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 La Petite Allée aux Lions de Pierre

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Du Bout des Doigts
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MessageSujet: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Dim 20 Nov - 1:41

...
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Lun 19 Fév - 16:33

[Premier post]

Elle venait juste de sortir du labyrinthe végétal. Elle n'avait pas pu résister à une telle attraction. C'était à la fois angoissant et amusant de se perdre dans ces allées vertes. Les joues un peu rouges d'avoir tant marché pour parvenir à en sortir, Donatella se trouvait désormais dans la petite allée du Jardin bordée de statues en forme de lions.

Sa gouvernante qui l'avait suivie était, elle, encore dans le labyrinthe à chercher la sortie. Elle entendait des froissements de feuilles non loin et des jurons murmurés. Il était possible qu'elle n'apprécie pas trop ce genre de distraction contrairement à elle. Donatella connaissait sa gouvernante depuis seulement quelques temps. Ses parents l'avaient engagée pour l'accompagner à Venise et la jeune femme avait eu pour ordre de veiller sur Donatella et l'aider dans ses choix pour l'intégrer dans le milieu mondain et parvenir, peut-être enfin, à trouver un mari. Donatella la connaissait donc depuis assez peu de temps mais elle lui faisait déjà entièrement confiance. Elle était un peu sa conseillère et la suivait partout où la jeune baronne allait.

Donatella l'attendait sagement, postée devant une statue de pierre, le regard fixé dans celui du lion. La jeune fille grimaça en montrant les dents pour l'imiter.


"Grrr vilaine bête pas belle."

Donatella se redressa un peu en inspirant profondément. Son corset était trop serré, et avec ce qu'elle avait marché, l'air lui manquait un peu. Mais sa gouvernante avait insisté pour qu'elle se fasse jolie même lorsqu'elle allait se promener. Elle avait revêtu une robe de couleur vert tendre, ornée de noeuds de satin donc quelques uns venaient également agrémenter sa coiffure sous le chapeau de feutrine.

Sortant une main de son manchon de fourrure, la jeune fille déplia son éventail et entreprit de s'éventer énergiquement pour apaiser le feu de ses joues. Elle se mit alors à repenser à son arrivée à Venise. Bien sûr, elle avait été triste de quitter ses parents mais joyeuse à l'idée de découvrir une nouvelle ville. Elle ne connaissait pas Venise. On lui avait dit qu'il y avait des canaux et des barques, mais elle n'avait pas compris qu'il y en avait partout jusqu'à ce qu'elle le voie de ses propres yeux. Elle aimait. Il y avait des petits ponts partout et Donatella aimait bien les ponts, c'était joli. Et le palais du prince Ugo était très beau aussi, très spacieux et très luxueux. Le prince l'impressionnait un peu. On lui avait dit qu'ils s'étaient déjà rencontrés quand elle était petite mais elle ne s'en souvenait pas vraiment.

Plaquant son éventail contre sa bouche, Donatella bailla longuement, lui faisant monter les larmes aux yeux qu'elle essuya avec son poignet. Elle avait eu du mal à dormir la nuit dernière. Quelqu’un avait crié et fait beaucoup de bruit, ce qui l'avait réveillée en sursaut. Et quand Donatella était réveillée durant la nuit, elle avait toujours beaucoup de mal à se rendormir, broyant des d'idées noires qui l'angoissaient. Elle essayerait de savoir qui avait fait tant de bruit, peut-être qu'elle irait lui parler pour savoir s'il s'était fait mal ou quelque chose dans le style, ce qui aurait expliqué tant de remue ménage.

La jeune fille se retourna pour regarder le labyrinthe et voir si sa gouvernante en était enfin sortie. Une douleur dans son pied droit lui fit baisser la tête. Un caillou était entré dans sa chaussure et la blessait. Elle devait l'enlever sans plus tarder, mais relever un peu le bas de sa robe avec son manchon dans une main et son éventail dans l'autre n'était guère aisé. Sa gouvernante n'était même pas là pour l'aider ! Sautillant sur son pied gauche pour garder l'équilibre, Donatella tentait de retirer sa chaussure, ce qu'elle parvint à faire en tirant d'un coup sec. Le mouvement brusque la fit partir en arrière, la chaussure s'envola et Donatella tomba dans un buisson feuillu.

Disparue dans la masse végétale, seules ses jambes sortaient du bosquet dont un pied sans sa chaussure qui était retombée un peu plus loin au centre de l'allée. Incapable de bouger à cause de son corset et de sa robe encombrante, il allait sûrement falloir lutter un peu pour parvenir à la sortir de là.
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mar 20 Fév - 3:34

[Premier post]

La montée en accelerando. Fabuleuse. Furieuse. Frénétique. Son cœur s’emballa à la mesure du tempo pressé. Sa poitrine se resserra. Son souffle se coupa net. Tout son corps se tendit vers ce sommet si élevé. Un ultime effort. Pour s’élancer. Ses doigts effectuant le grand écart. Pour atteindre le zénith.


L’ad libitum fut une véritable délivrance. Sa respiration reprit son cours, alors qu’il dégringolait et s’affranchissait de la rigueur implacable du métronome.

Et puis, vint l’andante, d’un legato langoureux, qui n’en pouvait plus de vibrer, et de s’étendre, le calme après la tempête, la berceuse qu’une mère chantonnait à son nourrisson, et qui n’en finissait plus de rouler, et de caresser, une vague qui s’approchait pour reculer presque aussitôt dans un crescendo suivi d’un decrescendo amoureux.

Demetrio s’apprêtait à s’attaquer au troisième mouvement quand une vision que même lui, dernier des étourdis, n’aurait pu ignorer se présenta à ses yeux ébahis : deux jambes au galbe définitivement féminin émergeaient d’un buisson, s’achevant par des pieds menus, l’un d’eux dénudé malgré l’hiver.

Il sembla soudainement prendre conscience de l’endroit où il se trouvait. Les lions de pierre le dévisageaient, menaçants, lui indiquant clairement le chemin à suivre s’il souhaitait leur rendre honneur. Leur regard gris et inflexible lui en rappela un autre, envoyant un frisson dans son corps engourdi par le froid. Machinalement, il tenta d’allonger les manches de son manteau trop court pour se protéger du vent frais que, jusqu’alors, il n’avait pas remarqué.

Petit à petit, la musique se résorba dans son esprit pour ne plus former qu’un filet à peine perceptible, mélodie en sourdine à son oreille distraite. Il n’avait jamais réussi à la faire taire tout à fait et c’était tant mieux. Il n’aurait plus tard qu’à prendre entre ses doigts ce fil d’Ariane et le tirer doucement pour retrouver son concerto sur le point d’orgue où il l’avait abandonné. Il ne connaissait pas de note finale, qu’un enchaînement infini de sonates, d’allemandes et de gavottes.

On disait qu’il était excentrique, mais on le pardonnait parce qu’il était artiste. C’était un terme fort accommodant, qui lui permettait d’excuser ses bizarreries pittoresques, celles qu’on s’attendait de la part d’un véritable virtuose. Ainsi, ses doigts pouvaient courir le long d’un manche invisible sans qu’on s’en affole plus qu’il ne le fallait. Lors d’évènements mondains, il pouvait s’éclipser en catimini pour pratiquer la souplesse de son poignet. Il avait également le loisir de déambuler dans le jardin du Castello, avec un violon imaginaire pour seule compagnie, sous l’œil bienveillant de ses concitoyens. Tout ça, parce qu’on lui accolait l’étiquette complaisante d’artiste.

Pourtant, même le confort de cette épithète ne pouvait le détourner de la curiosité protubérante, perçant à travers la verdure. Il n’aimait pas être bousculé par ce genre d’imprévus. À vue de nez, il était l’unique individu en mesure de porter secours à ces jambes incongrues. Dommage. Sans doute que la propriétaire de ces jambes se confondrait en remerciements abondants, il devrait alors hocher la tête – « je n’ai qu’accompli mon devoir de gentilhomme » - et s’assurer de sa santé – « vous êtes-vous blessée dans votre chute? » - pour ensuite crouler sous un nouveau flot de paroles, qui étoufferaient l’allegro discret dans un recoin de son crâne. Pas moyen cependant d’y échapper.

D’un air incertain, il s’avança vers la curiosité protubérante. Son regard tomba sur un soulier solitaire, dont il se saisit avec délicatesse, relique du beau sexe qu’il aurait été malaisé de malmener. Il se tourna ensuite vers la détentrice de la dite relique, légèrement embarrassé par la vue plongeante que lui offraient ces jupons emmêlés. Gardant les yeux résolument fixés devant lui par souci de pudeur, il offrit sa main à la jeune fille pour l’aider à se redresser.

Son obligation remplie tel qu'il se devait, il fit un pas vers l'arrière pour que la demoiselle puisse remettre un peu d'ordre dans sa tenue. Il ne savait s'il lui fallait engager la conversation en premier. Des formules d'introduction, toutes plus tarabiscotés les unes que les autres, s'imposèrent à son esprit, s'empêtrant avec les salutations de mise et son désir d'éviter une discussion interminable, et se soldant finalement par un assemblage complexe de ses pensées enchevêtrées:

« Nul besoin de me remercier, il était de mon devoir de vous prêter main forte, Madame, et bien le bonjour, j'ose espérer que vous ne vous êtes pas blessée en tombant, mon nom est... »

Il put presque entendre les lions gronder de désapprobation dans son dos, lui exposant toute sa bêtise. Il termina sa phrase dans un murmure gêné, ses joues se teintant de honte:

« Demetrio Catanei. »
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mar 20 Fév - 16:43

Surprise de n'avoir à sa vision qu'un fouillis de feuilles et de branches, Donatella cherchait en vain à s'accrocher à quelque chose pour tenter de se relever. Voyant que c'était peine perdue, même en remuant les jambes, elle s'était mise à appeler sa gouvernante pour qu'elle vienne l'aider mais la voix de celle-ci qui lui répondit provenait encore de l'intérieur du labyrinthe végétal. En plus de cela, elle sentait un courant d'air froid sur son pied qui remontait et s'infiltrait sous ses jupons emberlificotés.

Puis c'est à ce moment là qu'une main salvatrice s'arrêta devant elle, juste à portée de main. Ce n'était résolument pas la main de sa gouvernante. Donatella regarda un instant les longs doigts fins et effilés. Mais ce n'était pas non plus la main d'une femme.


*Un jeune homme qui vient m'aider ?* s'étonna-t-elle, une nouvelle rougeur empourprant le haut de ses joues.

La jeune baronne se saisit alors de la main tendue qui l'aida à se redresser, repoussant de sa main libre les branches du bosquet qui accrochaient les dentelles de sa robe. Une fois remise sur pieds, Donatella regarda son sauveur... et dut lever un peu la tête pour observer son visage.

Des brindilles coincées dans sa coiffure un peu défaite, son chapeau de feutrine resté accroché dans le buisson et ses jupes un peu de travers, Donatella ne semblait pas très pressée de s'arranger mais pointa du doigt la chaussure que tenait l'homme.


"Oh, vous l'avez retrouvée, c'est très gentil."

Sa gouvernante arriva alors, enfin sortie du labyrinthe, et se pressa vers sa protégée pour arranger sa mise, ôter les feuilles de ses cheveux, lui remettre son chapeau et lisser ses jupes avant de récupérer son manchon et son éventail éparpillés autour d'elle. Donatella la laissa faire, se contentant de regarder le jeune homme qui l'avait aidée.

Elle s'apprêtait à le remercier quand celui-ci la devança. Donatella referma la bouche et dévia le regard, un peu honteuse de la situation. Un regard vers sa gouvernante et celle-ci lui fit signe de poursuivre malgré tout.


"Enchantée monsieur Catanei." dit-elle en pliant brièvement les genoux avant de se redresser.

"Je m'appelle Donatella Visconti."

Une petite pichenette dans son dos lui rappela le discours qu'elle avait appris et qu'elle devait tenir lorsqu'elle se présentait.

"Baronne.. Visconti.. Et je tiens à vous remercier malgré tout de m'avoir aidée, votre gentillesse est à la mesure de votre grande taille." ajouta-t-elle sans penser que peut-être la grande stature du jeune homme le complexait et qu'il valait mieux éviter de mettre le doigt dessus.

"Puis-je récupérer mon soulier ?"
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 21 Fév - 4:02

C’était une jeune femme. Non. Plutôt, une jeune fille. Pas plus que seize ans, probablement beaucoup moins. Jolie sans être belle, du type qu’on oubliait facilement mais qui avait le mérite d’être inoffensif, un atout indispensable pour celui qui n’entendait rien aux jeux de l’esprit. Une touche d’innocence, une pincée de maladresse, un zeste de timidité. En réunissant ces ingrédients, on obtenait une damoiselle honnête et convenable, l’épouse rêvée du bourgeois bien-pensant ou du noble sur le déclin.

À première vue, du moins.

Ce sont à ces conclusions que parvint Demetrio lorsqu’il put poser (ou abaisser) les yeux sur celle qu’il avait secourue. Entretemps, une autre femme avait fait irruption dans l’allée pour trottiner jusqu’à l’enfant dont elle avait la garde et accomplir le devoir qui lui était échu. Quelques instants suffirent pour que les possessions de son interlocutrice aient été récupérées par des mains précipitées. Quelques instants durant lesquels il soutint le regard rivé sur lui, se sentant suprêmement ridicule, à tenir ce soulier trop petit dans sa main trop grande. Il se courba inconsciemment, comme s’il espérait ainsi réduire la différence marquée entre leurs tailles respectives. D’un œil extérieur, ce geste aurait pu paraître condescendant, l’adulte se penchant pour s’adresser à un bambin, mais cela aurait été méconnaître le musicien dénué de toute hauteur et de tout mépris.

La procédure tant redoutée des introductions se poursuivit en des termes pour le moins déconcertants. De toute évidence, la baronne Visconti, puisque tel était son nom, possédait autant de talent que lui-même à s’empêtrer dans les subtilités du protocole. Mu par une vague de sympathie, il voulut répondre par un compliment à la hauteur de celui qu’on lui avait dédié, mais ne trouva rien qui lui permette de s’exécuter. Malgré sa bonne volonté, il ne parvenait pas à déterminer l’élément qui faisait de la jeune fille un être unique en son genre. Tout, de ses cheveux à ses yeux en passant par sa silhouette, était d’un commun bienheureux, formant un ensemble tout aussi commun et tout aussi bienheureux. Bien sûr, il était impensable de flatter qui que ce soit sur cette unité de prosaïsme, sur cet agencement irréprochable d’ordinaire, sur ce modèle de banalité, tout aussi réussis puissent-ils être. Il sembla s’engoncer plus encore dans le col de son manteau, visiblement sur des charbons ardents.

Sa porte de sortie lui apparut sous la forme de l’escarpin entre ses doigts. S’inclinant à son tour devant la jouvencelle, il lui rendit son bien tout en affirmant :

« Je suis honoré de faire votre connaissance, Madame… la Baronne, » s’empressa-t-il d’ajouter après un instant d’hésitation.

Déjà, le rapport de force était inversé. Même en la dévisageant éternellement du haut de son perchoir, il ne serait jamais qu’un gentilhomme sans envergure, un statut qu’on s’évertuait à lui rappeler. Et pourquoi? Pour rien, justement. Parce que les choses étaient ainsi faites, une justification dont il ne sesatisferait probablement jamais. On pouvait la lui répéter autant qu’on le voulait, il ne l’avait pas accepté jadis et ne l’accepterait pas plus désormais.

L’allegro se fit plus insistant, l’incitant à prendre son congé hâtivement pour se consacrer à lui corps et âme. Mais cela aurait été si inconvenant. Et il y avait ces lions et leur regard ardent braqué sur lui, le clouant sur place, lui sommant de prolonger la discussion. Une odeur de poudre de talc, d’encre, de papier envahit ses narines et, aussitôt, se bousculèrent dans sa gorge mille et un sujets à aborder pour démontrer son obéissance.

« Il me semble que je n’ai jamais pu, auparavant, avoir l’hon… »

Il s’interrompit, réalisant qu’il avait employé cette même expression plus tôt.

« … le plaisir, que dis-je, le plaisir infini de vous rencontrer auparavant. »

Et il cilla en constatant qu’il avait commis l’erreur qu’il avait tenté de corriger.

« Êtes-vous nouvelle à ces lieux…? Je veux dire, à Venise? »

Il ne souhaitait pas qu’on méprenne « ces lieux » pour ces jardins alors qu’ils désignaient la ville en elle-même et non l’endroit précis où ils se trouvaient. Il n’avait pas réellement conscience qu’en cherchant à fignoler la formulation de ses phrases, il n’arrivait qu’à rendre sa conversation encore plus inintelligible et à souligner davantage ses cafouillages lamentables. L'étiquette d'artiste était décidément bien confortable.

« Madame la Baronne? » compléta-t-il avec un temps de retard.
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Donatella Visconti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 21 Fév - 15:58

Remarquant que le jeune homme se courbait vers elle, Donatella se demanda s'il n'avait mal au dos où si elle ne parlait pas assez fort pour que le son de sa voix parvienne à ses oreilles, ce qui expliquerait qu'il dut se pencher pour mieux entendre.

Mais non, finalement il s'inclinait pour lui rendre sa chaussure. Donatella baissa les yeux en souriant, intimidée devant tant d'attention de la part d'un jeune homme qui n'était pas serviteur. La jeune fille donna le soulier à sa gouvernante et, se tenant à une statue de pierre, lui tendit le pied pour qu'elle la lui remette.

Demetrio était venu l'aider alors que rien ne l'y obligeait. Donatella était maladroite et ce genre de situations lui arrivait souvent. Le peu de fois où sa gouvernante n'était pas là pour l'aider, jamais personne ne s'avançait pour lui porter secours. Le plus souvent, elle entendait des petits rires moqueurs ou encore des réflexions désobligeantes murmurées. C'était très blessant mais Donatella prenait sur elle et essayait de rester digne, même si ce n'était pas facile.

Le regard un peu dans le vague en pensant à tout ça, la jeune baronne retrouva le sourire en entendant Demetrio annoncer qu'il était honoré de l'avoir rencontré. Donatella regarda rapidement sa gouvernante avec un grand sourire excité. La jeune femme, qui s'était remis un peu à l'écart pour les laisser discuter, lui fit signe de ne pas s'occuper d'elle et de poursuivre.

Donatella se retourna donc de nouveau vers le musicien juste au moment où il lui parlait de nouveau. Elle se mordit la lèvre, tripotant une mèche de ses cheveux châtains. Il buta sur un mot mais Donatella sembla l'encourager en lui souriant. Un soupir de satisfaction s'échappa d'entre ses lèvres quand il eut fini. Ce qu'il pouvait être gentil. En plus, il était charmant. Peut-être un peu grand pour elle, mais très charmant.


"Oui je suis à Venise seulement depuis quelques jours. Je me suis installée au palais Grazziano, vous savez ? Le grand palais qui est au bord de l'eau."

Précision un peu inutile étant donné que quasiment toutes les habitations de Venise se trouvaient au bord de l'eau. Donatella le regarda un instant puis baissa les yeux en rougissant légèrement.

"Mais si j'avais su qu'il y avait d'aussi charmants garçons que vous, je serais venue plus tôt."

Un peu plus loin, sa gouvernante se tapa le front du plat de sa main d'un air dépité.
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Fév - 5:34

La jeune fille était gentille.

Gentil, c’était ce genre d’adjectifs qu’on employait souvent à défaut d’en trouver un plus précis. Gentil, cela pouvait englober chaleureux, doux, aimable, charmant, serviable ou amène. Mais, dans le cas de la jeune fille, aucun autre terme que gentil n’aurait pu convenir. C’était la faute de son sourire qui l’incitait à poursuivre, une main tendue pour le prévenir de trébucher.

En bonne société, on adoptait généralement deux formes de conduite bien distinctes envers lui. Soit on lui administrait la poussée nécessaire pour qu’il s’affale tout à fait, soit on lui offrait une aide aussi humiliante que charitable. À cet instant, toutefois, il ne retrouvait ni moquerie ni condescendance dans le sourire qui lui était adressé.

La baronne le renseigna sur l’endroit où elle résidait et le nom Grazziano résonna quelques instants en lui, sans qu'il ne sache pourquoi. De nouveau, le parfum étouffant de la poudre de talc revint à la charge et il put presque la sentir sur ses doigts.

« Ah oui, celui-là, bien sûr, » fit-il en hochant de la tête.

En vérité, il n’avait pas la moindre idée de quel palais ait pu appartenir à la famille di Grazziano, mais ne pas acquiescer lui aurait paru assez offensant pour la baronne et son illustre hôte. Autant pouvait-il décrire avec précision les nuances d’une pièce, identifier la plus subtile de ses fioritures et déterminer le tempo à l’écoute de quelques mesures… autant aurait-il grandement peiné à se remémorer la façade d’une demeure, le drapé d’une robe ou la couleur des yeux d’un passant. Il regardait sans voir, embrassait un tableau pour en retirer une vision d’ensemble. On devait attirer son attention sur un détail particulier pour qu’il le remarque.

Les traits d’un visage s’estompaient graduellement de son souvenir jusqu’à ce que ne demeure qu’une mélodie composée d’éclats de voix et de la musique émanant de l’individu dont il était question. Certains avaient même droit à leurs propres instruments. Père, par exemple, avait le son suave et languide, plein et puissant du violoncelle, mais il alliait à la fois celui, glacé et hautain, du clavecin et celui, triomphant, du cor. Mère aussi avait été un violoncelle à la voix enveloppante et vibrante, grondante et envoûtante. Il s’était accordé parfaitement à celui de Père dans des duos passionnés où chacun redoublait de virtuosité pour prendre le dessus sur l’autre. Mais Mère était également une harpe, délicate comme majestueuse, céleste comme sublime.

Et la jeune fille devant lui? Rien de tout cela.
Pas une flûte, elle n’était pas assez gracile.
Pas un hautbois, c’était trop prisé.
Une clarinette alors?

Avec son joli son, bien rond, et ses canards occasionnels.
Oui. C’était bien une clarinette.

Il était dommage qu’encore une fois, ce ne soit pas le genre de comparaisons susceptibles de plaire. N’importe qui d’autre se serait servi d’une fleur ou d’un oiseau pour caractériser et complimenter une jouvencelle. De telles métaphores n’évoquaient rien chez lui, sans doute de la même façon qu’une clarinette ne trouverait aucun écho chez la noble.

Son interlocutrice ne fit pas preuve de la même réserve et le flatta d'une manière bien peu conventionnelle pour une damoiselle de bonne éducation, lui valant une remontrance discrète de la part de sa gouvernante. Comme on l'avait aidé à se redresser plus tôt, il voulut à son tour porter secours à sa nouvelle connaissance en saluant sa candeur rafraîchissante.

« Je suis touché par cette attention, Madame. Il est rare de… d’avoir la chance de rencontrer des personnes telles que vous… »

Il avala sa salive, cherchant la façon de s’exprimer correctement.

« … des personnes qui font preuve d’une telle sincérité. Les salons, je crois, font perdre cette franchise au profit d’une… comédie bien éloignée de ce qui fait l’Homme… et la Femme, bien entendu. »

Son regard, qui était demeuré timidement rivé sur le sol, se releva sur le visage de la jeune fille, pour s’assurer qu’elle l’avait suivi malgré les détours qu’avaient empruntés sa pensée.
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Donatella Visconti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Fév - 14:47

Jetant des coups d'oeil fréquents vers sa gouvernante pour obtenir quelconque aide, soutien ou approbation, Donatella comprit assez vite, à son air découragé, qu'elle avait commis une erreur dans ses paroles.

Les épaules de la jeune baronne s'affaissèrent un peu, essayant de comprendre ce qui n'allait pas dans sa dernière phrase. Pour elle c'était flatteur et elle ne comprenait pas que cela puisse être inconvenant.

Relevant les yeux vers le jeune homme, Donatella avait un peu perdu son sourire, découragée de ne pas être capable de tenir une conversation correctement.

Le début de la phrase de Demetrio ne l'aida pas vraiment à retrouver le sourire. Il était rare de rencontrer des jeunes filles si maladroites, c'était sûrement ce qu'il voulait dire derrière ce compliment auquel elle ne crut pas, pour une fois.

Cependant, la fin de sa phrase attira son attention. Il se pouvait qu'il soit sincère finalement. Donatella croisa son regard qui s'était posé sur elle.


"Ma.. sincérité me cause des problèmes dans les salons, justement. Je suis désolée... manier les mots est aussi compliqué pour moi que manier un instrument de musique." dit-elle, ignorant totalement que depuis le début de leur entrevue, un coin de l'esprit du jeune homme était en permanence tourné vers la musique.

"Je crois.. que je devrais vous laisser..." ajouta-t-elle en cherchant son manchon des yeux. Il n'était pas nécessaire d'ennuyer ce monsieur plus longtemps.
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 23 Fév - 2:09

L’archet crissa douloureusement contre les cordes de son violon lorsque l’inévitable se produisit. Il avait commis une bévue, une autre encore. Il savait bien qu’il aurait dû comparer la jeune fille à une rose, un lys ou une colombe, comme le faisaient les gentilshommes habiles à séduire. L’accablement évident de son interlocutrice le désola, car jamais n’avait-il eu l’intention de lui causer le moindre préjudice. Demetrio maudit une fois de plus sa gaucherie maintenant légendaire et étendit sa main pour retenir la baronne, les mots s’échappant spontanément de sa bouche :

« Non, je vous en prie… »

Mortifié à l’idée de paraître désespéré, il la rétracta lentement et eut un léger mouvement de recul. Il n’avait jamais aimé mendier et, toujours, on lui avait ressassé qu’il lui faudrait conquérir la gloire, déjouer le destin, se servir du don que lui avait octroyé Dieu pour s’élever au-dessus de l’adversité. Vaincre ou mourir, lui avait dit Mère, en ajoutant que c’était ainsi qu’elle avait obtenu Père.

Mais Mère était morte à présent.
Et si Mère n’avait pu vaincre, comment, lui, le pourrait-il?

La tête haute, Demetrio, la tête haute. Le dos droit, les épaules carrées et le menton relevé. Rends hommage à ton Père et fais honneur à ta Mère.

Inspirant profondément, il repoussa l'envie de déguerpir à toutes jambes pour réparer ses torts:

« Je vous présente toutes mes excuses si quoique ce soit… ou si l’intégralité de mes paroles aient pu vous offenser, Madame la Baronne. Malgré les années, je demeure incapable de manier l’art de la conversation avec finesse. Je crois, en fait, que le temps ne fait rien à l’affaire, sinon aggraver mon cas déjà désespéré. »

Il se redressa quelque peu, semblant gagner plus d'assurance alors qu'il poursuivait:

« Mais en ce qui a trait à manier un instrument… Je suis musicien, violoniste à vrai dire, de mon état et je suis persuadé, non, je sais d’expérience que, contrairement à la rhétorique, la musique s’acquière avec l’effort et le travail. »

Mais tout aussitôt, il reprit tout de son hésitation et, s'inclinant à nouveau, il ajouta:

« Je ne voudrais pas vous retarder plus longtemps, s’il vous faut partir. J’imagine, ou plutôt, je suis convaincu que vous ayez fort à faire dans notre cité, mais permettez-moi de… si vous veniez à disposer d’un peu de temps oisif… de vous prouver que vous êtes tout à fait en mesure de jouer d’un instrument avec brio. »

Comme essoufflé par tant de paroles, il poussa un soupir, le teint rougi par la honte.
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Donatella Visconti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 23 Fév - 14:39

« Non, je vous en prie… »

Cette phrase la surprit tellement qu'elle fit volte-face un peu brusquement, se tournant de nouveau vers le jeune homme alors qu'elle était en train de récupérer son manchon dans les mains de sa gouvernante.

La retenait-il ? Elle ne rêvait pas ? Cette main tendue vers elle pour la deuxième fois dans l'après-midi, la première pour l'aider, la seconde pour la retenir. Donatella, un peu hébétée, cligna des paupières quelques instants avant qu'un sourire ne se forme de nouveau sur ses lèvres.

Puis il se mit à s'excuser, ce qu'elle ne comprit pas trop étant donné que c'était elle qui avait mal formulé ses phrases. Elle secoua la tête et le rassura.


"Oh non, ne vous inquiétez pas, vous ne m'avez pas offensée du tout, au contraire.." lui dit-elle en pensant que rares étaient les fois où un homme lui parlait aussi longtemps et même la retenait pour poursuivre la conversation. Elle était touchée et flattée de tant d'attention à son égard.

Lorsque la discussion s'orienta vers la musique, une foule d'images et de sentiments divers, agréables ou non, envahirent les pensées de la baronne.


"Vraiment ? J'aime beaucoup le violon, je trouve que le son est très joli..."

S'acquérir avec l'effort et le travail. Ca elle en doutait. On avait essayé de lui faire apprendre le violon mais à force de faire grincer les dents des personnes qui écoutaient, on lui avait suggéré de s'essayer au clavecin, ce qui fut pire à cause de ses doigts qui s'emmêlaient sur les touches.

Perdue dans ses pensées, Donatella ne prit pas attention aux paroles du musicien lorsqu'il lui dit qu'il ne voulait pas la retarder mais entendit parfaitement sa proposition. La jeune fille baissa les yeux en souriant, sentant le haut de ses joues rougir une nouvelle fois.


"Oh non.. non je ne peux pas.. je n'y arrive pas.. je fais trop de fausses notes, on m'a dit que je jouais très très mal et..."

Son attention fut attiré par sa gouvernante qui lui faisait des signes de têtes exagérés.

".. et j'accepte avec plaisir." finit-elle en regardant de nouveau Demetrio, les yeux un peu écarquillés.

"Je.. je suis libre, tous les jours.. je serais ravie que vous m'apportiez votre aide... pour jouer.. un instrument." conclut-elle en cherchant un peu ses mots.

"Au palais Grazziano... celui au bord de l'eau."
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 1 Mar - 4:08

(Toutes mes excuses, mon retard est impardonnable Embarassed )

Il n’avait pas réussi, la baronne se fondait en excuses à son tour, ce n’aurait pas été faute d’essayer, mais peut-être aurait-il dû présenter son offre avec plus de courtoisie, insister sur la facilité d’apprendre à jouer d’un instrument plutôt que l’effort, parler d’effort à un noble, quoi de plus inapproprié, un noble n’avait pas à travailler, il n’avait qu’à exiger pour qu’on s’enquière aussitôt de ses souhaits, alors qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête de mentionner une pareille chose, avait-il inconsciemment voulu la pousser à refuser, avait-il donc laissé…


".. et j'accepte avec plaisir."

L’allegro reprit et Demetrio fut envahi par un intense soulagement. Il n’osa d’abord y croire, mais les paroles de son interlocutrice firent disparaître ses derniers doutes. Il avait bien entendu: elle avait accepté. Son expression incrédule se mua en une joie toute simple, qui illumina sa figure d’ordinaire triste.

« Je loge présentement chez Maître Barrozi, le nouveau médecin, le remplaçant de Treviano… que vous n’avez pas pu connaître, j’imagine… et je suis aussi disponible tous les jours, sauf ceux où je me donne en concert et aussi ceux où j’enseigne… mais sinon, je suis disponible tous les jours, » précisa-t-il avec un sourire gêné.

Il s’éclaircit la gorge, incertain quant à la suite des évènements. La jeune fille ne lui avait pas signifié qu’il lui fallait prendre son congé, il devait donc poursuivre la conversation. Il avait pour habitude de prêter une attention distraite aux paroles échangées et d’opiner vaguement du chef lorsqu’on s’adressait à lui. Devoir mener la discussion lui demandait un effort de tous les instants et une créativité supérieure à celle qu’il mettait en usage avec son violon.

« Savez-vous si le Prince di Grazziano s’intéresse à la musique? s’enquit-il finalement. Je sais que vous n’êtes à Venise que depuis quelques jours, mais peut-être… »

Sa phrase demeura en suspens, teintée d’espoir. Il enchaîna, comme pour s’expliquer :

« Je me produis parfois, enfin souvent, pour les nobles… dans des réceptions, des soirées. »

Et de nouveau, la hantise de paraître mendier, qui lui faisait toujours perdre pied.

« Non pas que je sois à court de travail, bien entendu… ajouta-t-il précipitamment. Non, à vrai dire, je suis dans une position très privilégiée pour un musicien. Relativement privilégiée, bien entendu mais… mais… »

Et voulant se rattraper, ou plutôt, limiter les dégâts, il conclut hâtivement, une main perdue dans sa chevelure de jais d'un air embarrassé :

« Voilà. »
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 2 Mar - 20:16

[Maison d’Ariela Accorti, le Salon via les Communs]

Ariela avait nourri son fauve favori. L’animal était le seul capable de faire toucher de la viande à la comtesse. Elle avait une sainte horreur de tous ces bouts de cadavres que beaucoup de nobles trouvaient raffinés. Car si elle détestait sincèrement les humains, tout ce qui touchait au règne animal savait éveiller son amour -surtout les chats. Voir une tranche de viande dans son assiette lui donnait l’impression qu’on la nourrissait avec l’un de ses trois chéris, ou tout le moins avec une pauvre bête sans conscience humaine et -donc forcément bonne-, ce qui la révulsait au plus haut point.

Enfin, pas le poisson. Un poisson, c’était stupide, ça ne ressemblait à rien, ça vous regardait d’un œil amorphe. Dans l’assiette, ça n’avait pas l’air de saigner, c’était des chairs friables, qui ne semblaient pas constituer une chose vivante. Oui, elle mangeait du poisson. C’était un animal qui n’avait pas sa grâce. Elle n’aimait pas ces idiots d’insectes non plus, mais elle se gardait bien d’en manger, cependant.

Pour ses chats, malheureusement carnivores par la volonté de l’Eternel -décidément, elle ne pouvait pas sentir ce damné barbu-, elle faisait un effort surhumain. Refusant de risquer leur empoisonnement par un serviteur malveillant, elle osait mettre les mains sur ces horreurs sanguinolentes. Du moins, ce qu’il en restait. Car elle n’achetait que de la viande hachée, et la faisait encore réduire par son cuisiner avant de la préparer. Sans penser que le cuisinier n’avait pas besoin d’attendre la préparation finale pour y mettre du poison. Son siamois et son angora se contentaient généralement des souris et des rats qu’ils délogeaient Dieu seul savait ou, mais Paolo restait intraitable et voulait sa pâtée quotidiennement.

Maintenant à l’air libre, elle se sentait de nouveau bien mieux. Rien de mieux que l’hiver pour se promener, vraiment. Alors que ses pas la menaient presque naturellement aux jardins du Castello, son estomac commença à faire parler de lui, mais elle l’ignora. Déambulant sans but réel dans les allées, elle se laissa guider au son et à l’instinct. Bientôt, un bruit de voix se faisant entendre du côté de la petite allée aux Lions de Pierre, elle eut envie de faire demi-tour. En cet instant, elle ne voulait pas croiser quiconque.

Ou presque. La voix qui s’élevait, le phrasé hasardeux, toujours l’air mal à l’aise lui rappelaient diablement quelque chose. Les sons ne trouvant pas un écho négatif dans son esprit, elle changea d’avis, et s’approcha. Pour découvrir sans grande surprise la silhouette de Demetrio Catanei. L’homme n’avait effectivement rien d’un mauvais souvenir pour la comtesse, bien au contraire. C’était un artiste, un de ces lunaires qui s’attachent peu à la réalité du monde de cour dans lequel ils évoluent, qui ont toujours l’air de ne pas y être à leur place. Des gens pour qui la politique ne disait pas grand-chose. Bref, un peu ce qui se faisait de moins mauvais dans l’espèce humaine. Ce n’était pas le genre d’homme qui la mettrait dans le genre de position inconfortable ou Di Lorio et son protégé l’avaient mise. Quant à la femme devant laquelle il se dandinait presque comiquement… Elle paraissait manquer tout autant d’assurance.

Voilà qui puait fortement l’innocence. Une odeur qui plaisait à Ariela, car c’était celle des faibles. La fille semblait vaguement noble, peut-être bourgeoise -elle possédait tout de même une dame de compagnie, à moins que ce ne soit sa nourrice-, et parfaitement inoffensive. Le genre de personne que l’on oublie dans un coin de pièce et qui se garde bien de rappeler sa présence. Bref, une victime parfaite. Un homme à son goût et sur lequel elle se savait quelque pouvoir, et une victime possible, voilà qui était fort alléchant.

Elle s’approcha doucement d’eux, écoutant la fin de leur échange embarrassé avec amusement. Demetrio s’emmêla dans ses phrases, avant d’achever sur un voilà piteux. Décidément, l’individu n’avait rien perdu de sa saveur aux yeux de la comtesse. Continuant d’avancer sur eux, elle lança de son habituelle voix aimable :


« Allons, Demetrio, ne soyez pas modeste. Venise s’enorgueillit d’abriter un tel musicien en son sein. L’étendue de vos aimables talents est sans limite, mon ami. »

Et pas uniquement liés à la musique, fort heureusement.

« Veuillez me pardonner de vous interrompre sans avoir la politesse de m’annoncer, mais je ne pouvais pas vous entendre parler ainsi sans ressentir l’impérieux besoin de venir vanter votre personne. Se tournant vers la jeunette : Mademoiselle, vous avez fait une rencontre des plus appréciables en la personne de monsieur Catanei. »

Tout sourire, se plaquant son visage angélique des premières rencontres, véritable avatar de l’innocence incarnée, elle reprit, se tournant vers le musicien :

« Me présenteriez vous cette jeune personne, très cher ? A moins qu’elle ne le fasse elle-même… »

Nouveau sourire, encourageant cette fois, à l’intention de la jeune dame.
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Demetrio Catanei
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Sam 3 Mar - 4:37

Un nouvel instrument vint se mêler au duo formé par Demetrio et sa jeune interlocutrice. Il reconnut le troisième soliste comme la comtesse Ariela Accorti, avec qu’il avait pu faire amplement connaissance au cours des dernières années. Le rouge lui monta immédiatement aux joues, son teint rosissant plus encore aux compliments qui lui furent accordés. Après s’être profondément incliné à son arrivée, il se redressa avec lenteur, son regard admiratif osant se poser sur le visage de la noble. Il comprenait difficilement l’intérêt que lui portait cette dernière, mais était loin de se plaindre de profiter de ses grâces. Il était conscient que tous n’avaient pas droit à de tels traitements de faveur et était par conséquent aussi émerveillé que reconnaissant des attentions qu’on lui démontrait.

« Je vous remercie, Madame, mais mes aimables talents ne seraient rien sans des bienfaiteurs tels que vous pour me permettre de les démontrer, » affirma-t-il avec douceur.

La présence de la baronne modifiait la tonalité de leur harmonie et il n’était pas certain de la conduite à adopter. Détourner son attention de la jeune fille aurait pu la vexer, mais ne pas rendre à la comtesse les honneurs qui lui étaient dus risquait de lui faire perdre ses faveurs. Ce genre de subtilités mondaines lui échappaient totalement et c’était exactement la raison pour laquelle il préférait de loin un entretien intime à une discussion à plusieurs où, inéluctablement, il finissait par s’éclipser. Il n’appréciait que les conversations en groupe où l’un de ses interlocuteurs brillait par sa répartie, lui allouant la plus parfaite excuse pour se taire et écouter. Il ne pouvait malheureusement pas agir de cette manière dans un échange à trois, tout particulièrement un échange à trois réunissant sa nouvelle connaissance et Ariela Accorti.

Son concerto qui, jusqu’alors, était demeuré sagement en sourdine résonna plus fort à ses oreilles. Il jeta un coup d’œil à sa montre-gousset, riche présent de Père afin de lui rappeler la valeur du temps, pour réaliser qu’il était passé midi. Ses yeux s’écarquillèrent sous le choc. Albinoni et Geminiani devaient l’attendre à la Fenice depuis plus d’une heure! Exécutant une autre révérence devant les deux dames, il déclara précipitamment :

« Je suis dans le regret de devoir vous laisser faire connaissance avec la baronne, Madame. On m’attend pour une répétition et j’ai bien peur de déjà être en retard. »

Se tournant vers la baronne Visconti, il réitéra son offre sous forme de salutations polies :

« J’espère avoir bientôt l’honneur de vous faire manier un instrument, Madame. »

Puis, il esquissa une dernière inclination à l’adresse de la comtesse, un sourire à l’invite timide sur ses lèvres fines :

« Au plaisir de vous revoir. »

Et il s’en fut, la mélodie reprenant dans son esprit tandis qu’il bravait le regard inflexible des lions de pierre.

[Ailleurs - J'éditerai]
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Flavio V
Invité



MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 7 Mar - 19:32

[Premier post]

Triste comme un jardin en hivers où la végétation semble morte, gisant dans un lit de feuilles mortes, de branches sèches et de terre stérile. Triste. Malgré les soins apportés pas les employés, la dormance des plantes conférait au lieu une atmosphère de calme funéraire dans ce début d'après-midi de février. Le ciel, chargé de quelques nuage gris au dessus de l'Adriatique, offrait cette lumière si particulière propice aux rêveries
Triste. Les pas un peu lourds du jeune homme, foulant la terre battue, le conduisirent après maints détours dans une des allées principales, bordée de fières statues du roi des animaux. Le regard bleu s'accrochait au toits en tuiles chinées de rouge et d'ocre, aux persiennes usées et aux balustrades rouillées par l'air marin. Dans ses yeux défilaient des amours malheureuses et tragiques, des intrigues complexes où un notable meurt par la main délicate d'une courtisane tenant un crève coeur, des enfants des rues qui se lavent dans les canaux et chuchotent à voix basses sur le monstre marin...
L'imagination de Flavio s'emballait, le coupant peu à peu des alentours, le coupant peu à peu de son vague à l'âme solitaire. Le bruits de ses bottes qui crissaient sur le graviers, les cris de bambins qui jouaient non loin et même le souffle léger du vent s'estompa face au fracas d'une bataille mentale épique que ses héros remportaient face à l'immonde créature tapies dans les eaux de la lagune.

Flavio était venu ici, dans ses jardins coquets du Castello pour s'imprégner de leur ambiance nostalgique et surtout, surtout, pour être capable de se rendre d'ici quelques jours au grand bal sans se perdre pendant plusieurs heures. Aujourd'hui encore ne faisait pas exception. Parcourir la distance modeste entre la place où il avait gagné sa croûte le matin et cette allée relevait de la gageure.
Bien sûr, il s'était perdu.
Plusieurs fois.
Il se perdait tout le temps. Son sens de l'orientation n'était pas déficient, il oubliait juste de tourner, il oublier juste de regarder ailleurs qu'avec ce voile de sa réalité à lui, ce voile où se jouait d'autres histoires plus palpitantes, plus fantastiques, plus colorées. Des contes merveilleux parfaits pour oublier son humeur morosse et surtout, parfaits pour oublier l'absence.

Vêtu chichement, avec ses culottes élimées à bretelles et son justaucorps fatigué, le jeune homme à peine sortie de l'enfance attirait l'oeil par sa stature trop grande et son expression dans le vague. Il s'arrêta là, tout net, planté au beau milieu de l'allée, sans se préoccuper de bloquer le passage, sans même voir les autres promeneurs. Et il entreprit de fouiller frénétiquement dans sa besace de cuir souple rapiécée.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 8 Mar - 23:15

Le musicien avait l'air très content qu'elle ait finalement accepté. Lui qui avait un peu un air triste était devenu tout joyeux. Elle avait bien fait de suivre le conseil muet de sa gouvernante. Qu'est-ce qu'elle deviendrait sans elle ?

Il logeait chez Maître Barrozi. Donatella acquiesça. Elle n'avait pas connu Treviano. Donatella confirma en secouant la tête.


"Tous les jours, c'est parfait alors.. et bien heu.. pourquoi pas cet après-midi, je n'ai rien de prévu ? Ou demain si vous n'êtes pas libre ?" proposa-t-elle.

Elle le gratifia d'un grand sourire, trouvant qu'il était agréable de tenir une conversation, ce dont elle n'avait pas trop l'habitude. A sa question, elle prit un air concentré pour bien réfléchir.


"Je ne sais pas si la musique intéresse le Prince.. mais si vous voulez, je lui demanderai !" dit-elle avec enthousiasme.

"Oh oui, ça c'est une bonne idée une réception et puis vous devez bien jouer. Oui je lui en parlerai." conclut-elle n'imaginant pas les tourments qui passaient dans l'esprit du musicien. Pour elle, tout était beaucoup plus clair et plus simple.

C'est à ce moment là qu'une voix de femme se fit entendre non loin qui la fit presque sursauter tellement elle était impliquée dans son propre dialogue. Elle recula d'un pas pour agrandir le cercle de discussion. La dame était très belle et semblait connaître le musicien puisqu'elle l'appelait par son prénom.


"Oh vraiment ? J'étais sûr qu'il jouait très bien." ajouta-t-elle en souriant.

Elle avait l'air gentille car elle n'arrêtait pas de complimenter Demetrio. Ca devait lui faire plaisir. D'ailleurs, Donatella voyait qu'il rougissait un peu. Peut-être était-il amoureux de la dame ? Ils avaient l'air de bien se connaître. De nouveau perdue dans ses pensées d'histoire d'amour impossible entre un musicien et une grande dame, Donatella redescendit de justesse sur Terre pour se présenter à la nouvelle venue.


"Je suis la Baronne Donatella Visconti, madame. C'est un honneur de vous rencontrer. Et oui, je suis avie d'avoir rencontré monsieur Catanei. Il va m'apprendre à jouer d'un instrument savez-vous ?"

C'est à ce moment là que ledit Catanei prit congé et s'en alla, la laissant seule avec la dame. Donatella lui sourit mais ne sut pas quoi dire sur le moment. Parler avec le musicien lui avait semblé facile mais cette dame là lui était totalement inconnue et même si elle paraissait gentille, elle ne connaissait pas ses goûts pour engager une conversation sur un sujet intéressant.

Un peu plus loin dans l'allée, son regard accrocha la silhouette d'un jeune homme blond. Il était grand. Beaucoup trop. Ca n'allait pas du tout ! Tous les hommes de Venise étaient donc grands de la sorte ? Sa petite taille à elle n'allait pas convenir du tout. Non, ce ne serait pas possible de se trouver un mari si elle devait attraper mal au cou à chaque conversation.
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Sam 17 Mar - 19:40

Demetrio se teinta d’une sublime couleur pivoine, ce qui ne fut pas sans amuser Ariela. Il resterait affreusement timide jusqu’à la fin des temps, semblait-il, et ce n’était pas plus mal. Être sûr de soi était signe de prétention -enfin, du moins pour les autres, elle-même était une personne suffisamment élevée pour se permettre de se laisser aller à ce petit vice. Et les prétentieux, du moins les plus intelligents, étaient parfois dangereux, à défaut d’être respectables. C’était l’une des raisons qui l’avaient poussée vers Demetrio. Le pauvre était totalement inoffensif, en plus d’être artiste. Ce qui en faisait un amant idéal, qui ne risquait pas de lui planter un couteau dans le dos. Et qu’elle pouvait manipuler facilement, même si elle s’était gardée de le faire.

Baronne ? Allons bon, cette jeune fille était baronne ? Voilà qui était des plus étonnants. Son physique n’avait rien d’altier, chose que l’on acquérait forcément à trop vivre dans le monde des nobles. Elle aurait très bien pu être fille de bourgeois, Ariela acceptait de lui accorder cela, mais elle n’avait l’air ni d’une princesse, ni d’une fouine, ni d’une femme d’expérience, ni d’une dame de fer, ni de rien qui rappelle l’idée de noblesse pour une femme. D’ailleurs, elle ajouta immédiatement que Demetrio avait accepté de lui donner des cours de musique. A la manière dont Donatella s’exprimait, elle comprenait que la proposition venait du musicien lui-même. La comtesse doutait que le violoniste, si peu à l’aise avec les gens de la haute classe, ait fait telle proposition s’il avait senti en elle la trace d’un caractère courtisan.
Une noble sans armes. Une victime parfaite. Sans doute un peu trop facile. Prendre la mesure de la dame, et peut-être commençer à l’entraîner sur une pente glissante sans qu’elle s’en rende compte. Oui, elle s’était écrasée sur Di Lorio et son petit chéri, elle avait droit de se consoler en manigançant contre cette petite là.


« Je suis la comtesse Ariela Accorti, et vous me voyez charmée de votre compagnie. Ainsi que de votre goût, vous n’auriez pu choisir meilleur professeur. Vous voudrez bien me passer cette curiosité, mais je suis quelque peu étonnée de croiser une Visconti dans notre belle ville. Seriez-vous de passage parmi nous, ou avez-vous un pied-à-terre ? »

Question aimable, énoncée sur un ton badin, pour ne pas brusquer la personne en face. Donner l’impression d’une curiosité sans conséquence. Savoir si la petite était Grazziano ou Adorasti lui semblait soudain important. Les faibles mettaient leurs proches plus solides en danger par leur seule existence, lorsque l’on savait se servir d’eux. Un Di Lorio ou un Scaligieri devaient être combattus pour eux-même, et peu importait qui étaient leurs proches. A moins qu’un faible s’y trouve. Ariela préférait faire la recherche inverse, trouver les esprits sans défense puis chercher qui elle pouvait atteindre au travers d’eux. Elle cherchait immédiatement la solution, plutôt que de partir du problème, c’était beaucoup plus intelligent. Saisir l’occasion plutôt que de la chercher désespérément. Hélas, trop de médiocres ne comprenaient pas cela. Décidément, l’espèce humaine était irrécupérable. Par cette question faussement anodine et pour lier simplement conversation entre nouvelles connaissances, elle pourrait savoir laquelle des deux familles elle pourrait blesser. Si Donatella n’était qu’une personne de passage, elle l’abandonnerai sans doute sans se défouler sur elle. Elle répugnait à frapper les faibles, si cette facilité ne la servait pas dans une tâche plus élevée. Elle avait son honneur, tout de même.

Elle ne fut qu’à demi étonnée lorsqu’il s’enfuit, après avoir jeté un coup d’œil alarmé à sa montre. De la part de quelqu’un d’autre, elle aurait immédiatement soupçonné qu’on la fuyait, elle, pour une raison obscure et tortueuse. Mais pour le sieur Catanei, la surprise ne devait sans doute pas être feinte. D’ailleurs, il était tête en l’air, comme beaucoup de ces charmants artistes. Oublier un rendez-vous faisait en quelque sorte partie des ses attributions.


« Vous partez déjà ? Hé bien, cela me désole, mais si la situation est ainsi désespérée, je m’en voudrai de vous mettre plus encore en retard. Sachez que le salon des Accorti se va de nouveau s’ouvrir au monde d’ici quelques jours. J’espère vous y voir, cela fait bien trop longtemps que je n’ai pas entendu le merveilleux son de votre violon. A bientôt, je l’espère. »

Une idée tordue commençait à germer dans l’esprit d’Ariela. Un plan parfaitement saugrenu, à tel point qu’on ne soupçonnerait jamais personne d’avoir manigancé ce genre de choses. Donatella semblait suffisamment innocente pour cela. Elle se laisserait sans doute prendre facilement, et cela serait déjà un plaisir pour la comtesse. Et si elle pouvait se servir de cela… Elle en riait d’avance. Quelle situation ridicule, un déshonneur, vraiment. Parfait, elle était très fière de son plan stupidement génial.

Un mouvement désordonné attira son attention. Un grand homme déguenillé était là, proche d’elles, et enfouissait sa main au fond de sa sacoche, à la recherche d’on ne savait trop quoi. Décidément, le Castello était le rendez-vous de tous les maladroits du monde. Rien que dans son allure, on pouvait le sentir, il avait l’air de ne pas être doué d’un grand sens de l’équilibre. Pour autant, il n’était pas dénué de charmes, n’était son accoutrement peu soigné. Il avait de beaux yeux au moins. Le visage n’était pas laid. Jolies lèvres, un peu féminines, ce n’était pas pour déplaire à Ariela.

Elle haussa les épaules et laissa l’intrus là ou il était. Ariela n’allait tout de même pas se laisser déconcentrer par un individu quelconque, eut-il un certain charme. Elle se retourna de nouveau vers Donatella.


« J’ose espérer que vous vous plaisez à la Sérénissime. C’est la ville ou je suis née et je la chéris tendrement. Si elle devait vous sembler inhospitalière, je me ferais un devoir, que dis-je, une joie de vous tenir compagnie quelque temps pour vous montrer votre erreur. »
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Flavio V
Invité



MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Dim 18 Mar - 20:22

Avec précaution, les mains fines du bateleur extirpèrent du fatras ordonné – selon l'estimation de son propriétaire - un écritoire en bois sombre, poli par les ans, d'où elles sortirent une sanguine. Ensuite, elles trouvèrent un carnet de croquis recouvert d'une reliure de cuire souple d'un rouge fané. Le jeune homme referma avec soin son sac et cala le calepin sur son bras gauche, dans le pli du coude.
De quelques traits assurés, il entreprit de croquer l'allée et le paysage alentour. Une fois les points de fuites placés, le reste prenait place naturellement sur la feuille. Les branches dénudées des arbres, l'immensité du ciel d'hivers accroché juste sur les bâtisses qui bordaient les jardins. Une impression nostalgique et vaguement rêveuse se dégageait de l'esquisse. Si les talents d'artiste du jeune homme n'étaient pas extraordinaires, sa capacité à planter une ambiance juste en quelques coup de crayons révélait beaucoup sur la sensibilité de son âme.

Quand la sanguine effleurait le grain grossier de la feuille, en même temps, dans sa tête, l'histoire prenait forme. Alors, une fois le dessin presque achevé, un chapitre s'était écrit avec facilité. La vacuité du premier plan le dérangea et son regard se posa sur les deux silhouettes féminines à quelques mètres de là. Il les ébaucha en quelques gestes précis. Sa main droite, maintenant maculée d'ocre roux, volait avec grâce et souplesse alors que son regard perçant et très concentré, scrutait avec une insistance franche les deux gentes dames.
Flavio, absorbé dans sa tâche, ne réalisait pas l'inconvenance de la situation. Ses yeux foncés suivaient les courbes des hanches, capter le mouvement du tissus sur une fesse rebondie, le froncement de la dentelle dans un décolleté généreux. Si son instance pouvait, au premier abord, choquer, il suffisait juste de l'observer avec un peu d'objectivité pour se rendre compte que son intérêt était purement artistique.
Il croquait le corps des femmes avec la même attention qu'il accordait aux ferronneries des balustrades, aux nervures des feuilles ou à un nuages de forme cocasse. Cependant, au bout de quelques minutes, son manège fut repéré et c'est en croisant le regard de l'une de ses modèles inopinée qu'il réalisa la possible interprétation indécente de son activité.

Le jeune homme s'arrêta net, comme prit en flagrant délit d'un acte illicite. Il referma son carnet avec précipitation et l'enfouit immédiatement dans son sac. Bien sur, sa réaction ne jouait pas en sa faveur. Un instant, il songea même à tourner les talons et prendre la fuite, sentant ses oreilles rougir de honte. Il inspira calmement. Plusieurs fois.
Les deux jeunes femmes, vêtues richement sans être ridicules de luxe comme certaines à la pointe de la mode, appartenaient probablement à la haute bourgeoisie, où pire, à l'aristocratie vénitienne, qu'il évitait soigneusement depuis son arrivée, six semaines plus tôt.
S'excuser. Se diriger vers elle, s'incliner, s'excuser et repartir rapidement, et discrètement.
Voilà.
Un plan simple.
Même si la troupe d'Orféo n'avait rien de commune avec celle que son mentor, il ne voulait pas déclencher de rumeur stupide en agissant comme un goujat. Flavio avait reçu une éducation étonnamment stricte pour une personne de son rang et il n'était pas encore en âge se s'interroger sur sa justesse. Il respectait au mieux les convenances. De toute façon, les cadres sociaux étaient de ses concepts qu'il ne comprendrait jamais. Il se contentait de les suivre, car dans son coeur, là où naissait ses récits, son imagination ne connaissaient aucune limite, aucune interdiction.

D'un pas décidé, le dos bien droit, et pourtant avec une timidité inscrite en lettre carmine sur ses joues, il s'approcha des deux jeunes femmes. Il les salua poliment et déclara, d'une voix basse, étonnamment pausée :

- "Mes dames, je suis navré si mon examen appuyé vous a dérangé. Je vous pris d'accepter mes excuses."
Après un pause, il ajouta, d'un ton plus bas et nettement moins assuré, comme si toute l'énergie déployée pour venir leur parler venait de s'épuiser :
- "Je ne suis qu'un piètre dessinateur. C'est juste un croquis sans importance. Rien d'artiste. Juste pour moi. Je ne pensais pas à mal."
Ses paroles devinrent un bredouillement inaudible. Il baissa les yeux, posant involontairement son regard trop bleu dans le décolleté d'une de ses interlocutrices, vira au pourpre avant de contempler le bout de ses bottes. Sa main droite s'était crispée sur sa besace avec la même ferveur qu'un enfant accroché aux jupes de sa mère qui attend que l'orage passe.
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Donatella Visconti
Baronne - Ca'Grazziano
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 21 Mar - 21:27

"Enchantée de vous rencontrer, Comtesse Accorti." répondit Donatella à la présentation de la comtesse, accompagnant sa phrase d'une très légère courbette.

"Je suis heureuse d'apprendre que monsieur Catanei fera un bon professeur... comme je lui expliquais, j'ai un peu de mal à manier les instruments de musique. Pourtant, j'aime la musique vous savez, mais c'est comme ça." ajouta-t-elle en haussant les épaules.

Lorsqu'elle lui demanda si elle était de passage, Donatella afficha un grand sourire et répondit avec bonne volonté, ravie qu'on s'intéresse à elle.


"Oh je suis arrivée à Venise il y a seulement quelques jours. Je compte y rester quelques temps." répondit-elle sans savoir qu'elle ne donnait pas l'élément important qu'Ariela attendait, c'est-à-dire, qu'elle s'était installée Ca'Grazziano.

Mise en confiance par les questions aimables de la jeune femme, la timidité première de Donatella s'estompait et la jeune fille s'épanchait plus facilement sur des sujets ou des évidences qui n'intéressaient probablement personne d'autre qu'elle.


"J'ignorais qu'il y avait tant d'eau ici ! C'est amusant, les rues sont des canaux. Il n'y a pas de voiture avec des beaux chevaux, j'aime les chevaux, mais que des barques. J'espère qu'elles ne chavirent pas souvent, j'aurais peur de me noyer et puis elle a l'air sale à certains endroits.. et froide surtout ! Je m'enrhume vite, c'est embêtant. Mais il y a du soleil aujourd'hui, ça va. J'aime bien les ponts, et vous ? Je trouve ça joli et amusant de les traverser. Enfin voilà.. je parle, je parle, mais c'est pour dire que j'aime bien Venise et que je ne regrette pas d'y être venue."

La jeune baronne reprit sa respiration car elle avait débité sa tirade très vite, entraînée par son enthousiasme. Elle tira un peu sur le bas de son corsage pour respirer et s'éventa énergiquement.

"Pardon, je suis essoufflée mais mon corset est un peu serré..." dit-elle, un peu gênée.

"Quelle erreur ai-je commise ?" demanda-t-elle soudain aux dernières paroles de la comtesse, n'ayant pas saisi sur l'instant ses paroles finement tournées.

"Oh !" fit-elle lorsqu'elle comprit enfin.

"Et bien..." hésita-t-elle en cherchant des yeux sa gouvernante qui lui faisait de grands signes affirmatifs de la tête.

"Je serais ravie de vous tenir compagnie quelques temps pour que vous me montriez mon er.. la ville."

Le regard de la comtesse fut attiré par un mouvement un peu plus loin et Donatella tourna la tête pour observer à son tour. C'était le très grand jeune homme qu'elle avait presque oublié. C'était étrange, il semblait les regarder. Donatella rougit et entortilla une mèche de ses cheveux autour de son doigt. Elle se rapprocha d'Ariela et lui murmura.

"Il nous regarde... peut-être qu'il nous trouve jolies ?"

Mais le jeune homme s'arrêta soudain et rangea son carnet précipitamment. Donatella fit la moue. Pour une fois qu'on la regardait, c'était dommage que cela s'arrête si vite. Mais non, il s'approchait ! Donatella s'accrocha presque au bras de la comtesse en gloussant puis regarda le jeune homme avec son habituel grand sourire ravi. Il venait s'excuser de les avoir regardées, ce qui la fit sourire, continuant de tripoter sa mèche de cheveux qui sortait de sa coiffure. Puis il avoua la raison de ce regard appuyé.

"Hooo vous savez dessiner ? C'est formidable ! Vous nous avez dessinées aussi ?" demanda-t-elle, les yeux grands ouverts de curiosité.

"Oh s'il vous plaît, montrez-nous ! Je voudrais voir à quoi je ressemble sur votre dessin, s'il vous plaît, s'il vous plaîîît !"
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Mar - 14:05

Donatella éluda sans le vouloir la question d’Ariela. Quoique légèrement contrariée, Ariela comprit parfaitement que cette omission ne relevait d’aucune volonté de nuire, bien au contraire. Elle ne revint pas sur le sujet, préférant éviter d’éveiller de possibles soupçons par son insistance. La comtesse écouta sans se départir de son sourire encourageant la tirade chaotique et ingénue de la baronne, se délectant de la confiance facile que la jeune femme lui accordait. Celle-ci parlait sans ordonner ses pensées. La bonne humeur d’Ariela augmentait sans cesse alors qu’elle babillait. Cette fille là serait facile à gagner, facile à contrôler. Ce serait un jeu d’enfant de la briser.

Elle se retint de rire lorsque Donatella tira sur son corset. Cette petite était franchement succulente. Sa maladresse était charmante, en un sens.


« Vous m’en voyez bien aise, répondit-elle lorsque Donatella accepta après une légère méprise de s’attarder quelque temps avec elle dans les rues de Venise. J’aime à rechercher la compagnie de fraîche jeunes dames d‘agréables compagnie. Les personnes de votre caractère ne peuvent que me distraire aimablement de la conversation acide des nobles classiques, qui, je dois vous l’avouer, me porte parfois quelque peu sur les nerfs. »

Ce qui était tout a fait vrai, même si elle omettait qu’elle aimait lesdits caractères surtout car il était facile d’influencer ceux qui étaient détenteurs d’une telle configuration d’esprit. Quelque mouvement attira son œil une seconde fois vers l’homme déguenillé qu’elle avait remarqué quelques instants plus tôt. Elle souleva un sourcil lorsqu’elle se rendit compte qu’il les observait avec une sorte de recherche avide de détails dans le regard, mais elle le rabaissa lorsqu’elle se rendit compte qu’il griffonnait sur un carnet. Finalement, l’individu n’était peut-être pas tout à fait inintéressant, s’il dessinait avec passion. Donatella s’approcha plus près d’elle et lui chuchota quelques mots. Ariela sourit, toujours plus amusée et heureuse du beau poisson que Demetrio lui avait levé sans s’en douter. Une innocence poignante.

« Je ne doute pas que deux dames de notre condition soient un beau spectacle pour l’œil aguerri. »Répliqua-t-elle sur le ton de la confidence.

Elle sentit Donatella lui toucher le bras lorsque le jeune homme dégingandé s’approcha d’elles. Elle ne se rétracta aucunement, recevant toute marque de confiance naissante comme bienvenue. L’individu vint bafouiller quelques excuses avec un manque de confiance certain. Décidément, l’allée aux Lions de Pierre était bien le refuge de tous les maladroits de Venise. Elle se devrait de fréquenter plus souvent cet endroit, s’il était toujours ainsi peuplé de proies faciles. Elle tenta de parler la première, mais l’émerveillement enfantin de sa compagne précipita les paroles de cette dernière. Elle la laissa terminer sa supplication avant de parler à son tour, ne relevant pas le regard quelque peu indécent qui avait suivi, semblait-il par mégarde, la prise de parole du grand jeune homme.


« Voyons, monsieur, l’art n’existe pas pour les autres. Le vrai artiste travaille d’abord pour lui-même, pour sa propre vision du beau. L’art n’est tout d’abord pas fait pour être contemplé, mais les gens de goût savent le reconnaître et l’apprécier. Vous êtes peut-être plus artiste que vous ne voulez bien l’avouer.
En cela, je vous pardonne volontiers votre contemplation. Mais permettez moi de suppléer à la demande de ma compagne. Il me serait agréable de voir quel regard vous portiez sur nous. »

Elle avait mis beaucoup d’affabilité dans sa réplique, pour ne pas effrayer le jeune homme. S’il l’intéressait nettement moins que la comtesse, elle n’avait rien contre contempler les réactions de cette dernière face à autre chose qu’elle-même. Et l’intérêt enfantin que cette dernière portait à l’esquisse l’intéressait grandement.
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Flavio V
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 22 Mar - 22:47

[Version édité sur demande d'Elio. CF les trois derniers paragraphes]

Le son d'une voix féminine tira Flavio de sa torpeur, et rassemblant son courage, il releva la tête. C'était la toute jeune fille qui venait de s'exprimer. Presque une enfant, avec une spontanéité déroutante et mignonne. Sa compagne, plus âgée et plus mature aussi dans son comportement réservé, respirait la noblesse. Belle, distinguée, il suffisait d'un regard pour comprendre que chaque détail de sa tenu, même le plus infime, servait à rehausser l'ensemble.
Un couple bien étrange. Si, pour la cadette, le conteur hésitait à la classer dans la haute bourgeoisie où l'aristocratie, pour l'aînée, son appartenance à la haute société ne laissait aucun doute. Cette différence criante d'éducation et aussi, de richesse, avec sa propre condition aggravait son malaise.

Il avait oui dire que la Sérénissime connaissait une lutte d'influence sans merci entre deux familles fort renommées de retour dans la cité après des années d'exil. Si l'affaire ne s'intéressait pas, elle alimentait les conversations de la populace et personne ne pouvait les ignorer, à moins d'être sourd. Croiser des membres de l'une ou l'autre de la lignée exposait à des risques, même si, au dire des vénitiens d'ancienne souche, la situation aujourd'hui était idyllique par rapport aux tentions qui avaient secoué la ville un siècle auparavant.
Alors, fuir les contacts avec l'aristocratie était le moyen le plus efficace pour rester en dehors des intrigues. Bien sûr, il était peu probable qu'un roturier, amuseur publique de surcroît, soit embringué dans de tels conciliabules mais prudence est mère de sûreté.
Et les belles dames jouaient d'armes subtiles et d'apparences inoffensives. Trop de camarades forains avaient endurci leur coeurs dans des joutes amoureuses sans espoirs. Sans compter les esclandres avec les maris jaloux... Flavio savait rester à sa place. Au coin d'une rue à conter les aventures fabuleuses de héros épiques. Dans un lieu calme et champêtre pour apprivoiser l'inspiration.
Loin des salons.
Loin des lions.

La jeune fille lui demanda avec empressement de montrer son esquisse. Jamais. Jamais des yeux étrangers ne se posaient sur son carnet. Non qu'il ait honte de son talent limité, il ne mentait pas sur ses capacités et donc, assumait pleinement sa médiocrité. Cependant, chaque coup de crayon signait un mot, une action, une émotion pour une histoire. L'intimité enfouie sous la représentation imparfaite de la réalité était trop précieuse pour être ainsi révélée à des inconnues. Alors, même la sincérité et la fraîcheur enfantine de l'adolescente tout sourire ne le ferait fléchir.
Il n'eut pas le temps de refuser que l'autre gente dame prit parole pour une diatribe péremptoire sur l'art totalement incompréhensible. Soit elle avait longuement réfléchi à ce sujet complexe, soit elle affirmait juste, avec aplomb, la première vérité qui lui passait par sa charmante tête. Réduire l'art à sa dimension esthétique...

Flavio inclina poliment la tête, une expression rêveuse glissa sur son visage alors que ses prunelles sombres, éclairées pas un reflet du soleil sur une fenêtre joueuse, révélaient leur étendues marines. Si l'art n'existait que pour son géniteur, alors le montrer serait vide de sens, le montrer le dénaturerait même. Alors pourquoi utilisait-elle cet argument pour l'encourager à leur dévoiler son dessin ? La contradiction n'échappa au bateleur qui se garda bien de la mentionner. Les nobles gens pensaient avoir le monopole du savoir et de l'intelligence. Parfois, ils se trompaient.
Les mains du jeunes hommes se détendirent un peu et il lissa le tissus de son justaucorps. Le rouge reflua de ses pommettes et ses joues retrouvèrent leur pâleur habituelle.

- "Mes dames, je suis navré de ne pouvoir accéder à votre requête. Mes croquis ne méritent pas d'être exposés à vos yeux." Rien dans la douceur du ton ne trahissait l'inflexibilité du jeune homme. Ce qui souciait le jeune homme n'était pas de montrer ses oeuvres dans l'absolu, mais de montrer une oeuvre liée à son imaginaire.

Il ne voulait pas non plus froisser les jeune femmes, d'autant qu'il hésitait toujours sur le rang de la cadette. Lier connaissance avec une héritière d'une famille bourgeoisie ne le dérangeait pas, au contraire. Depuis quelques semaines, il se languissait d'un loisir particulier. Seule la fréquentation de personnes aisées et cultivées comblerait son inclination. De plus, certaines nécessités imposées par sa mauvaise complexion l'encourageait à cette rencontre.
Alors, pour éviter d'avoir à réitérer son refus avec plus de rigueur et pour maintenir le dialogue, il ajouta, conciliant :

"Je ne suis qu'un amateur. Cependant, pour me faire pardonner, je peux, si vous le souhaitez, vous dessiner toutes les deux, avec votre autorisation cette fois." Un petit sourire timide au charme discret ponctua sa proposition.
Il repéra à la périphérie de son champs de vision l'approche d'une dame visiblement contrariée, probablement le chaperon de la jeunette. Il se tenait à une distance respectable de ses interlocutrices, assez loin pour ne pas qu'il lui soit prêter d'intention malhonnête, assez prêt pour manifester sa courtoisie.

Il s'inclina de nouveau, ramena sa main droite afin de retenir les pans de son justaucorps dans un geste malhabile :

"Décidément, je manque à toutes les politesses, je ne me suis pas présenté ! Flavio Valente, conteur des rues et un peu...." Il s'approcha d'un pas et effleura les boucles châtain de la jeune fille pour en faire surgir la première carte du Tarot de Marseilles, "... magicien."


Dernière édition par le Jeu 29 Mar - 10:57, édité 1 fois
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Donatella Visconti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mer 28 Mar - 20:16

La comtesse semblait heureuse qu'elle ait accepté son invitation, ce qui lui fit plaisir car elle avait fait le bon choix.. grâce aux conseils de sa gouvernante. Heureusement que la jeune femme ne la quittait pas d'une semelle, elle avait constamment besoin d'elle !

"Les nobles ont des conversations acides ? Ah je ne savais pas.. je ne parle pas souvent vous savez.. enfin vous avez probablement raison, moi je connais leurs regards acides par contre." dit-elle avec une petite moue qui fut bien vite remplacée de nouveau par son sourire. "Je suis ravie que ma compagnie vous fasse plaisir."

Reportant son attention sur le jeune homme, Donatella écouta ce que lui dit la comtesse mais eut un peu de mal à comprendre toutes ses allusions sur l'art, c'était un sujet compliqué !

"La.. heu.. vision du beau.. ?" demanda-t-elle tout bas, se demandant ce que pouvait bien signifier cette chose étrange.

La jeune baronne ne cacha pas sa déception quand le jeune homme refusa de montrer son dessin. Elle prit une inspiration pour ouvrir la bouche et protester mais deux doigts vinrent lui pincer légèrement le bras. Donatella referma la bouche et regarda sa gouvernante qui hochait doucement la tête de gauche à droite. Ne pas insister, d'accord. Donatella soupira longuement, résignée. La bienséance et la politesse n'étaient parfois pas drôles !

Heureusement, le jeune homme proposa autre chose et Donatella retrouva le sourire et l'éclat pétillant dans son regard.


"Nous dessiner toutes les deux ? Oh oui, moi je veux bien, et vous comtesse ?" demanda-t-elle en se tournant vers Ariela.

La jeune fille regarda de nouveau le jeune garçon quand il se présenta et..


"Hooo !" s'exclama-t-elle en voyant une carte sortie de sa chevelure.

Elle crut un instant qu'elle avait ramassé ça dans le buisson durant sa mésaventure mais Flavio lui fit comprendre qu'il était magicien. Et puis sa gouvernante ne lui aurait pas laissé une carte dans les cheveux !


"Comme c'est amusant !" dit-elle l'air excité en applaudissant. "Vous en connaissez d'autr.. Oh.. je m'appelle Donatella Visconti, monsieur, Baronne Visconti." finit-elle après avoir senti un doigt de sa gouvernante qui pressait son dos.
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Mar 3 Avr - 18:20

Le jeune homme semblait plus à l’aise désormais. Son ton avait repris quelque assurance et maîtrise. Ce n’était pas déplaisant. Ou du moins, c’était différent mais tout aussi plaisant qu’une personne mal à l’aise et bafouillant. Il n’avait pas l’assurance insupportable d’un pédant ou d’un prétentieux, mais celle de l’homme qui se sent capable de maîtriser une conversation. Sans supériorité, à priori. Ou alors c’était un très bon acteur. Hypothèse qu’Ariela pensait pouvoir écarter d’après la manière quelque peu maladroite dont il les avait abordées.

Il se refusa à présenter l’esquisse, sous prétexte de médiocrité. La comtesse ne chercha pas à savoir si c’était vrai. Certains artistes prônaient parfois le mauvais trait de crayon pour cacher leurs œuvres aux autres. Parce que justement, leur art vivait pour eux et non pour les autres. Cela ne les empêchait pas d’être souvent bien meilleurs qu’ils voulaient bien l’avouer au monde. Mais elle se gardait bien de forcer la main dans une telle situation. Le rapport qu’un artiste entretient à son œuvre était un petit mystère qui la fascinait, mais elle savait que chercher trop avant un dessinateur à montrer ce qu’il souhaitait cacher n’apportait rien de bon.

Il leur proposa de les dessiner toutes deux en guise de pardon. Typique. Ariela se félicita d’avoir si bien vu. Son sens de la déduction, qui aurait été légendaire si elle l’avait exposé dans le monde, elle n’en doutait pas un instant, n’était pas émoussé le moins du monde. L’artiste en question pouvait donc bien travailler sans états d’âme sur commande, et cacher ce qu’il produisait pour lui-même. D’ailleurs, cela invalidait en partie son excuse d’être trop mauvais dessinateur pour pouvoir montrer ses œuvres. Ainsi, il avait donc bien une âme d’artiste, et n’était pas un simple crayonneur. Intéressant. Elle répondit à l’interrogation pleine d’espoir de Donatella avec son amabilité habituelle :


« Mais bien sûr, très chère. Cela me ferait plaisir autant qu’à vous. »

Alors qu’elle finissait sa phrase, elle se tourna vers le grand jeune homme et lui fit un sourire calme et discret, plein d’encouragement. Elle l’écouta alors se présenter, et le regarda d’un œil amusé alors qu’il tirait une carte, sortie d’on ne savait où et semblant surgir de la chevelure de la baronne. Ariela fut quelque peu surprise, mais celle de Donatella bannit ce sentiment de son esprit. Cette fille était si touchante de franchise.

Flavio Valente, conteur des rues et… Bref, un saltimbanque. Un saltimbanque artiste. Ariela en aurait presque oublié son intérêt principal pour Donatella. Mais seulement presque. Elle se mit à détailler le physique du jeune homme avec plus de minutie, de manière discrète. Il était tout de même rudement mignon, si on y regardait bien. Sans doute pas un don Juan, mais les traits communs pouvaient être pleins de charme pour ceux et celles qui prenaient la peine de les regarder un peu. Et puis, ces lèvres… Enfin, il n’était pas si laid que cela, somme toute.

Enchaînant sur la présentation -forcée par la gouvernante- de la baronne Visconti, Ariela fit la sienne, sans changer son ton courtois.


« Je suis heureuse de faire votre connaissance, monsieur Valente. Je suis la comtesse Ariela Accorti. Devons nous poser pour le croquis ? J’aimerai que cela ne soit pas le cas. Après tout, les pauses ont souvent quelque chose de guindé, je préfère le naturel capturé au vol, quelque chose de plus… Mouvementé. Mais, je parle, je parle… Veuillez m’excuser, vous êtes l’artiste, composez donc comme bon vous semble. »

Elle se tut un instant, laissant son regard flâner un peu. Après avoir passé sur les lèvres tentantes de Flavio, elle revint quelques instants sur Donatella, suivant quelques courbes du corps, regardant la chevelure un peu défaite. Tout cela sans en avoir l’air, comme si elle regardait dans le vague alors qu’elle détaillait avec avidité. Mais ce ne fut pas long. Elle reporta rapidement son attention sur Flavio. Une idée lui traversa l’esprit, et elle reprit la parole :

« Dites-moi, vous semblez homme de talents. Votre petit tour le prouve. Ne compteriez-vous pas vous produire ce soir au bal populaire qui se tiendra ici même ? Je suis certaine que votre art du divertissement pourrait amuser nombre de ceux qui viendront ce soir, et ils seront nombreux. »

Elle se tourna de nouveau vers Donatella, non sans avoir jeté auparavant un sourire mielleux vers la gouvernante.

« Et vous, Mademoiselle, vous verrons nous lors du bal ? Sans chaperon, peut-être. Il serait dommage qu’une jeune femme telle que vous ne puisse pas profiter des divertissements vénitiens, surtout lorsqu’ils ont pour cadre le plus beau jardin de la Sérénissime. »
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Flavio V
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Lun 9 Avr - 18:46

Deux aristocrates...
Mauvais pioche.
Flavio avait espéré, en vain, que la cadette aux mimiques candides appartienne à la haute bourgeoisie. Cette rencontre trop noble allongerait donc sa liste des personnes à saluer avec une politesse de rigueur et surtout, cette distance bien solitaire.
Malgré sa soif et ses besoins, il attendrait encore de croiser des individus plus abordables au statut moins éloigné du sien. Un individu qui ne serait pas aliéné ou même allié à l'une des deux maisons rivales de la Sérénissime.

Bien sûr, certains aristocrates conservaient leur neutralité. Flavio savait juste qu'il était incapable de déceler la différence entre un réel détachement de cette guerre qui se jouait sur du velours, et un désintérêt affiché mais feint pour mieux placer ses pions et les manipuler afin de grappiller influences et pouvoir dans cette lutte acharnée.
Le jeune homme n'avait nullement l'intention de finir comme chair à canon pour une intrigue entre gens de la haute société. Qui veut devenir un dragon doit manger beaucoup de petits serpents. Avec des goûts alimentaires orthodoxes, il préférait fuir les gobeurs de reptiles, même potentiels.
Guiseppe lui avait appris, à la force de la dureté de l'expérience, que fréquenter les nobles n'apportait qu'ennuis et souffrances aux petites gens, surtout aux saltimbanques et forains, amoureux de leur liberté. Flavio n'avait ni la finesse d'esprit ni la volonté de son mentor. Ce qui avait failli briser cet homme qu'il admirait tant le broierait comme une vulgaire graine entre le pilon et le mortier.

Sa proposition de dessin remporta un vif succès. Au moins, avec sa sanguine dans les mains, il serait en terrain connu. Il acquiesça à la remarque de la comtesse peu encline à poser. Lui aussi préférait capturer la spontanéité de l'instant. Il exécrait la rigidité mortuaire des portraits que les riches accrochaient avec orgueil dans leur trop grand demeure. Flavio aimait le flou et la dynamique d'un crayonné, la douceur et la précision de l'encre de chine...

"Je me range à votre avis, comtesse. Inutile de poser, continuer donc votre conversation sans vous souciez de ma présence, je vous en prie."

A la question sur sa venue au bal populaire, il répondit :
"Je serai là. Cependant, je ne sais pas encore trop si l'évènement se prêtera à des tours d'adresses..."
Orféo ne l'avait pas informé sur d'éventuels divertissements ni même sur la présence de la petite troupe. Flavio, habitué à être guidé par son mentor, à un quotidien organisé, avec des représentations planifiées, se trouvait perdu dans sa nouvelle vie. Évoluer seul, sans le patronage rigide de Guiseppe était chaque jour un nouveau défi.
Certes, cette fête serait l'occasion rêvée de gagner de la menue monnaie. Ces dernières semaines avaient été les plus misérables de toute son existence. L'argent serait le bienvenu, cependant il craignait que le bal n'attire aussi une frange peu fréquentable de la population vénitienne. L'insécurité s'était considérablement accrue. La probabilité que cette nuit de labeur s'achevât par la fauche de son pécule l'effrayait. Juste tenter de lier connaissance avec des personnes qui ne soient pas des aristocrates serait un moyen plus intelligent d'assurer son avenir immédiat...

Le jeune homme recula de quelques pas, tout en fouillant dans sa besace dont il ressortit son carnet de croquis. Il se mit immédiatement à l'ouvrage. Rapidement, les corps des deux jeunes femmes apparurent sur la feuille, suivi du décor succinct de l'allée. Si réaliser des portraits n'était pas son fort, son sens de l'observation l'aidait à capter non la précision formelle des visages mais leur expression particulière. L'utilisation de la sanguine se prêtait à merveille à l'exercice.
Le port droit de la comtesse, son sourire légèrement emprunté, son maquillage discret mais étudié. Le regard pétillant de la baronne, une petite fossette, sa coiffure aux mèches folles. Sans oublier les lions silencieux comme marqueurs géographiques et une branche dénudée pour montrer la saison. Quelques minutes avaient suffis à Flavio pour ébaucher la scène et lui donner vie. Il retravailla quelques détails, les plis des robes, les ombrages dans les chevelures, quelques hachures rapides pour marquer les bâtiments
Et voilà.

Il détacha le dessin d'un geste précis sans l'abîmer. Il le tendit à la comtesse en silence, un sourire doux flottant sur ses lèvres charnues. Son regard sombre se posa alors sur la cadette, avant de reculer de nouveau et de se remettre à la tâche. Il avait promis un seul dessin, mais cela n'aurait pas été très correct. Puis, il avait une idée...

Son visage se détendit complètement avec une expression presque rêveuse, éloignée de la concentration méticuleuse dont il avait fait preuve pour le premier croquis. Son imagination s'empara du fauve de pierre et lui donna vie, auprès de la baronne devenue plus mutine. Ses cheveux détachés cascadèrent sur son épaule droite et se mélangèrent à la crinière du roi des animaux pourvu d'un paire d'ailes déployées.
Flavio modifia aussi la tenue de la jeune aristocrate, l'ornant d'arabesques et de rubans. La demoiselle ressemblait ainsi à une créature presque surnaturelle, son sourire enfantin et ses joues rosies n'avaient en rien perdues leur charme juvénile. Un dessin étrange, sans rien d'inconvenant, qui dégageait une impression de merveilleux vaguement épique.

Le jeune homme regarda une dernière fois son carnet, l'air très absorbé. Quand il s'approcha pour offrir l'illustration à la baronne, sa timidité était de retour.


"Tenez mademoiselle Visconti, celui-ci est pour vous."
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Donatella Visconti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Jeu 19 Avr - 14:01

Le comtesse acceptait le dessin du jeune homme. Son sourire presque implorant se transforma en un immense sourire ravi, accompagné de petits battements de mains excités. Donatella se retourna vers Flavio, le visage rayonnant de joie, de curiosité et d'excitation. Impatiente, elle avait déjà hâte de voir le résultat, de voir à quoi elle ressemblait couchée sur une feuille de papier. La jeune baronne se demanda comment faisait la comtesse pour rester aussi calme. Peut-être avait-elle déjà servi de modèle pour un portrait ? En tout cas pour elle, c'était une première fois.

Lorsque Ariela demanda s'il fallait prendre une pose, Donatella se mordit la lèvre. Elle ne s'était pas posé la question. Elle déplia son éventail et testa quelques posture : la tête penchée sur le côté, non, ridicule, l'éventail devant le nez, non plus, on ne verrait pas son visage, une main sur la hanche, non pas assez raffiné, un regard vers le ciel.. oui pourquoi pas... mais elle n'allait guère pouvoir tenir longtemps ainsi sans attraper un terrible mal de cou. La jeune fille souffla d'un air boudeur et sa gouvernante lui replaça pour la dixième fois de la journée une mèche de cheveux sortie de sa coiffure.


"Oui voilà comtesse, je suis d'accord avec vous, les poses sont guindées et... difficiles à tenir.. c'est bien le naturel..."

Alors qu'elle se demandait comment elle pouvait rester naturelle alors qu'un jeune homme la regardait pour la dessiner, la comtesse parla d'un bal tenu le soir même.

"Un bal ? Oh oui, j'ai cru en entendre parler.. mais je ne sais pas où il va se dérouler." répondit-elle en lançant un regard à sa gouvernante. Si elle n'était pas certaine des circonstances du bal, il y avait une chose de sûre : elle n'irait nulle part sans elle.

"Mais j'aimerais beaucoup y aller oui ! Et je suis aussi persuadée, que des petits tours avec les cartes comme vous venez de faire seraient formidables !" enchérit-elle en regardant Flavio.

Celui-ci les invita à poursuivre la discussion sans se soucier de lui pour qu'il puisse les dessiner. Donatella sentit comme un frisson lui remonter sur la nuque et elle offrit à la comtesse un sourire plein de dents. Seulement... trouver un sujet de conversation lui semblait terriblement compliqué à l'instant. Elle tenta cependant de demander quelques renseignements sur le bal du soir mais son regard lançait de fréquents coups d'oeil vers Flavio absorbé dans son exercice.

La jeune baronne lâcha un petit couinement quand il se rapprocha et tendit la feuille à Ariela. Donatella se mit sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la comtesse. Elle ne savait pour quelle absurde raison elle s'était attendue à une peinture détaillée, ce qui la fit rire intérieurement. Les lignes principales étaient bien saisies, la scène également, il manquait juste les détails des visages qui permettraient de les reconnaître à coup sûr sur ce croquis. Mais ça lui plaisait !

Un nouveau frisson la secoua quand elle croisa le regard de Flavio qui recula pour se remettre à l'ouvrage. Un second dessin ? Merveille ! Bonheur ! Donatella resta figée, le sourire imprimé sur son visage un peu crispé. Les yeux écarquillés, elle le regarda s'approcher et lui tendre le second dessin à elle. Elle l'attrapa du bout des doigts, presque tremblante et posa les yeux sur le dessin. Ses lèvres s'arrondirent en un "o" parfait et ses yeux parcoururent chaque courbe et chaque tracé du dessin. C'était tout bonnement incroyable. Elle était belle. C'était elle... et elle était belle... très belle... Elle cligna des yeux, abasourdie et sans voix sur l'instant.


"Ca alors... moi qui me demandait comment me voyaient les gens... je suis totalement rassurée maintenant... C'est magnifique monsieur, c'est un très beau cadeau.. merci beaucoup."

La jeune baronne renifla et garda précieusement le dessin contre elle. Elle savait qu'elle pourrait le regarder dès qu'elle douterait de son apparence et de ses capacités en société, ce dessin lui donnait l'image d'elle que le miroir lui refusait.
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Ariela Accorti
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MessageSujet: Re: La Petite Allée aux Lions de Pierre   Ven 20 Avr - 19:26

Dire qu’elle hésitait encore à y aller quelques dizaines de minutes plus tôt. La présence de Di Lorio et de Scaligieri ne lui donnerait sans doute aucun divertissement réel, à moins qu’ils ne se donnent d’eux même en spectacle. Elle ne pourrait que les observer. Mais… Si Donatella venait, ce serait déjà nettement plus intéressant. Et si cela ne se passait pas comme elle l’espérait avec la baronne, il y aurait encore Flavio. A défaut d’autre chose, elle pourrait toujours essayer de le débaucher, de l’attirer Calle Trevisi. Ce pourrait se révéler plaisant. Après tout, à mesure qu’il se révélait à elle, il devenait de plus en plus désirable. Un mets de choix pour une aventure passagère. Et puis, ces lèvres…

Donatella répondait à sa question sur le bal populaire. Le regard qu’elle jeta à sa gouvernante contraria quelque peu la comtesse. Cette fille était très candide, sans aucun doute, mais là c’était un peu trop. Ce regard voulait clairement dire que sa dame de compagnie devait l’accompagner strictement partout. Cela allait gêner ses plans. Il faudrait réussir à agir alors qu’elle regardait ailleurs. Oh, et sans doute avant le bal, de fait. Cela permettrait de suivre l’évolution au cours de la soirée. Oui, si elle pouvait un instant détourner l’attention de la douairière, cela irait. Heureusement que son intelligence hors du commun la servait, tout de même.

Alors que Valente continuait à griffonner sur son carnet de croquis, Ariela entreprit de renseigner quelque peu Donatella sur le bal.


« Oh, il aura lieu ici même, très chère. Le Castello tout entier sera envahi de danseurs et d’autres festoyeurs. On y verra de tout, servantes, hommes du peuple, majordomes, nobliaux, nobles, et peut-être même le doge masqué, qui sait… »

Flavio acheva un premier dessin, qu’il tendit à Ariela. Celle-ci le reçut avec le sourire, et s’arrangea pour frôler la main du saltimbanque comme par hasard lorsqu’elle se saisit de la feuille. Elle contempla le dessin avec attention : c’était plutôt bon, peut-être pas parfait et avec quelques faiblesses du côté du croquis des visages, mais l’ensemble était porteur d’émotion, portait la trace d’un coup de poignet libéré et sûr. C’était tout de même du beau travail pour une ébauche rapide. La comtesse fut pleinement satisfaite. Ce qui ne fit que confirmer son envie naissante d’attirer celui-là dans son lit, ne serait-ce que pour une passe d’un soir. Ou plus, si cela pouvait la servir. Au bal, au bal, pour l’instant elle devait s’occuper de la baronne. Chaque proie en son temps.

Flavio s’était remis à griffonner, et semblait-il, avec un peu plus de conviction, ce qui éveilla naturellement l’attention d’Ariela. Elle attendit avec impatience qu’il ait terminé, puis ce fut son tour de regarder par-dessus l’épaule de la Visconti.


*Ah, mais, ça ne va pas du tout !* S’indigna la conscience d’Ariela. Allons bon, cette petite dinde inspirait plus facilement qu’elle ? Finalement, Flavio était-t-il vraiment un homme de goût ? Être plus touché par cette chose insignifiante plutôt que par la plus belle des merveilles que les Accorti aient jamais compté dans leurs rangs, c’était ignoble, que disait-elle, indigne, indigne. Pouah.

*Et elle qui s’extasie, évidemment. Superbe.*

La partie raisonnable de son esprit reprit le dessus. Bon, Donatella inspirait le saltimbanque plus qu’elle. Il manquait peut-être de goût, mais ce serait un défi un peu plus amusant que de l’échauffer. Parce qu’à voir la production, il ne manquait pas de talent, et cela pouvait compenser son manque de regard en matière de belles femmes. Le cadeau aurait sans doute beaucoup d’importance pour Donatella, mais vu l’innocence et le chaperon de cette dernière, elle ne sauterait aucunement sur Valente. C’était bien ainsi. Au fond, cela ne changeait pas grand chose à ses vues sur les deux individus.

Extérieurement, elle ne laissa rien paraître de ce débat intérieur. Elle regarda le portrait de Donatella d’un œil curieux puis, parlant doucement, les lèvres proche de l’oreille de Donatella, mais assez fort pour que Flavio l’entende aussi, elle déclara :


« Oh ! Voilà qui est fort intéressant, monsieur Valente. Vous avez du talent, vraiment. Il n’est pas beau de mentir aux dames, savez-vous ? Et dire que vous vouliez nous faire croire que votre trait manquait de justesse. En tout cas, il ne manque pas de raffinement.
Ma chère baronne, il semblerait que votre charmant minois avive les sensibilités artistiques. Qui sait, peut-être que monsieur Catanei vous dédiera une sonate, l’un de ces jours. » Acheva-t-elle sur un ton espiègle.

Son attention se détourna quelque peu de Flavio pour revenir à Donatella.


« Dites-moi, Mademoiselle Visconti, que diriez vous d’aller prendre une boisson chaude au Caffe Florian en l’honneur de vos premiers succès vénitiens ? »

Puis, elle refit face au saltimbanque, lui adressant un petit sourire discret mais chaleureux :

« Monsieur Valente, je pense prendre congé de vous en cet instant. Croyez tout de même qu’il sera un plaisir de vous revoir ce soir, au détour d’une allée. »

[Le Caffe Florian]


Dernière édition par le Ven 25 Mai - 16:20, édité 1 fois
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