenait plus boueux que la vase des canaux, il priait pour que dans un proche avenir, il puisse de nouveau intégrer sa famille. Livia lui manquait. Son rire léger et sa démarche dansante. Quant il voyait la silouhette souple d'Orfeo, immanquablement, l'image de la jeune fille surgissait.

Le sicilien se faufila dans les ruelles sombres. Maintenant, il était connu. Les ombres malingres qui hantaient ces rues en quête de larcin ne s'attaquaient pas aux résidents. Pas si tôt dans la soirée. Plus tard, quand le mauvais alcool aurait échauffé les esprits malades, l'appât du gain et l'amertume d'une vie de scélérat éroderaient les bonnes manières et le pseudo sentiment de solidarité et d'appartenance au même clan.

Il hâta le pas, pressé de s'en retourner entre les vielles pierres pourries du bâtiment investi comme refuge par Orféo et ses comparses ; pressé de se reposer un peu de son après-midi peu fructueuse ; pressé d'être seul avec ses fantômes et ses héros. Et puis, pour éviter le mal, dormir correctement était un impératif. Les autres se moquaient souvent de ses habitudes de marmotte. Ce soir, il se devait d'être en forme. Un petit somme s'imposait donc. Le jeune homme frissonna et ouvrit et ferma plusieurs fois ses mains comme pour chasser un fourmillement persistant. Il obliqua dans la ruelle qui le mènerait à bon port. Plus que quelques minutes, il serait tranquille.
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Damas
Masque
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Date d'inscription : 02/08/2005

MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mar 5 Juin - 23:04

*Ah*

Le masque remua doucement dans son coin d'ombre. Il avait dû se dissimuler au mieux, les gens bien habillés passaient difficilement inaperçus dans cette partie de la ville. D'ailleurs, pouah, il s'en serait bien passé de cette visite des bas-fonds. Nécessité, quand tu nous tiens.

Le spécimen était beau, c'était tout à fait le genre qu'il recherchait, à première vue. Sous le masque, la personne esquissa un sourire satisfait. Il tira un peu sur ses gants pendant que l'homme remontait la rue, réarrangea sa coiffure avec dextérité. Sa main vérifia que sa lame, un glaive court très étrange, droit, fin et mal équilibré, avec une poignée dépourvue de garde, pouvait s'arracher facilement à la petite gangue de tissu cousue dans sa cape, avant de rabattre son vêtement. Cela dissimulait parfaitement l'arme.

Puis jaillit comme un diable de papier de sa boîte dans la ruelle, juste sous le nez du saltimbanque qui avançait sur lui, jusque là sans le voir.

Il singea une révérence, se pliant à moitié pour ne pas révéler le renflement de son épée, et baissa la tête en signe de respect.


"Ah, monsieur quelle bonne rencontre! Un homme au regard aussi bon que le vôtre aidera sans doute une personne dans le besoin, n'est-ce pas? Oh, je vous rassure, je ne veux pas d'argent, j'en ai, bien plus que je n'en ai besoin. J'aimerai bien m'en débarasser d'ailleurs. Au profit de quelqu'un qui saurait me sortir de ma... grande détresse..."

Il avait pris un ton miséreux et cajoleur. La personne sous le masque regrettait de ne pouvoir agir sur les lèvres de ce dernier. Il manquait quelques émotions fasciales à sa bouffonade. Là étaient les affres de l'anonymat.

"Mais, je ne me suis pas présenté, j'en suis si confus. Je suis un certain Damas, pour vous servir."

Ce qui le fit rire doucement.

*Uh uh. Quelle bonne boutade.*

Il reprit son sérieux, se fit mielleux, tapotant ses doigts gantés les uns contre les autres

"Soyons honnêtes tout de suite. Aideriez-vous un certain Damas si celui-ci vous offrait une somme conséquente? Vous pourriez vivre ailleurs que dans ces tristes taudis grâce à moi..."
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Flavio V
Invité



MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Mer 18 Juil - 0:29

Encore quelques mètres et la maison serait là, juste derrière le dernier tournant, juste à portée de vue. L'ombre du mur se désolidarisa soudain de l'océan sombre qui noyait la pierre. Il fut là, surgit des ténèbres. Le coeur du sicilien trébucha sous l'effroi de la chatoyante vision dans la lumière mourante du jour. Figé sous la surprise, le corps du jeune homme se tétanisa, et il s'adossa à la paroi érodée, ses yeux bleu écarquillés, une fixité étrange dans le regard presque éteint.
Certains éléments du quotidien étaient nocifs, extrêmement nocifs même, pour sa santé fragile. Ce soir, la fatigue n'aidait pas et l'apparition d'une personne masquée, jailli comme un beau diable de sa boite de pandore eut un effet immédiat sur l'organisme éprouvé de Flavio.
Sa carnation à l'accoutume pale vira au blanc cadavérique. Le sang, marée descendante, se retira des pommettes livides. Le rythme cardiaque s'emballa. La réalité eut un soubresaut. Un soubresaut infime, quelques secondes, une minute tout au plus. Assez cependant pour que le discours de l'inconnu se perde dans les méandres du temps et vienne alimenter l'immense cimetière des instants irrémédiablement perdus, le champs stériles des mémoires mortes qui gisaient dans les tréfonds de l'âme du saltimbanque.

La faveur de la nuit cacha l'état bizarre de l'adolescent. Dans le brouillard, un seul mot chargé de symbole et de promesses d'évasion se fraya un chemin dans sa conscience en surcharge. Damas. Damas, un nom teinté de soleil et au goût d'épices sucrées, acéré et inusable comme la pointe de ses lames d'acier, un nom piquant comme les flèches des mosquées, un nom porteur de rêveries multicolores et virevoltantes qui s'accrochent aux minarets de dentelles ouvragées, un nom qui capte les reflets mordorés de tissus aux motifs complexe. Un nom exotique et magique chantant comme l'appelle du muezzin. Un nom tout droit sorti d'un conte.


*** *** ***

Noé croupit dans sa geôle. Son épaule lui lance depuis trop longtemps et le sommeil fuit sous les assauts répétés de la douleur. Pas d'issues. Par l'étroite lucarne barrée de métal rouillé, la lumière de la nuit se teinte d'ocre et d'orangé. Il sait alors que le jour point. Bientôt le bourreau viendra pour lui trancher la main. Alors il perdra tout. Son habileté au maniement des armes, et surtout cette dextérité sans pareil pour réparer et fabriquer des mécanismes complexes – qui de temps en temps sert à crocheter les serrures quand il n'est pas dépouillé de son nécessaire – sera irrémédiablement devenu un souvenir douloureux. S'il perd sa main, son seul talent, alors sa vie n'aura plus de sens. A quoi bon un esprit brillant un corps amputé. A quoi bon une créativité géniale si elle reste prisonnière sans pouvoir se concrétiser.
L'homme aux traits creusés par l'épuisement qui le vieillissent prématurément n'a qu'une vingtaine d'années. Il se recroqueville. Une masse blonde jadis luxuriante lui dissimule le visage. Toute son attitude traduit la peine et la résignation qui étreignent son âme.

Sa manie de s'embarquer dans des navires en détresse causera sa perte ! Cependant, là, il ne pouvait qu'intervenir. La jeune femme aux paupières lourdes de khôl et au cils de velours avait été enlevée sous ses yeux. Ses lèvres craquelées par la déshydratation lâchent un soupir de regret.
Des bruits sourds, des cris puis des hurlements le tirent de ses tristes songes. Le fracas d'un combat. Enguerrand !
Il l'a retrouvé. Le géant nordique à la crinière de feu et au coeur de flamme, son fidèle ami, compasse de galère et d'autres navires aventuriers, vient à sa rescousse. Noé bondit. Malgré la fatigue, il ne faillira pas. Il se saisit de ses chaînes et s'installe en embuscade près de la porte de sa cellule prêt à jaillir dès que le gardien rentrera. Un cliquetis et la brute se tient face à lui. Bizarre, il porte un justaucorps coloré et un masque vénitien.
*** *** ***

Flavio cligna des yeux plusieurs fois pour chasser la vision rémanente. Le quidam face à lui se prénommait Damas, un pseudonyme exotique en accord avec sa tenue. Ce n'était pas la première fois que le jeune homme croisait au hasard des ruelles de la Sérénissime de tels personnages. Orféo lui avait expliqué la coutume et il l'avait écouté sagement, se gardant bien de commenter cet étrange mode de vie proche de l'anonymat de certains artistes de théâtres ou des forains. Bien sûr, il connaissait déjà cette pratique en détail, Livia lui avait tout raconté. Il préférait taire son savoir sur la cité.
Les masques dissimulaient leur porteur qu'il soit aristocrate ou simple vagabond. Les masques étaient un moyen simple et efficace de mélanger ceux qui n'appartenaient pas au même monde. Cependant les vêtements trahissaient toujours la fortune de leur propriétaire car on ne voyait jamais de pauvres ères parés d'atours fastueux. Un masque ouvragé, luxueux et de riches habits ne laissaient guère de doute sur l'appartenance sociale. Et Flavio avait une conscience aiguë des ravages que ces conversations engendraient...

Depuis son arrivée, quelques mois auparavant, il avait évité avec soin ces individus avec presque autant de succès qu'il fuyait les nobles gens. Quelle journée funeste. Après deux dames de la haute société, voilà qu'il tombé nez à nez avec un masque. Un frisson glacée lui parcouru l'échine. Sa fatigue et le froid hivernal n'en étaient nullement responsables. Le coupable du malaise, un vrai moulin à paroles, débitait des sornettes sur un ton trop mielleux pour être honnête.
Flavio n'était pas innocent. Sa tendance aux rêveries éveillées et son caractère faussement indolent induisait souvent ses interlocuteurs en erreur. Il était poli, niais parfois, il fallait le reconnaître. Cependant, à l'abri des regards, son esprit analysait la situation avec une lucidité déconcertante. Son sens de l'observation lui avait sauvé la mise plus d'une fois, quand il daignait l'utiliser et qu'il ne se perdait pas dans une fantasmagorie ou, plus triste, que sa santé défaillante ne lui jouait pas un mauvais tour.
Ce soir, la fatigue additionnée à un mal plus pervers lui empêchait de comprenne la situation et ses risques. Sur sa langue, il sentit le goût désagréable de la peur.

- Monsieur, murmura-t-il d'une voix basse à l'élocution impeccable, je crains que vous ne vous mépreniez sur mes activités. Malgré ma modeste apparence et ma présence dans ce quartier je ne suis guère familier avec les actes de brigandages pas plus qu'avec les arnaques subtiles. Je ne suis qu'un saltimbanque, un amuseur des foules sans ambition ni délicatesse.
Il ponctua sa tirade d'un petit sourire poli qui n'alluma pas la clarté de ses yeux. Flavio croyait aux dragons et aux fées, mais quand on lui promettait la lune en échange d'un menu service, il savait que l'astre silencieux resterait accroché à sa voûte tandis que que son cadavre pourrirait dans une mare, juste sous son reflet argenté et flottant. Il avait d'ailleurs une sainte horreur de l'eau.


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Damas
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Jeu 19 Juil - 12:28

Mais? Mais? Faire peur? Oui, bon, il était sorti un peu brusquement, mais il n'était pas un malandrin de bas-quartiers. Oh, et puis finalement c'était assez amusant, d'inspirer la peur. Damas contempla ses doigts gantés en les mettant doucement en mouvement, fit quelques volutes avec sa main et attendit que l'homme ait repris ses esprits. Après tout, il n'était pas là pour le brusquer trop. Enfin, pour le moment bien sûr.

Il parla. Ha, c'était mieux. Ce n'était pas forcément passé, évidemment, mais il faisait un gros effort pour paraître serein. Oui, bien, parfait. Mais voilà, la proposition était rejetée. Pas étonnant, après tout, enfin, cela restait vexant. Ne pouvait-on pas faire confiance à quelqu'un de blanc vêtu? Ha ha ha. Allons, allons, ce n'était pas le moment de se servir à soi-même des boutades sans cervelle. Il y avait un jeune homme à convaincre, que diable.


"Bien sûr, bien sûr, je ne doute pas de votre intégrité. d'ailleurs, je n'aurais que faire d'un pauvre malandrin. savez-vous, ce genre d'hoimme est capable d'égorger son commanditaire pour toucher l'argent sans effectuer la tâche. Il n'y a plus de respect de l'ordre des choses pour ces brutes là, c'est bien triste.

Mais je ne vous demande pas grand chose, vous savez. Un peu d'escalade, c'est tout. Ces facades vénitiennes sont si ouvragées, si surchargées de fioritures inutiles que je ne doute pas qu'une personne un tant soit peu moins pataude que ma pauvre personne puisse atteindre un balcon sans risquer de se rompre le cou. Et s'il venait à chuter, le canal le recevrait sûrement avec grand plaisir, pour lui éviter une mort atroce. Non, non, il n'y a rien là d'extraordinaire.

Vous parlez d'ambition. Mais est-ce de l'ambition que vouloir sortir un peu de la misère? Avoir un toit qui ne fuit pas, un lit simple plutôt qu'une paillasse pleine de puces? Être assez propre et correctement habillé pour pouvoir séduire une femme qui ne soit pas une triste miséreuse? Non, non, ce n'est pas de l'ambition, chère âme. C'est du bon sens. L'ambition serait de vouloir une vie de palais, de séduire une grande bourgeoise, que sais-je, s'habiller de brocart, de fils d'or et de soie moirée. Soyons honnêtes, si quelqu'un vous proposait cela pour un tel service, vous auriez bien raison de le planter là, ce ne serait qu'un pauvre mythomane. Je n'offre pas cela, mais j'offre de quoi vivre un peu mieux. Cela n'est-il pas raisonnable, pensez-vous?

J'ai une bourse rebondie avec moi. Qui pourrait refuser un tel coup de pouce au destin, lorsqu'il vit comme vous vivez?"

Damas aurait voulu que son masque puisse sourire. Du moins, agrandir le sourire figé qui s'y peignait. Il aurait voulu que ses yeux puissent caresser. Peu importait, la voix était douce et ronflante, chaude et invitante. Cela suffisait. Il posa une main sur son coeur. Se rapprochant de la garde de son arme. S'il devait changer d'arguments, il fallait qu'il soit prêt à barrer la route au saltimbanque.
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Flavio V
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Jeu 19 Juil - 19:22

Le quidam masqué visiblement ne comprit pas le refus du jeune homme pas plus qu'il ne saisit son immuabilité. Rien ne convaincrait un gosse des rues habitué à la roublardise et à l'immoralité de ses semblables à rendre un service à un inconnu surtout pour une récompense promise avec trop d'ostentation. Jamais il ne mettrait sa vie en danger pour de l'argent, pour une illusoire amélioration de sa condition. Jamais. Alors, il s'apprêta à écouter poliment les arguments de l'importun tout en mettant assez de distance. La fuite était toujours la meilleurs défense. Surtout dans son état.
D'abords, le certain Damas, maugréa sur la dérive des moeurs et de la morale des malfrats, ce qui au passage, indiquait qu'il avait une certaine expérience avec cette frange peu recommandable de la population. Flavio aurait été bien incapable, en raison de sa jeunesse, mais surtout de sa méconnaissance de ce milieu, de deviser sur l'abandon des valeurs et le non respect de la hiérarchie chez les scélérats. Dans d'autres circonstances, l'affaire lui aurait paru cocasse, il nota quand même l'information qu'il pourrait utiliser dans l'un de ses contes.

Puis, le masque lui exposa vaguement ce qu'il attendait de son jocrisse. La seule mention du mot escalade raviva un des souvenirs les plus désagréables de l'enfance de Flavio. Non seulement il s'était blessé mais en plus il s'était ridiculisé devant toute la troupe et surtout, surtout, devant Livia. Encore un qui confondait saltimbanque et acrobate. Tous n'étaient pas dotés des atouts des félins pour se contorsionner avec souplesse et effectuer sauts et pirouettes... Il suffisait de regarder le grand corps malingre de l'adolescent pour réaliser que les activités physiques n'appartenaient pas à son quotidien.
Après une promesse d'ascension, voilà qu'il arguait celle d'un bain ! En cas de chute d'une face, aussi certaine que la malhonnêteté de Damas, il connaîtrait les joies de la noyade dans les eaux lourdes et vaseuses de la lagune. La perspective de l'escalade lui parût presque joyeuse en comparaison à la frayeur sans pareil que l'eau suscitait chez Flavio.
Quel fou ! Bien sûr, l'individu ne savait pas les turpitudes du passé du jeune homme si la fragilité de sa santé, mais par un malheureux hasard le choix de ses arguments eut pour conséquence d'annihiler la plus microscopique hésitation, la plus infime envie dans le coeur du jeune homme. Même sous la menace, il ne participerait pas à cette aventure qui le conduirait au mieux à une mort certaine, au pire à une crise grave dont il ne se remettrait jamais.

Flavio tenta de l'interrompe, de lui indiquer qu'il perdait son temps. Le flot de paroles n'eut aucun arrêt, pas même de ralentissement, balayant de son courant torrentiel la politesse du sicilien. Ce polichinelle le fatiguait et s'autorisait un jugement peu reluisant sur son statut. Croyait-il que la misère détruisait toute vertu, toute droiture ? Croyait-il que pour quelques pièce il achèterait l'âme libre d'un bateleur ?
Peut-être qu'il trouverait un enfant affamé prêt à la vendre pour un repas chaud. Dans ce monde, les plus grands pêcheurs étaient souvent non ceux qui souillaient esprit mais ceux qui conduisaient les innocents sur les voies tortueuses du vices. Argent, luxe ! Les choses matérielles n'égaleraient jamais dans leurs somptueuses beautés l'originalité de l'imagination, la justesse d'une esquisse, l'émotion d'une note, la souplesse d'une danseuse. La tentation de la chair ! Cette vulgarité dans la bouche d'un personnage qui méprisait l'indigence l'agaça. La farce n'avait que trop duré. Flavio voulait rentrer.

Quand Damas lui avoua avec une condescendance ridicule que sa bourse était pleine, l'énervement fit place à de l'incrédulité. Un type se baladant dans ce coin là avec une petite fortune était un crétin doublé d'un inconscient. Et les inconscients pouvaient être dangereux. Le geste de la main n'échappa pas au regard bleu. La fuite. Une solution peu glorieuse qu'il favorisait toujours. Et puis, il connaissait le terrain.

- Monsieur, répondit l'adolescent toujours d'une voix basse et calme, avec une pointe de fermeté réaffirmée, je réitère mon refus. Je suis magicien pas acrobate encore moins singe ou poisson. Grimper et nager ne sont pas dans mes compétences. Je suis dans l'incapacité d'accéder à votre requête, quelque soit la récompense promise. Je ne doute pas que vous trouverez un autre miséreux pour vous aider avec votre affaire lucrative.
Il s'inclina légèrement pour marquer la fin de l'entretient et son désir de prendre congé. Son désir de prendre ses jambes à son cou était aussi bien présent...
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Damas
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Ven 20 Juil - 22:56

Allons bon. C'était dommage, tout de même. Il aurait préféré tomber sur la bonne personne. Poisse, bisque, flûte. Bien. Ce n'était pas encore fini.

Sa main jaillit, dédaignant finalement l'épée qui dormait dans sa cape car il pourrait toujours la dégainer de la main gauche si besoin était, de toutes façons vu le peu d'équilibre de la chose il n'aurait pas plus de mal à l'utiliser de sa main non directrice. Trancher suffirait sans doute si le besoin s'en faisait sentir. Il posa sa paume sur l'avant bras du saltimbanque avec vivacité, serrant fermement pour dissuader le jeune homme de prendre la poudre d'escampette. La voix devenait dure, un peu saccadée.


"Magicien? Vous ne sauriez pas léviter par hasard? Quel dommage. Vous ne doutez pas que je puisse trouver quelqu'un, certes, je vous l'accorde. D'ailleurs, puisque vous ne semblez bon à rien pour moi, vous pourriez peut-être m'aiguiller dans ma recherche. Ce serait bien un comble que vous n'ayez aucune connaissance un tant soit peu habilitée aux tâches un tant soit peu physiques. N'est-il pas?"

Il aurait voulu accentuer sa poigne sur le bras du jeune homme, mais préféra tout de même éviter de se faire trop menaçant.
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Flavio V
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ancienne Tuilerie   Lun 30 Juil - 16:45

Flavio serra les dents. Le type avait prévu sa fuite et voilà qu'il le choppait d'une poigne ferme et le braver de son arme ! La panique céda la place à une autre émotion plus sournoise. Les lèvres charnues se courbèrent en une moue agacée, vaguement théâtrale, qu'il avait souvent vu déformer les traits charmants de Livia. Il appliquerait à la lettre les préceptes de son mentor. La fuite est la meilleurs défense, si on t'en empêche, alors...
- Monsieur, à mon accent, vous devriez vous douter que je ne suis pas du coin. Et, non, je ne vous vendrais pas mes compagnons d'infortunes ! Débrouillez vous sans moi pour recruter votre grimpeur !

Orféo s'était montré relativement sympathique, il n'avait pas posé de questions à Flavio sur son passé et surtout, avait ignoré ses soucis de santé, ses chutes intempestives, ses petites absences. Alors, il lui resterait fidèle. Dans d'autres circonstances, si la proposition du quidam avait été moins outrageusement dangereuse -sans compter la pitoyable menace – il en aurait touché un mot à son chef, toujours à la recherche de petit boulot juteux. Là, il passerait pour un idiot, ou pire, un traître...

Plutôt que de tenter de se dégager de l'étreinte, le jeune homme fit un pas en direction de son assaillant, ignorant la lame, venant tout contre l'individu, presque au contact du métal tranchant. La manoeuvre était déroutante et sa haute taille était un avantage. Il n'hésita pas une seconde et assena un cou de genoux précis et rapide dans l'entre-jambes de l'enquiquineur. Puis il détala plus vite qu'un lapin...
S'il n'avait été masqué, il aurait visé les yeux. Guiseppe lui disait toujours qu'avec sa constitution, il se ferait ratatiner dans une bagarre. Donc, s'il ne pouvait se sauver, il devait frapper le premier, avec efficacité, sans soucis d'honneur ou de prestance. Ces considérations étaient pour les nobles mais par pour les saltimbanques et surtout pas pour quelqu'un marqué par le ciel comme Flavio.


[Tuilerie - Séchoir]
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