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 La Bibliothèque

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Coriolan
Invité



MessageSujet: La Bibliothèque   Mer 4 Mai - 21:02

[Premier post]

Le prince Coriolano di Grazziano referma doucement le petit recueil de poésie qu'il tenait à la main avant de le replacer dans la bibliothèque. Ainsi, tout était complet. Et pour la première fois depuis plusieurs mois, le jeune homme se sentit désoeuvré.
L'installation à Venise avait pris plus de temps que prévu. Du point de vue matériel, tout s'était déroulé très vite. Il n'en n'allait pas de même pour les esprits. Certes Venise était le grand oeuvre des Di Grazziano, sa conquête définitive serait la plus grande fierté que Coriolano pourrait offrir à sa famille...
Mais Venise était une étrangère. Cela se lisait dans les yeux de tous les serviteurs du palais, et même dans ceux de certains amis proches. Un rosier déraciné, même planté dans le sol le plus accueillant qui soit, avait besoin de plusieurs saisons avant de retrouver sa vigueur. Il allait falloir gérer avec ce handicap. Dans la partie qui allait commencer, Coriolano ne disposerait pas de toutes les cartes.
Peut-être était-ce pour cette raison que le prince avait hésité à placer le volume qu'il tenait à la main dans la bibliothèque. Il avait été oublié à Naples et on venait de le lui remettre, le soir précédent. Le dernier cadeau que sa soeur lui ait fait avant son mariage avec l'héritier des Adorasti. Désormais, un retour en arrière n'était plus possible.


*Tu n'as pas à laisser ce qui te gênes derrière toi. C'est toute l'histoire des Di Grazziano depuis leur bannissement que tu vas devoir replanter ici.*

Oui. Toute l'histoire des Di Grazziano, et la sienne propre, par la même occasion. Coriolano eut un petit sourire. Comment allait-il pouvoir intégrer les dernières années de sa vie à l'échevau qu'il était en train de tisser ? L'échevau qui allait recouvrir Venise et, espérait-il, lier les mains des Adorasti.
Il laissa échapper un soupir. La solitude lui pesait. Cette partie qui, il en était sûr à présent, avait commencé, cette bataille d'acier et de velours requérerait plus que sa seule volonté.


*Mais prudence.*


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Rossana
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Mer 4 Mai - 21:22

[Suite de Rossana]

Toc toc toc.

Le poing de Rossana frappa sèchement à la porte du Prince, arrangeant une dernière fois sa chevelure et sa robe. Elle tenait à être belle en toute circonstance.

Elle aimait ce palais. Non pas parce qu'il était luxueux et raffiné, pas non plus parce que les moeurs des habitants étaient plus acceptables que d'autres, mais parce qu'elle y trouvait une vie rassurante. Temporaire, mais rassurante. La richesse. Le luxe. La sécurité. C'était ses besoins primaires.

Surtout en cette saison froide, duvetée de neige, de glace. Elle adorait cette saison, où les paroles étaient prononcées dans une fumée réchauffée, comme une douce rafale. Oh oui, elle aimait l'hiver.

Rossana ne s'annonça pas. Mais le Prince reconnaissait sa manière de toquer à sa porte. Il saurait qui le visitait.
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Coriolan
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Mer 4 Mai - 21:56

Coriolano se retourna d'un mouvement fluide. En ces lieux étrangers, les coups frappés à la porte avaient percé les ténèbres comme un phare dans la tourmente. Voilà quelque chose qui ne changerait pas. Quoiqu'il arrive à Venise, Rossana frapperait toujours de la même façon et apparaîtrait, resplendissante, pour la simple raison qu'aux yeux de la jeune femme, c'était la moindre des choses.

Cette période de l'hiver convenait parfaitement à cette beauté à la fois dérangeante et saisissante. On ne pouvait admirer Rossana sans ressentir un léger frisson au creux de la colonne vertébrale.


*Etrangère. Dangereuse. Peu fiable*

Et donc, sans doute digne de confiance, pensa Coriolano avec un sourire amusé. Il attendit que la femme ne soit plus qu'à quelques pas de lui avant de lui rendre son regard. Ils ne se touchèrent pas, ils n'en n'avaient pas besoin. Pas pour le moment. Et même alors, le prince ne brisa pas le silence immédiatement. Il savait que cela ne la dérangerait pas. Il n'éleva la voix que lorsqu'il sentit que c'était le moment.

"Ma chère. J'ose espérer que vous vous êtes habituée à cet environnement ?"


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Rossana
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Mer 4 Mai - 22:41

Lorsque le Prince ouvrit la porte, Rossana se retrouva confrontée à l'imposance princière dont il faisait preuve. Il y eut un silence tandis qu'ils se considéraient l'un l'autre. Un silence qui passa presque inaperçu tandis que le regard indiscret de la jeune femme s'attardait sur les épaules de celui qui lui faisait face. Elle portait une admiration inconditionnelle pour les épaules.

"Je m'y suis parfaitement habituée, Monseigneur. Parfaitement."

Rossana joua de sa démarche, le contournant tout en admirant la pièce de son regard perçant. Ses épaules avançaient et reculaient sans exagération, tandis que sa robe trainait nonchalamment derrière ses pas félins.

"Et vous ?"

Elle s'arrêta brusquement, regardant le Prince, suivant ses gestes comme un chat aux aguets. Elle ferma les yeux à moitié, et si on jouait avec les métaphores, on aurait même pu deviner des ronronnements au fond de sa gorge.
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Matteo Salvanti
Homme de Main - Ca'Grazziano
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 5 Mai - 0:39

[Chambre de Matteo]

Matteo s'accota contre le cadre de la porte, les bras croisés, le sourire aux lèvres. Comme il se l'était imaginé, le Prince se trouvait bien à la bibliothèque. En compagnie de la signora Belvecciore. Toute une femme, celle-là. Matteo avait tenté à plusieurs reprises de s'emparer de son coeur, sinon de son corps, mais elle avait toujours repoussé ses attentes, au grand dam de notre séducteur. Il y avait quelque chose de sauvage, d'inaccessible chez elle. Son port de tête noble et altier lui conférait des airs de majesté impressionnants.

*Tout comme mon Prince, en fait* se dit Matteo, en admirant l'homme en question.

Le jeune homme ne cessait de s'émerveiller devant la grandeur de son maître. C'était indescriptible, il ne savait trop ce qui le motivait à le suivre ainsi, tout ce qu'il avait, c'était la certitude qu'Ugo di'Grazziano était un grand homme. Un grand homme qui portait sur ses épaules solides toute une Maison, une lourde responsabilité, risquée et pleine d'imprévues. La seule arrivée à Venise des di'Grazziano avait pris des mois de planification. Les logements à payer, les meubles à acheter ou déménager, les domestiques à embaucher, et une foule d'autres détails techniques que Matteo trouvait plutôt ennuyeux, mais dont le Prince avait dû se charger en partie. Mais ce n'était pas tout, il y avait également es di'Adorasti. Voilà la raison pourquoi ils étaient tous ici, désormais. Un autre problème auquel le Prince se voyait confronté. Matteo poussa un soupir. Vraiment, tant de tâches qui incombaient à son maître... Quand avait-il le temps de penser à lui? À son bon plaisir?

Cognant contre la porte, Matteo plaça sa main dans son dos, s'inclina bien bas et les salua:


« Monseigneur, Madame, bien le bonjour. »

S'avançant dans la pièce, il sourit de toutes ses dents à Madame Belvecciore et lui susura :

« Signora, moi qui eût, sottement, cru que votre beauté n'aurait pu croître, voilà que je vous trouve encore plus resplendissante, en ce jour-d'hui. Comment pourrai-je supporter votre seul vue demain, lorsque votre splendeur aura atteint des proportions divines ? »
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Coriolan
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 5 Mai - 2:38

L'attitude de Rossana ne fut pas sans inspirer de l'estime à Coriolano. Chaque fibre d'elle-même sembler s'étirer, s'alonger, afin de prendre possession de ces murs encore inconnus. C'était toujours ainsi, autant qu'il s'en souvenait, que le prince l'avait vu procéder. Les choses devaient l'accepter et se plier devant elle. Les êtres aussi, pour la plupart.

*Pour la plupart.*

Coriolano respectait sa compatriote, peut-être plus encore que les membres restants de sa famille. Bien entendu, il savait ce qui se disait. Le fait qu'à son âge, il ne fut toujours pas marié et que la signora Belvecciore vécu chez lui dans des appartements qui étaient presque contigus au logement princier était plus qu'il n'en fallait à de nombreux cercles de la haute société pour soupçonnner une liaison dissolue entre l'hériter de la famille di Grazziano et cette femme dont on ne savait pas grand chose. A vrai dire, Coriolano n'en n'avait cure et n'avait jamais cherché à détromper ces rumeurs. Elles n'étaient pas de celles qui renversent un monarque.

Il tourna la tête, admirant une fois de plus le visage de Rossana qui s'offrait dans un demi-jour limpide, comme dans un écrin.


"Cet endroit est à la fois plus calme et plus animé que Naples", fini-t-il par répondre. "Et il me semble y avoir tant de souvenirs..."

Oui, peut-être restait-il, enfoui en lui, quelques fragments de mémoires anciennes. Un oncle qui aurait empoisonné une cousine germaine des Adorasti, une soeur qui aurait semé le trouble sur la maison rivale... Cette idée était stérile et déplaisante, aussi la chassa-t-il pour se consacrer à sa visiteuse.

"Nous n'avons pas eu beaucoup de temps à nous depuis notre arrivée, et j'espère que cette lacune sera comblée rapidement. Nul doute que vous trouverez en Venise un terrain de jeu à votre convenance, ma chère... A ce sujet, avez-vous eu des nouvelles des Adorasti récemment ?"

Coriolano n'eut pas le temps d'attendre une réponse de son interlocutrice. Une silhouette familière s'était faufilée dans l'encadrement de la porte. Matteo bien sûr. Qui, lui aussi, était entré comme à son habitude. Sur les traces de quelqu'un d'autre. De façon non conventionnelle, mais suffisemment habile pour que nul n'y trouva à redire.
Le prince salua son homme de main d'un petit signe de tête.


"Heureux de te revoir également Matteo. Joins-toi donc à nous, nous avons enfin un peu de temps libre."

L'héritier des di Grazziano laissa Matteo taquiner doucement Rossana. Celle-ci était parfaitement en mesure de se défendre, et Matteo en avait suffisamment fait, à sa façon, ces derniers temps. Même si de nombreuses affaires requiéraient sa participation, elles attendraient. Retrouver ses forces. Telle était la priorité de l'instant.


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Rossana
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 5 Mai - 16:29

Rossana rejeta sa chevelure en arrière avec désinvolture, ses yeux bruns brillant d'une excitation toute particulière. Elle savait qu'il la regardait, elle savait aussi, non sans orgueil, qu'un homme et même parfois une femme ne pouvait la voir sans s'attarder sur elle. Elle s'en rendait compte, et s'en délectait. Le prince lui-même représentait la noblesse et l'imposance même, ses allures majestueuses impressionnant tout bas la jeune femme. C'était le seul qui lui inspirait ne serait-ce qu'un peu de respect ... mais pour combien de temps ?

Elle était pourtant plus âgée que lui, et elle savait que de nombreuses rumeurs affirmaient qu'ils étaient ensemble, qu'elle était sa compagne. Elle en souriait, en riait parfois. Elle aimait beaucoup ces ambiguités qui mettaient mal à l'aise la plupart des gens. Mais Rossana savait que ça n'affectait pas tellement le Prince. Ugo était un homme que les rumeurs atteignaient difficilement.


"Des souvenirs ?"

Sa question n'en était pas vraiment une, elle n'attendait pas de réponse. Rossana savait qu'entre les Adorasti et les Grazziano, la discorde régnait depuis longtemps déjà. Elle ne voulait pas savoir pourquoi, ce n'était pas ses affaires et elle n'en avait strictement rien à faire. Elle savait que son travail, ce pourquoi elle était là et hébergée, la mènerait d'une façon ou d'une autre à le savoir. Pour l'instant, elle savait juste que la soeur du Prince était dans la maison "adverse". Adverse. Ce mot la fit sourire.

"Des Adorasti ? Non, ces derniers temps, leur maisonnée me paraît calme, Monseigneur. Votre soeur semble en bonne santé."

C'est vrai, avec l'installation des Grazziano, Rossana trouvait ça étrange que chez les voisins, les moeurs restent calmes. Puis, Matteo Salvanti entra. Elle le connaissait un peu, c'était un charmant homme ... Oui, charmant. Ses yeux papillonnèrent lentement à l'entente de tous les compliments que le jeune homme lui faisait, et elle susurra :

"Monsieur, vous me voyez charmée... Comment résister aux paroles les plus douces quand vous en êtes friande ?"

Ses yeux sombres brillèrent d'un éclat tout particulier, un éclat de jeunesse qui revigorerait la beauté de toute femme. En soulevant les pans de sa robe pour s'asseoir aisément, elle prit possession d'un canapé. Elle n'en avait pas demandé l'autorisation ... Pourquoi faire ?
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Tannucci
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 5 Mai - 21:32

[Chambre de la Princesse Étrangère]

Tannuccia marcha rapidement dans les couloirs jusqu'aux appartements du Prince ne répondant pas aux saluts que l'on lui lançait, n'y faisait guère plus attention qu'à une goutte de buée sur les vitres qui éclairaient son passage. Elle s'approcha silencieusement de la porte qui était restée ouverte et dont trois timbres de voix différents s'échappaient, évidemment. Et elle avait bien envie de s'insinuer dans la conversation, de plus, arriver comme elle allait le faire, au beau milieu d'une conversation renverraient les feux sur elle, et elle aimait se trouver au devant de la scène. Elle sourit à l'avance en réfléchissant à ce que penseraient les gens quand elle arriverait mais elle adorait ça, c'était un de ses péchés mignons.

Elle se posta à l'encadrement de la porte observant les personnes présentes dans la pièce. Ugo, cet homme aux yeux de ciel orageux, un autre homme qu'elle avait bien du croiser mais dont elle ne se souvenait pas, ce n'était pas important, il ne devait pas etre intéressant, et enfin Rossana Belvecciore. Cette femme, il était impossible de l'oublier, surtout pour Tannuccia, c'était la femme la moins recommandable de tout Venise, mais pour Tannuccia, la plus sensée et intéressante, pour elle un ange ne serait pas fiable, mais un démon le serait. Toutes deux avaient des caractères trop proches et trop semblables pour avoir une quelconque entente, mais si elle arrivait à l'amadouer, ce serait toujours un allié de gagné. Cependant elle doutait de parvenir à ses fins.

Affichant un sourire amusé elle pénétra dans la pièce avec grâce et légèreté, prenant une attitude faussement respectueuse. Le sommeil l'avait quitté, détendant ses traits de rose fraîche et en voie d'eclosion. Son regard se posa d'abord sur le jeune homme qu'elle jugea charmant avec ses traits androgynes et puérils, puis sur Rossana qui était assise, et enfin sur Ugo. Elle-même attendrait une invitation pour s'asseoir, la politesse était une des seules vertues que le seigneur avait daigné lui accorder. Tannuccia délia sa langue pour déclarer de sa voix grave et assurée sur un ton désintéressé mais néanmoins enjoué :


"Je vous souhaite le bonjour à tous. Comment vous portez vous en cette magnifique journée neigeuse ?"

Le sentiment d'être presque de trop ranima son sourire et fit étinceler ses yeux de braise. Ce matin elle jugea être en mesure de rivaliser avec la beauté de Rossana. Mais ce que cette femme avait, était l'épanouissement et l'habitude, elle devait avoir, en vieillissant, acquis une beauté de femme, une beauté épanouie. Tandis que celle de Tannuccia était, outre les artifices, celle de la jeunesse et de l'acidité. On ne pouvait comparer, toutes deux étaient belles, mais éphémères, il ne leur resterait bientot pour elles, que leur caractère de dominatrices aigres.


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Matteo Salvanti
Homme de Main - Ca'Grazziano
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Ven 6 Mai - 0:51

Matteo hocha la tête dans la direction de son Prince et lui sourit avec candeur. Portant ses mains sur son cœur, d’un air faussement indigné, il s’écria :

« Du temps libre? Mais, Monseigneur, ne savez-vous pas que j’ai œuvré toute la nuit pour le bien-être de la Toute-Puissante Maison di’Grazziano? Je me suis littéralement tué à la tâche. Heureusement, la gratification d’être la bête de somme de Votre Seigneurie compense pour la fatigue que cette charge puisse apporter. »

Puis, se tournant vers la dame Belvecciore, il lui répondit avec sincérité :

« Signora, je suis honoré que mes simples paroles puissent susciter chez vous une quelconque émotion puisque je ne dois être que l’un de vos innombrables admirateurs. »

Soudain, une jeune femme entra dans la pièce. Matteo savait apprécier les femmes tout comme les hommes et ses yeux lui disaient que celle qui venait de faire irruption dans la pièce était un spécimen fort esthétique. Quelque chose en elle, son côté racé, probablement, lui rappelait la signora Belvecciore. En plus criard, par contre. Plus provocant. Ce devait être l’effet de la jeunesse. Cette fille n’était encore qu’une enfant, elle ne devait avoir plus que vingt ans…

* Mais son corps est déjà plein de promesses *, nota Matteo avec un sourire entendu.

* Et que dire de ce regard! *, se dit-il lorsqu’elle tourna ses yeux vers lui.

Ce regard hautain, plein de caractère, défiant quiconque de la surpasser, de vouloir faire compétition avec elle. Un regard de feu, prêt à enflammer votre cœur. La seule manière dont elle se mouvait à travers la pièce hypnotisait. Elle contrastait avec la blondeur et la beauté diaphane typiquement vénitienne de par ses allures de tentatrice. Le Seigneur lui-même n’aurait pu résister à ces courbes généreuses et les aurait étreintes sans remords, ni regrets. Des images de succubes revinrent en tête à Matteo et se superposèrent à celle de la jeune femme devant lui. En voilà une qui ferait parler d’elle ici, à Venise.

La signora Belvecciore n’avait nul besoin de provoquer. Elle était déjà consciente de sa beauté, la lui rappeler, comme Matteo venait de le faire, n’était que pure convenance. Elle dégageait l’aura d’une femme sûre d’elle, qui sait ce qu’elle vaut comme ce qu’elle veut. En somme, le genre de femmes que le Don Juan aurait peine à charmer. Y arriver serait un véritable défi, un trophée durement gagné à ajouter à son panneau de chasse. Mais Matteo ressentait du respect pour la signora Belvecciore. Au même titre qu’il admirait le Prince, le jeune homme sentait que cette femme s’élevait au-dessus du commun des mortels de par son seul maintien. Il se garderait bien de l’approcher plus qu’il ne le faudrait. Elle n’était pas pour lui.

S’avançant vers elle, Matteo s’agenouilla et lui baisa la main avec délicatesse, de manière à ce que ses lèvres veloutées ne fassent qu’effleurer la peau de la belle inconnue. Se relevant, il lui souffla d’une voix suave en plongeant ses yeux dans les siens :


« Signora, je maudis le Seigneur de n’avoir fait croiser nos routes plus tôt, puisque votre beauté suffirait à damner le plus chaste des saints… »

Il ajouta ensuite, un léger sourire flottant sur ses lèvres :

« … et je suis certainement son fidèle le plus libertin! »
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Coriolan
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Ven 6 Mai - 1:49

L'espace d'un instant, Coriolano oublia le recueil de poésie, le destin à présent scellé des Di Grazziano et d'autres pensées qui n'appartenaient qu'à lui. La petite joute qui se déroulait sous ses yeux était des plus plaisantes. Ici, on combattait à armes courtoises. Le domaine des Grazziano avait toujours été animé de la sorte, ce n'était pas un hasard si ses membres s'étaient tournés vers la politique. Que l'on soit ami ou ennemi, il n'y avait pas un instant où on ne cherchait à subjuguer l'autre par son esprit, son aspect... Par tout ce que l'on était, en fait. Et le rôle du prince était tout à la fois d'encourager ces duels et de les modérer.
Dans le cas présent, il n'y avait pas de souci à se faire. Rossana tout comme Matteo connaissaient parfaitement les règles du jeu et même si, chacun à sa manière, feignait de les enfreindre, ils s'en montraient, au quotidien, les garants. Lorsque son valet lui décocha une très légère pique, Coriolano esquissa un rictus sardonique en levant sur son interlocuteur son étrange regard gris clair.


"Matteo, je te mettrais au repos pour trois jours que tu pleurerais sur ton sort, malheureux comme les pierres. Le cas s'est déjà produit, si mes souvenirs sont bons. Je n'aimerai pas te revoir à nouveau dans ce triste état qui était le tien alors. Mais décharges-la un peu ton fardeau, nul n'en saura rien."

Alors que Rossana, fidèle à ses habitudes, s'installait sans avoir demandé l'avis de qui que ce soit, un bruit doux et léger comme l'envol d'une colombe qui avertit Coriolano de l'entrée d'un nouvel arrivant. D'une nouvelle arrivante en l'occurence.

*Décidément je ne m'étais pas rendu compte à quel point cet exil nous a destabilisé.*

Aussi loin qu'il s'en souvenait, jamais Tannuccia n'avait osé pénétré aussi librement dans les appartements du prince, qu'il fût inactif ou pas. Il n'y avait pas la moindre trace de provocation dans cet acte, Coriolano le savait pertinemment. Peut-être qu'elle aussi cherchait tout simplement, comme après un long sommeil, à retrouver des voix humaines, des visages... un endroit où se rattacher, tout simplement.
Alors que la jeune fille pénétrait dans la pièce, l'héritier des Grazziano la considéra attentivement. Sa beauté rugueuse, presque irritante, pleine des promesses d'un futur tapageur. Mais Tannuccia ne deviendrait jamais semblable à Rossana. Leurs ambitions ne seraient jamais les mêmes. Cette princesse était l'élément à part du palais. Nul ne connaissait sa position ni sa place, ambiguité que Coriolano avait d'ailleurs entretenue en changeant plusieurs fois les appartements de la noble de place. Elle était là, tout simplement. Servirait-elle ou pas les desseins du prince ? Même à lui-même, il préférait ne pas se répondre trop fort, de peur de détruire d'un souffle l'édifice qu'il érigeait patiemment.
S'arrachant à ses pensées, Coriolano s'avança de quelques pas dominant ainsi Matteo qui s'était agenouillé devant la nouvelle venue.


"Je ne m'attendais pas à votre visite, princesse. Quelle plaisante surprise. Je vous en prie, prenez un siège."

Coriolano désigna d'un geste de la main un confortable siège drapé de rouge sombre. Il aurait pu proposer l'autre canapé à Tannuccia mais l'idée que celle-ci occupe une position symétrique avec Rossana l'ennuyait profondément. Il recula de quelques pas, rajustant soigneusement l'une des manches de son habit de tissus gris perle.

"Comme vous pouvez le voir, l'atmosphère est ici à la joie. Tous les détails de notre installation ici commençaient à me lasser."

A son tour, Coriolano s'installa sur le canapé libre, non sans avoir auparavant sonné une domestique et ordonné qu'on leur apportât de quoi se restaurer. Il lui arrivait souvent de prendre son premier repas de la journée ici, dans cette bibliothèque, et l'idée de partager ce moment avec d'autres était plaisante. Une fois assis, il éleva à nouveau la voix.

"Princesse Tannuccia, voilà bien longtemps que vous m'avez promis de me montrer vos esquisses. Ce moment où nous sommes réunis entre gens de bonne compagnie serait un moment parfait pour produire vos oeuvres, n'est-il pas ?"

Se tournant vers Rossana et Matteo, il ajouta :

"Si vous aviez entendu le scandale qu'ont fait les servantes lorsqu'elles ont par hasard découvert les dessins de notre amie. Leurs réactions prouvent bien que nous serons sûrement mis en présence d'oeuvres de qualité. Ma chère, vous qui avez beaucoup voyagé devez avoir fréquenté quelques artistes peintres, non ? "


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Rossana
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Ven 6 Mai - 13:26

Rossana sourit tout bas à l'échange entre le Prince et Matteo. Elle s'amusait toujours de ce lien légèrement fraternel, oscillant sur le dominant-dominé.

Tannuccia entra dans la pièce avec aisance. Rossana la considéra : elle était belle, certes. Mais c'était une beauté enfantine, sans maturité, trop explosive pour être éternelle. Il fallait que cette beauté s'affine et murisse pour la vérifier. Elle connaissait les moeurs de la jeune fille, elle les devinait à travers ses expressions, à travers ses regards et ses entreprises. On aurait pu penser qu'elle et Rossana étaient proches ; mais Rossana était d'une patience qu'elle modifiait à sa guise, s'amusait sans laisser apercevoir ses manigances. Cette jeune princesse avait encore beaucoup de choses à apprendre.

Matteo s'enquit déjà de la séduire, et Rossana en sourit. Il était jeune, lui aussi. Il aimait les beautés rapides, qui gagnaient le coeur et l'âme plus vite que le charme. C'était un séducteur, et elle appréciait toujours le côté un peu libertin du garçon. Ugo, lui, semblait s'en amuser aussi. Elle lança :


"Madame, je suis ravie de vous voir en ces lieux..."

Sa voix était grave, résonnant mieux dans la pièce, gagnant les intonnations du ronronnement nonchalant d'un chat. L'esthétique des trois personnes dans cette salle était une douceur pour les yeux, pour l'âme. Elle s'en rendait compte, et s'en étira un peu.

Le Prince vanta les mérites des dessins de la jeune fille. Rossana n'avait jamais eu d'éducation artistique, et n'avait donc jamais vu de belle oeuvre, ou au contraires des oeuvres plutôt laides. Elle voulait elle aussi voir les esquisses de la Princesse :


"Ah, vous dessinez ? Allons, montrez-nous donc vos oeuvres ! Je suis impatiente d'admirer vos esquisses !"

Une ambiance cordiale régnait dans la pièce. Dans la bibliothèque privée du Prince, qui plus est. Mais cette jeune fleur vénéneuse semblait être heureuse d'être au centre de la pièce. Rossana sourit : elle était identique à son âge. Elle rejeta sa tête en arrière, laissant découvrir sa gorge blanche, puis montra de nouveau ses yeux bruns brûler d'une flamme curieuse. Rossana se méfiait. Si elle empiétait sur les terrains qu'elle convoiterait, ça ferait mal. Elle se le promit.

"Monseigneur, vous avez des invités absolument exquis."

Elle sourit à la jeune femme ; cela ne ressemblait ni à un sourire de défi, ni à un sourire provocant. C'était un sourire sincère, donc déstabilisant. Rossana avait trouvé une rivale sans la détester. Une simple rivale, une concurrente. Une alliée ? Non, Rossana oeuvrait seule. Ne faire confiance à personne, à part à soi-même. Elle connaissait trop déjà l'art de la trahison et des promesses bafouées.

Même le prince Ugo, qu'est-ce qui lui garantissait qu'un jour elle ne le trahisse pas ? Il le savait autant qu'elle. Avec Rossana, c'était quitte ou double. Point. Elle ne regrettait rien, elle n'en avait pas le temps ni le droit. Ne pas aimer, jamais. Respecter tout au plus.

Cette maisonnée connaissait le joie des débuts. Le bonheur. Du haut de ses trente-deux ans, Rossana savait que cela durait peu. Surtout avec la présence de deux femmes à la personnalité douteuse dans la maison, le chaos ne tarderait pas à s'installer. Mais il fallait "profiter", comme on dit. Ne rien dire.
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Tannucci
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Ven 6 Mai - 23:26

Tannuccia trouve enfin la définition de la beauté d'une femme après avoir observé Rossana sous toutes les coutures. La beauté d'une femme était comme le vin. On naissait bon vin, et au fur et à mesure qu'il prenait de l'âge, le vin mûrissait, prenait du goût, de l'assurance, atteignait son apogée, puis regressait jusqu'à devenir vinaigre. Rossana devait avoir atteint son apogée et bientôt sa beauté décrôirait. Et puis vinaigre était un terme qui convenait parfaitement au caractère qui resterait aux deux femmes présentes dans la pièce, Tannuccia était assez contente de son jeu d'esprit mais elle n'en fit aucunement part aux autres, à quoi bon ? Le regard de Tannuccia vers le jeune homme qui vint l'accueillir en premier, et décidement, son visage ne lui revenait absolument pas, elle s'en serait souvenue.

Elle se laissa baiser la main par les lèvres rosées du jeune homme et un sourire amusé se dessina sur son visage lorsque les éloges du jeune homme, proférées d'une voix suave, parvinrent jusqu'à ses délicates oreilles. Un léger rire secoua son abdomen en écoutant ce qu'il ajouta ensuite en souriant. Il avait plongé son regard bleu dans celui de la Princesse dont les braises s'allumèrent avant de répondre :


"Vous vous me voyez flattée de vos propos et comment ne pas rendre la pareille à un homme dont les paroles vous charment ?"

Tannuccia avait déclaré la pareille, mais quelle pareille ? Elle ne quitta point son sourire en voyant le Prince Ugo Di Grazziano s'approcher des deux jeunes gens avec sa grâce et son mantien habituels. La jeune femme le détailla avec attention. Il était Vénitien cela se voyait par la blondeur de ses cheveux et ses traits si particuliers. Tannuccia avait été tout d'abord surprise par le physique si différent qu'il pouvait y avoir d'une ville à une autre. Et fort lui était de dire que les Vénitiens n'étaient pas sans lui déplaire. Ugo lui adressa quelques paroles amicales auquelles Rossana répondit en écho.

"Vous me voyez ravie d'un tel accueil et l'idée de passer ne serait-ce que quelques minutes de mon temps en votre compagnie m'est une idée ma foi pas désagréable."

le jeune fille accompagna ses paroles d'une légère révérence puis le sourire la quitta, elle s'était lassée de ce masque, il était temps d'en prendre un autre. Elle alla tout comme Rossana l'avait fait auparavant, prendre possession d'un siège désigné par le Prince et s'y installa confortablement. Le regard d'ébène de la jeune fille suivait les mouvements du Prince, il semblait placer les gens comme des pions sur un échiquier, comme un joueur habile l'aurait fait. Il remonta ses manches découvrant la pâleur de sa peau qui vint adoucir et éclaircir les yeux de la Princesse. Elle n'avait aucune expression en particulier, juste un visage fermé, grave et fier, et le regard attentif. Elle écoutait ce qui se disait, souriant intérieurement à chaque mot prononcé. Ugo fit part de ses impressions quant à l'atmosphère et à son installation lassante. Elle retint dans un sourire les mots qui lui brûlaient les lèvres.

"Votre phrase signifie-t-elle que vous en avez terminé ?"

Encore une des phrases que Tannuccia lançait, remplie de piques facilement évitables. Une phrases non terminée, pleine de non sens, qu'avait-il terminé ? Oui l'atmosphère était à la joie et elle sentait qu'elle n'allait pas se lasser, toutes les personnes présentes dans la pièce étaient de celles que Tannuccia considérait comme "intéressantes", jouant avec leur esprit comme on joue aux cartes, dévoilant et cachant son jeu, minaudant, affabulant. Voilà un univers plaisant.

Ugo s'installa dans le dernier canapé laissé vaquant. Où allait donc s'asseoir notre bel inconnu ? Cela signifiait-il qu'il devrait se retirer ? Comme c'était désolant...
Tannuccia retint un rire en entendant Ugo lui parler de ses esquisses et peintures.

*Si tout le monde devait écouter mes promesses, où irait le monde ?*

Rossana semblait elle aussi intéressée de voir les dessins de la Princesse. Tannuccia sourit, la voilà au centre des attentions, c'était ce qui comptait, et elle allait laisser durer cela un peu plus longtemps. Un petit rire s'échappa de sa gorge lorsque le Prince rappela la réaction des servantes à la découverte de ses dessins tout en maudissant le Prince de par sa manière de dire la seconde partie de la phrase. Mais elle n'en avait cure.


"Ce serait un plaisir...que dis-je, un honneur que de vous faire part de mes esquisses."

Tannuccia soupira d'aise, ses oeuvres allaient certainement choquer, faisant parler d'elle un peu plus longtemps, de quoi faire durer le plaisir. Elle secoua la tête, éparpillant l'auréole acajou de ses cheveux autour de son visage. Elle observa la Signora Belvecciore exposer sa superbe gorge nue rappelant la tige d'un lys blanc immaculé, couleur qui, n'était évidemment pas celle qui conviendrait le mieux à Rossana car la Princesse doutait de la pureté de l'âme de celle-ci. Le compliment que lui envoya le Belle Dame glissa sur elle mais parce que son sourire n'avait pas été sans lui déplaire, elle lui envoya le même. Qu'il était facile de tordre sa bouche de manière à produire un sourire. Elle en avait tant usé et abusé. Tannuccia se passa la main dans ses cheveux ondulés en soupirant, qu'il était bon d'être là, ce séjour allait être des plus plaisants et excitants. Que les réjouissances commencent.
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Matteo Salvanti
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Sam 7 Mai - 0:36

S’inclinant profondément devant le Prince, sans que son sourire ne quitte ses lèvres, Matteo lui répondit :

« Votre Seigneurie est trop bonne avec un vilain tel que moi. Je peux lui assurer que mon état d’esprit n’est jamais assombri lorsque j’ai l’occasion d’accomplir quoi que ce soit pour l’avancement de la noble Maison di’Grazziano. Au contraire, mon humeur s’en trouve illuminée, car si mes maigres réalisations peuvent être d’une quelconque utilité à mon Prince, je m’en vois fort honoré. »

L’homme de main du Prince suivit la signora Belvecciore alors que celle-ci alla s’asseoir confortablement dans un canapé. Il fut ensuite indirectement introduit à l’étrangère. Ainsi donc, c’était elle cette princesse de Rome. Ses yeux s’arrêtèrent de nouveau sur elle. Ce n’était pas sans surprise. Son physique affichait clairement ses origines différentes de celles du Prince et de lui-même. Cela n’enlevait rien à sa beauté, au contraire, cela apportait plutôt une touche d’exotisme à la petite assemblée.

Matteo observa avec intérêt l’échange muet, mais intense entre l’exquise nouvelle venue et la signora Belvecciore. Aucune parole échangée encore, seulement que des regards, lourds de sens. La rencontre de deux esprits forts, analytiques, évaluateurs. Deux femmes également belles, mais d’une beauté différente l’une de l’autre. Deux adversaires sans pitié, qui ne se prieraient pas pour frapper leur opposant à n’importe quel prix. Un combat des Titans. Et ce, au sein même de la Maison di’Grazziano, un terrain de jeu de choix. Matteo se sentait fébrile, excité, avide. Cela promettait d’être hautement divertissant et il était un spectateur attentif, qui savait apprécier les bonnes interprétations. Pas besoin d’être devin pour prédire qu’il y aurait des étincelles entre cette princesse et la signora Belvecciore. Elles étaient toutes deux bien trop dominantes pour s’entendre. Qui se ressemble ne s’assemble pas toujours.

Plusieurs questions taraudaient l’esprit du jeune homme. Croiseraient-elles le fer ouvertement ou se contenteraient-elles de piques empoisonnées? Serait-ce un duel à l’épée ou une compétition de la première à enfoncer un poignard dans le dos de l’autre ? Mais surtout, la question cruciale : qui en ressortirait gagnante? La signora Belvecciore, à cause de sa maturité, son calme, son contrôle, le fait qu’elle soit implantée dans famille di’Grazziano depuis plus longtemps ? Ou bien, sa rivale, car l’ardeur et la vitalité de la jeunesse supplantent souvent tous les obstacles ? Oh, ce jeu de pouvoir se révélerait sans doute captivant et Matteo se jura de n’en rater un instant.

Matteo jeta un regard dans la direction de son Prince. Il espérait seulement que celui-ci saurait jouer l’intermédiaire, si les choses se gâtaient réellement. Jusqu’à maintenant, jamais le Prince n’avait failli à sa tâche de tête de la famille di’Grazziano. Les conflits intestins avaient été nombreux et à chaque fois, il avait su les régler avec ingéniosité, de sorte que les multiples partis ne se retrouvent pas lésés. Matteo doutait sérieusement que la situation puisse dégénérer au point que le Prince doive user de son pouvoir, mais on ne pouvait jurer de rien. Tant que la princesse soit des leurs assez longtemps pour que le joli cœur ait le temps de lui montrer ses prouesses au lit…

Le Prince fit éloges des dessins de la princesse et de leur contenu qui avait choqué les domestiques. Eh bien, cette princesse ne manquait certainement pas d’imagination pour faire parler d’elle. Quoi de mieux que l’art pour révolutionner?


« Bien que je n’aie pas encore posé les yeux sur vos dessins, princesse, je n’ai aucun doute sur leur qualité, car s’ils sont à votre image, c’est-à-dire, d’une grande beauté, ils doivent être magnifiques. »

Il l’observa ensuite lorsqu’elle alla s’asseoir à son tour, après que le Prince lui eut offert un siège. Quelque chose avait changé dans sa façon d’être. Elle semblait plus concentrée, plus attentive à ce qui se passait autour d’elle. C’était déconcertant. Une minute plus tôt, elle rayonnait d’être celle vers qui convergeaient tous les regards, à présent, elle semblait plutôt sérieuse. Matteo doutait qu’un jour, il puisse découvrir toutes les facettes de la mystérieuse princesse.

La signora Belvecciore fit une remarque concernant leur petit groupe, remarque que le jeune homme jugea fort judicieuse. Ils formaient en effet un ensemble disparate, tous intéressants à leur manière. Un ensemble dangereux également, ça, Matteo n’avait aucune illusion là-dessus. Pour sa part, il savait qu’il ne serait pas à l’épicentre de la toile d’intrigues qui se tissait lentement autour d’eux. Il avait tout de même l’intention d’y ajouter son grain de sel. Il aimait être le joker qui brouillait toutes les cartes, l’atout qu’on abaisse au dernier moment et qui change complètement la configuration du jeu. Être l’acteur principal? Dans une certaine mesure, oui. Endosser des contraintes? Jamais. Voilà pourquoi Matteo savait que tout reposait en fait, sur le Prince, celui qui détenait toutes les cartes entre ses mains expérimentées, malgré son jeune âge. Cette situation convenait parfaitement à Matteo. Après tout, n’était-il pas son loyal et dévoué homme de main?


« Le Prince sait effectivement très bien s’entourer, signora Belvecciore. Il a su réunir en sa bibliothèque les deux dames les plus délicieuses de Venise, que dis-je, de l’Italie. Si cela n’avait été de ma fidélité sans faille pour lui, je ressentirai presque de la jalousie à son égard, » renchérit Matteo, en posant un regard appréciateur sur la princesse, puis sur son interlocutrice.

Toute la scène lui semblait irréelle. Tous trois assis, discutant agréablement. Lui, Matteo, debout, participant à la conversation. Combien de temps cette apparente quiétude pourrait-elle durer? N’était-ce qu’une mascarade, une imitation de la vie, le calme avant la tempête ? Quand l’ombre des Adorasti reviendrait-elle les hanter ? Mais ces sombres pensées, Matteo les balaya loin, dans un recoin de son esprit. Pour l’instant, tout allait bien. Carpe Diem, disaient les Romains et ils ont été l’Empire le plus puissant de l’Histoire de l’Humanité.

* Mais Rome aussi est tombée… *, une petite voix lui souffla-t-elle.

Peu importe. À regarder la princesse, ces Romains devaient au moins être fort désirables.
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Coriolan
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Sam 7 Mai - 20:07

Coriolano avait mit du temps avant de comprendre l'une des réactions qu'il provoquait souvent d'emblée, à savoir le malaise. Ce n'est qu'au sortir de son adolescence qu'il s'était rendu compte que, du fait de la couleur de ses yeux, il était difficile de déterminer où il regardait précisément. Dans une société telle que celle où il évoluait, ce détail amusant s'était souvent révélé un atout précieux, dont il faisait à présent un usage presque inconscient. Ainsi, sous une apparence d'immobilité détendue, il n'avait de cesse d'épier ses trois convives. Non pas qu'il s'agit de les surveiller, pas encore, non. Mais les non-dits et les regards échangés à la dérobée se révélaient tout aussi éloquents que les mots prononcés. Il avait apprécié la manière dont Tannuccia avait tenté d'attirer à elle l'attention du groupe et y avait en partie réussi. Matteo s'était laissé conquérir, visiblement. Volontairement ou pas, cela était difficile à dire. Et, à vrai dire, Coriolano ne cherchait pas à le déterminer. L'efficacité de son serviteur reposait pour une grande partie sur sa part d'ombre. Le Prince aurait-il essayé de contrôler totalement Matteo, il l'aurait détruit ou, pire, retourné contre lui.

*Mais n'en n'est-il pas de même pour tout ceux qui sont ici ?*

C'est à cet instant que le jeune homme comprit qu'il fallait poser un geste. Il croyait fermement à l'intuition, cette faculté de l'esprit de dériver une ligne d'action pertinente à partir d'éléments incomplets. C'était cette même intuition qu'il lui souffait qu'il était à présent temps de poser un geste. Pas un discours, non. Juste quelques mots prononcés presque par hasard pour faire prendre conscience à ceux qui se trouvaient ici de leur importance. Après un nouveau sourire à la réplique de Matteo, il se leva nonchalemment. Il fallait se méfier de ces mouvements simples et banals. Ils trahissaient. Il s'était mis debout d'un mouvement un peu trop fluide, un peu trop vivace. Sans s'interrompre pour autant, il s'avança de quelques pas, de façon à se trouver à égale distance de ses invités et commença.

"Mesdames, Matteo, nous voici à présent à Venise. Je peux vous confier à vous que me retrouver dans cette ville appelle en moi une foule de souvenirs mais également de perspectives d'avenir. Cet endroit a été le terrain de chasse de ma famille pendant bien longtemps... Et, qui sait, il se pourrait qu'elle le redevienne."

Il avait glissé ces paroles sur un ton désinvolte, quand bien même elles renfermaient l'essence même de ce qui avait ramené les di Grazziano à Venise. La rivalité. La haine ancestrale. Et, par-dessus tout, le jeu.

"Quoi qu'il en soit, poursuivit le Prince, vous n'avez pas idée à quel point je suis heureux de vous voir ici à mes côtés. Soyez assurés, Mesdames, que Matteo et moi-même ferons notre possible pour rendre votre séjour agréable."

Cette petite pirouette qui consistait à mettre chaque homme quel qu'il soit au même rang face aux femmes était l'un des traits favoris de Coriolano, mais également un constat. La gente féminine avait gagné de nombreuses batailles dans les rivalités de toutes les familles italiennes. L'oublier aurait été une erreur impardonnable. Coriolano ramena ses mains l'une vers l'autre, comme dans un geste ralenti d'applaudissement.

"Cela me fait penser que nous pourrions, un de ces soirs, organiser une petite réception en l'honneur de notre installation ici. Je n'ai hélas pas eu le temps de me renseigner quant aux distractions que Venise a à nous offrir mais nul doute qu'elles sont légions. Et cela serait l'occasion pour vous, Princesse, de présenter vos oeuvre devant un public encore plus large !"

Oui, les Grazziano étaient revenus et il fallait le montrer, quitte à choquer dans un premier temps. Se servir de l'art en politique. Quelle agréable plaisanterie ! Un petit sourire sur les lèvres, Coriolano se tourna vers Rossana.

"Ma chère, j'ai cru comprendre que vous avez exploré la ville de façon fort minutieuse ces derniers temps. Auriez-vous une suggestion à nous faire sur une source de divertissements ?"


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Rossana
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Sam 7 Mai - 21:33

Pour Rossana, les personnes présentes dans la pièce étaient les pions d'un échiquier minutieusement carrelé. Deux beautés avec une dizaine d'années de différence, un prince et son homme de main. Rossana observait derrière son apparence imparable de velours.

Matteo était totalement subjugué par le charme de la jeune princesse, qui semblait absolument réjouie du vif intérêt que l'on portait à ses dessins. Rossana lui ressemblait, il y avait une dizaine d'années. Avant.

Lorsque Matteo évoqua la beauté des deux femmes, Rossana sourit, détendant les traits principaux de son visage. Elle était encore plus belle, comme illuminée par un soleil de beauté, calme et serein. Elle adorait être flattée, et son orgueil félin s'enrichissait en conséquence.


A la question d'Ugo, Rossana répondit :

"Des divertissements, Monseigneur ? Venise en regorge ... Les théâtres, les concerts, les cercles de jeux, si vous êtes plutôt joueur ..."

Son regard poursuivit ceux de ses trois interlocuteurs. Elle s'attarda sur les yeux gris clairs du prince. Ils étaient étranges, et pouvaient mettre mal à l'aise par leur apparence transparente. Il avait des traits réguliers, et sans l'aimer, elle se demanda comment un aussi bon parti avec des traits aussi agréables à regarder était encore seul.

Puis cette princesse. Elle lui ressemblait quand elle était jeune. Mais c'était avant. Avant. Elle avait eu le temps de mûrir et de s'armer de patience. De ne pas déborder. D'observer avant d'agir.
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Cilio de
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Dim 8 Mai - 21:58

[La Suite de Cilio Dell'Arbero - Etude]

Cilio s'était dirigé vers la Bibliothèque du Prince Ugo dans l'espoir de trouver un peu de lecture pour le divertir. Il n'était pas le genre de personne à tomber facilement dans l'ennui; et aujourd'hui, on aurait plutôt dit qu'il s'agissait de mélancolie. Le jeune poète semblait pourtant bel et bien s'ennuyer. Il s'ennuyait des mots; ceux-ci, loin d'être ses humbles serviteurs, l'abandonnaient parfois lâchement pour on ne sait quelle festivité mot-daine et l'inspiration fuyait avec eux.

C'est donc plutôt maussade que Cilio se retrouva devant la porte de la Bibliothèque. Des voix perçaient de l'autre côté du mur, faisant hésiter quelques instants le jeune homme sur la direction à prendre. Il n'était pas très friand des discussions nobles qui pouvaient se tenir dans des comités restreints comme celui-ci. Mais l'idée même de retourner dans son bureau vide et gris abolit toute hésitation. Son cerveau, habituellement en perpétuelle ébulition, paraissait avoir décidé de se mettre au repos et Cilio s'en trouvait désemparé. Alors qu'il appréciait habituellement la solitude, il se surprit à désirer une compagnie, n'importe laquelle; non pas pour discuter, mais simplement histoire de sentir une présence humaine à ses côtés. Son propre désir le fit frissonner.

Avec toute la courtoisie qu'il avait apprise, Cilio frappa discrètement à la porte. Il espérait que les personnes présentes dans la pièce - il avait cru reconnaître la voix du Prince - auraient entendu les coups timidement donnés sur la porte.
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Tannucci
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Dim 8 Mai - 22:53

Tannuccia souriait aux démonstrations de fidélité du jeune Matteo. Il semblait littéralement dévoué et en admiration devant son Maître.Ugo n’était pas n’importe qui il fallait bien le reconnaître, il tenait parfaitement sa maison, comblait ses invité et possédait un caractère entier qui faisait de lui un joueur dangereux, capable d’abaisser des cartes inconnues des autres aux moments où l’on s’y attendait le moins.
La Princesse ne savait pas non plus à quoi s’attendre de la part du jeune homme inconnu, deviendrait-il dangereux ? Devrait-elle user de son charme pour le conquérir totalement et exercer un plein pouvoir sur lui ? Elle n’avait besoin de personne, juste de dévotion, pour être sûre de pouvoir sortir quelques cartes de dernier recours.Il était tôt, bien trop tôt, le jeu n’était pas encore battu, les cartes non distribuées, elle aurait tout le temps d’y penser, elle tenait là, juste à profiter des instants de répit que lui offrait ce moment de « joie » et cette atmosphère plaisante.


Déjà l’attention de Tannuccia et de Rossana s’était détournée de l’une et de l’autre, elles étaient des spectatrices du tableau que tous quatre peignaient.Ils se jugeaient et se méfiaient déjà.Tannuccia eut envie de rire, Venise, ville de l’amour, ville de romance ? Laissez-moi rire, Venise ville de tous les vices, de toutes les trahisons, Venise ville de péchés sournois comme le Serpent qui incita nos Parents à quitter l’Eden.Et Rome ? Rome ville des Plaisirs, c’était vrai en un sens.Mais dans le plaisir nous inclurons celui de planter une arme blanche dans le dos d’un adversaire et de voir son sang vermeil s’échapper de la marque de notre trahison.Finalement, elle était venue chercher le calme et le repos dans un nid de serpents.

Tannuccia adressa un sourire au compliment du jeune homme sur ses dessins.Il savait manier les mots de manière à flatter quiconque lui tendrait une perche pour le faire, en l’occurrence, il n’était pas celui dont la fidélité pouvait être sans faille, et n’était pas un garçon naïf, il complétait le tableau à sa manière, sournoise et dangereuse.Mais elle aurait son âme avant qu’il n’ait son corps.
Il ajouta un nouveau compliment destiné aux deux femmes, les traits de la Signora Belvecciore se détendirent, les siens restèrent figés dans une moue appréciative mais lointaine, comme si le compliment avait glissé sur elle comme sur de la glace au lieux de pénétrer au plus profond de son égo.

Le prince qui devait avoir jugé qu’il était bon de placer un geste se leva et entama un discours fort intéressant. Il était réfléchi, Tannuccia quant à elle savait toujours quelles phrases dire mais quant à les placer c’était une autre histoire, elle ne réfléchissait pas assez.Le discours d’Ugo était grandiloquent, fort agréable à l’écoute, un discours dont Tannuccia se délecta de chaque mot.Ainsi le jeune homme s’appelait Matteo…elle se promit de ne point l’oublier.
Son séjour serait de toute manière très plaisant, il commençait déjà magnifiquement bien et promettait d’être plein de surprises et de rebondissements.
Ugo proposa d’organiser des réjouissances, une petite réception, quelle délicieuse idée.Elle esquissa un sourire lorsqu’Ugo mentionna ses tableaux, ainsi il voulait choquer un public plus large ? En quoi ses tableaux entraient dans ses projets ? Mais tant mieux, si elle pouvait s’insinuer dans la maison même au moyen de son art, elle se ferait pas prier.


-« C’est une exquise idée, Prince, une petite réception durant laquelle je pourrais exposer mes œuvres.Vous êtes un hôte merveilleux sachant combler ses invités comme il se doit. »

Le Prince demanda ensuite à la Signora Belvecciore si elle aurait des suggestions sur les divertissements qu’ils pourraient offrir à ses invités lors de la réception, étant donné sa découverte minutieuse de Venise ces derniers temps, ce à quoi elle répondit allègrement.

-« Le théatre ? Pourquoi pas de la Comedia dell’Arte, c’est fort divertissant et cela a le don de détendre une atmosphère. »

Des coups frappés lui firent tourner la tête et interrompre sa tirade


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Matteo Salvanti
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Lun 9 Mai - 14:42

Le Prince était un homme bon. Il arrivait à inspirer chez les siens une loyauté sans faille à cause de discours tel qu’il venait de prononcer. Que ce soit intentionné ou pas, l’effet en restait le même : Matteo était enorgueilli de fierté. Que son maître prenne la peine de gaspiller de sa salive pour mentionner son nom à lui, Matteo Salvanti. De le placer au côté du sien, le noble Ugo di’Grazziano, comme si c’était la chose la plus normale au monde, voilà ce qu’était de la finesse, l’art de se faire aimer et respecter. On aurait placé une légion d’Adorasti armés jusqu’aux dents et nul doute que Matteo se serait précipité sur les malfrats pour les rosser, pour le seul honneur du Prince. Il était conscient que son adoration aveugle était une faiblesse, mais personne n’était parfait, y compris lui, aussi incroyable que cela puisse paraître.

Malgré le temps qu’il avait passé à son service, jamais Matteo ne s’était habitué aux yeux du Prince. Ils étaient des eaux insondables, dont on ne pouvait savoir la direction exacte vers laquelle ils étaient fixés. C’était troublant, même pour quelqu’un comme lui, qui n’était choqué que par peu de choses. Cela donnait une impression d’être constamment épié. Raison de plus pour bien se conduire en compagnie du Prince, surveiller ses moindres gestes et moindres paroles. Parce qu’ici, à Venise, alors que la menace Adorasti prenait forme, le plus infime détail devenait capital. Ouvrir sa fenêtre un soir puisqu’on avait chaud, peut se révéler fatal si un assassin venait pendant la nuit. De même qu’omettre de sortir accompagné la nuit, par insouciance ou mégarde, c’était se jeter dans un coupe-gorge.

Une fête ? Les yeux de Matteo s’illuminèrent à la seule mention de cette idée. Fête, selon sa définition, équivalait à festin, vin, belles courtisanes et jolis damoiseaux, soit l’essentiel pour un plaisir sans discontinuer. Il se doutait qu’un événement tel que celui-ci se déroulerait un jour ou l’autre, car les di’Grazziano devaient annoncer en grande pompe leur retour à Venise, mais son excitation n’en était pas amoindrie. Ce serait grandiose, à l’image de la Maison di’Grazziano ! L’esprit de Matteo fonctionnait à toute vitesse. Il pensait déjà à ceux qu’il souhaitait inviter, les mets qu’il aimerait déguster, les feux d’artifices ou les décorations à faire importer…

N’écoutant la conversation qu’à demi, le jeune homme prit un instant pour se demander quelle impression il avait fait sur les deux femmes. Celle d’un séducteur, probablement. Celle qu’il préférait endosser, car plaisante, lui collant à la peau, mais surtout, inoffensive. Personne ne peut résister aux mots doux. Personne ne déteste qu’on flatte son ego, complimente sa beauté. Venise lui convenait parfaitement, somme toute. Très différente de Naples, mais pas d’une manière aussi négative qu’il aurait pu se le concevoir. Venise, c’était une ville de mystères, où porter un masque était de convenance. Et qui, mieux que lui, savait se grimer et se camoufler ? Son regard parcourut la pièce. Tous ceux présents dans la bibliothèque.

Entendant des coups cognés contre la porte, Matteo fit volte-face et alla ouvrir. Son visage se fit tout sourire lorsqu’il vit qui était à la porte : Cilio Dell’Arbero, leur jeune poète. Se plaçant de côté, il lui fit signe d’entrer et l’introduisit de la façon suivante :


« Mon Prince, Mesdames, voici Cilio Dell’Arbero, un jeune poète aussi talentueux que le serait la princesse, selon les dires de mon maître. »

Ce garçon était décidément à croquer avec ce petit air mélancolique de chiot battu combiné à ces habits d’un blanc immaculée qui lui donnait l’air pur, intouchable, angélique. Ce mélange savant et si réussi lui donnait matière à réfléchir. N’était-ce que caprice d’artiste, simple habitude ou apparence soigneusement calculée pour cet effet ? Quoiqu’il en soit, Matteo aimait les ingénus. Il adorait leur visage étonné, tombé des nues, leurs joues rougissantes, leurs yeux agrandis, mais surtout, leur bouche alors qu’elle s’ouvrait grand pour laisser échapper un tout premier (et certainement pas le dernier, s’ils étaient en sa compagnie) gémissement de plaisir, alors qu’il leur faisait explorer le monde merveilleux des plaisirs de la chair.

(le tour de post pour ce sujet est : Matteo, Ugo, Rossana, Tannuccia, Cilio)
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Coriolan
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Mar 10 Mai - 14:58

Coriolano ne s'attendait pas à ce que son discours provoque des réactions intenses. Non. Son objectif premier était de divertir. Il avait mis beaucoup de temps à comprendre cet état de faits qui, une fois qu'on l'avait acquis, aparassait comme évident : un Prince était un Acteur. Ce n'était pas un hasard, loin de là, si de nombreux peuples - les Français en particulier - ritualisaient, parfois jusqu'à l'extrême, les agissements de leurs souverains. L'ennui. Il fallait craindre l'ennui de son entourage car alors, pourquoi ces gens seraient-ils restés autour de lui ? Il fallait donner à chacun ce qu'il attendait. En cela, Coriolano se sentait plutôt privilégié. Tout d'abord parce que, héritier d'une maison puissante mais somme toute peu importante, il n'avait pas encore à recourir à des moyens extrêmes pour amuser ceux qui l'entouraient. D'autre part, il aimait cela. Il aimait voir sur le visage des autres qu'il avait touché juste, peut-être trop pour un dirigeant. Mais les choses étaient comme cela.
Un nouvel arrivant le détourna de ses pensées. Matteo pris l'initiative de présenter le jeune homme, ce dont Coriolano lui fut secrètement reconnaissant. Il soupçonnait parfois son homme de main de comprendre tacitement quand son maître souhaitait ne pas s'embarasser de paroles inutiles. Non pas que Coriolano n'appréçiât pas Cilio, bien au contraire. Mais, de temps à autres, il en venait à se demander ce qui l'avait poussé à prendre le poète sous sa protection. Le garçon était prometteur, cela ne faisait aucun doute et la famille di Grazziano, sans atteindre les excès des Adorasti, appréciait les arts. Mais jamais on avait vu un prince de cette maison loger un artiste sous son toit.


*Il faut croire que beaucoup de choses ont changé... et vont continuer à changer.*

Cette pensée était plaisante, aussi s'adressa-t-il de façon presque amicale au nouveau-venu.

"Entre, je t'en prie, Cilio. Heureux de voir que tu commences à t'habituer au palais. Je ne crois pas que tu aies jamais rencontré nos deux compagnes ? Voici la princesse Tannuccia di Alessandro, dont tu as sûrement déjà entendu parler, et Rossanna Belvecciore, une excellente amie."

Le nom de famille de Rossanna arriva avec un imperceptible temps de retard. Il trouvait toujours étrange de donner le nom complet de cette femme, qu'il connaissait si bien.
Coriolano était à présent parfaitement détendu. L'ambiance était parfaitement posée, et il allait donc falloir la briser... Mais pas avant d'avoir laissé le garçon découvrir les visages inconnus qui s'offraient à lui. Beaucoup de choses pourraient dépendre de lui. Beaucoup...


"Dis-moi Cilio, peut-être te prends-je au dépourvu, mais je compte organiser une petite soirée où la Princesse di Alessandro nous présenterait ses oeuvres... Tu pourrais en profiter pour nous faire une lecture de tes poèmes ?"


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Rossana
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Mer 11 Mai - 10:58

Le poète était entré. Un autre homme. Rossana étira ses lèvres en un sourire tout satisfait. Les invités du Prince étaient décidément extrêmement intéressants. Leurs aspects physiques, leurs personnalités, leurs talents ... Rossana avait hâte de décrypter les attitudes de chacun. Il fallait les comprendre et repérer les faiblesses, ou les points forts, avant même de tenter une allusion délicate. Non pas qu'elle en eût l'intention, mais tout de même ...

Elle inclina la tête pour saluer l'arrivée du poète.


"Bonjour, Monsieur Dell'Arbero ..."

Sa voix se voulait lente et séductrice, son regard le parcourant lentement. La princesse, elle, semblait se poser les mêmes questions qu'elle. A qui pouvait-on confier une chance ... Ou une trahison.

Le prince, lui, semblait maîtriser la situation. Il regardait ses convives avec le plus vif intérêt et essayait, par ses paroles ou ses projets, de combler les besoins et les envies de ses capricieux invités.

Une fête. Oh oui, une fête. Le genre d'évènement qui met le feu aux poudres, qui fait circuler les rumeurs et qui facilite les entreprises traitresses. Rossana jeta un coup d'oeil à Matteo : c'était le genre d'homme qui animait les fêtes, par des discours, des séductions ou autres bienveillances toutes personnelles.


"Quel genre de poèmes faites-vous, Monsieur Dell'Arbero ?"

Rossana n'attendait pas vraiment de réponse, quoique ... Mais elle voulait vérifier les effets qu'avaient produits les nuances de sa voix. Elle aimait mettre mal à l'aise, elle adorait ça.
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Tannucci
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Mer 11 Mai - 23:56

Tannuccia regarda d'un oeil interessé le nouveau venu. Pauvre petit ange égaré au milieu des démons, pauvre brebis égarée au mileu des loups affamés. Tannuccia adressa un sourire enjoué et aguichant au nouveau venu. Il avait l'air si fragile, si mélancolique...Si manipulable, elle avait un rôle qui convenait parfaitement pour parler à ce jeune intouchable. Tannuccia vit Matteo dévorer des yeux l'homme qu'il présenta sous le nom de Cilio Dell'Arbero, un poête talentueux.
Tannuccia rit à la comparaison de son talent à celui de Cilio, elle espérait pour le poête qu'il ait tout de même plus de talent qu'elle. Un poête avait toujours besoin d'une muse, non ? Alors elle ferait en sorte d'être cette muse.


-"Bonjour et soyez le bienvenu parmi nous Signor Dell'Arbero."

Tannuccia avait parlé d'une voix égale, mesurée et d'une douceur incomparable, elle souriait à présent avec distance, endossant un masque de douceur et de calme. Ugo invita le poête à entrer, formula quelques conventions de politesse et les présenta, toutes deux, elle et Rossana. Une excellente amie. Elle sourit doucement à son nom en hochant la tête et lança un imperceptible regard de travers à Rossana pour se reporter ensuite sur le poête. Il était celui vers qui tous les regards convergeaient à présent et Tannuccia ne comptait pas lui voler la vedette, du moins... pour l'instant.

L'idée de la fête semblait avoir gagné et séduit tous les coeurs et les esprits de la pièce. Ugo avait donc proposé à Cilio de déclamer certains de ses poêmes durant cette fête, où elle-même présenterait ses oeuvres. Ainsi il avait parfaitement orchestré le tout. Mais il y avait dans cette pièce quatre autres protagonistes qui pourraient très bien ajouter une note s'ils le souhaitaient.

Tannuccia entendit la question posée par Rossana et se retourna vers elle en la fixant avec intérêt. Elle approuvait sa démarche tout en se demandant où cette vipère voulait en venir. Mais elle ne le savait que trop bien aussi détourna-t-elle à nouveau son attention vers Cilio et lui sourit avec amitié.


-"Pourquoi ne pas nous déclamer quelques vers ici. L'ambiance est à la fête et à la joie, nous serions tous comblés je pense."

Tannuccia regarda tour à tour chaque personne présente dans la pièce pour appuyer ce qu'elle venait de dire, mais elle n'en avait à vrai dire, guère besoin. Au passage elle adressa un grand sourire à Matteo...
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Cilio de
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 12 Mai - 0:49

Cilio ne put empêcher ses yeux de s'élargir d'étonnement face à la rapidité avec laquelle on lui avait ouvert la porte. Emotion très vite engloutie par un embarras magnifiquement souligné d'un fard signifiant lorsqu'il tomba nez à nez avec Matteo. Son regard un peu trop insistant, presque gourmand avait toujours mit le jeune poète mal à l'aise. Le sourire lumineux de Matteo n'arrangeait rien à l'affaire. En lui-même, Cilio se maudit d'avoir eu la brillante idée de quitter son rassurant bureau pour aller se jeter dans la gueule de loups affamés.

Car c'est l'effet que lui procura son premier coup d'oeil sur les personnes qui se trouvaient dans la pièce. Les deux femmes étaient semblables à des panthères, dissimulant sous des yeux de séductrices un écueil de mensonge et de fourberie. Matteo, quant à lui, avait cet on-ne-sait-quoi de carnassier qui intimait puissamment à Cilio de ne jamais rester seul dans la même pièce que lui. A vrai dire, seul le Prince se détachait du groupe, halot de bonté et de bienveillance dans un monde dévoré par les crocs de la haine.

Cilio se raccrocha à l'aura bienfaisante du Prince pour reprendre la contenance qu'il se devait de posséder en toute circonstance. D'une courbette sans manières, il salua la salle et déclara, les yeux toujours rivés vers le sol:


" Si ma présence en ces lieux est superflue, je saurai me retirer sur une simple demande. "

Mais le Prince, heureusement ou malheureusement pour Cilio, le pria d'entrer. Le jeune poète acquiesca à la question du Prince; non pas qu'il aimât particulièrement les fêtes, mais il se devait de s'y rendre pour honorer tout ce que les di'Grazziano avaient pu lui apporter. De plus, même si la foule ne l'attiraient guère, il trouvait toujours dans ces tourbillons de caractères, de couleurs et de voix une inspiration sans limites.

La voix suave de Rossanna toucha la première la sensibilité du poète. Cette femme d'une beauté rare et mûre avait beau inspirer la plus grande méfiance à Cilio, elle n'avait eu à prononcer que quelques mots pour mettre son esprit en ébullition. Des flots de mots jaillissaient dans sa tête, il imaginait déjà le poème à écrire sur une beauté si cruelle et sensuelle à la fois...

Il s'apprêtait à répondre à la question de Rossanna lorsqu'un autre voix, plus empreinte de la frâicheur de la jeunesse mais non moins envoûtante, s'éleva. Le regard de Cilio glissa vers la princesse étrangère et s'y arrêta quelques instants.
La jeune femme était au moins aussi troublante que son aînée. Le jeune homme avait vaguement entendu parler de cette princesse étrangère, venue de Rome et logée à la Ca'Grazziano pour une raison qui lui paraissait, comme à la plupart des habitants du palais, encore obscure. De même que l'aura qui l'enveloppait...
Il savait qu'il ne devrait jamais se prendre au jeu de la séduction. Malgré son jeune âge, il avait déjà pu y être soumis; tant bien que mal, il y avait jusque là resisté. L'omniprésence de sa soeur défunte, dans le moindre de ses gestes, de ses pensées et de ses paroles avaient toujours vaincu les tentatrices. Il pourrait bien résister une fois de plus au dangereux appel du corps...

Cilio ne put cependant pas refuser la requête de Tannuccia. Il s'inclina devant la Dame et déclara:

" Si là est votre plaisir à tous, je l'accepte volontiers. Je viens justement de terminer un poème commencé ce matin même en l'honneur de l'aube pure de ces jours d'hiver. Il me paraissait que peut-être quelques modifications seraient à apporter; mais ainsi, je vais pouvoir obtenir un avis extérieur. D'autant plus important qu'il s'agit de personnes attentionnés par le Prince et de notre Prince lui-même. "

Il marqua un court temps de pause, durant lequel son visage changea d'expression. Ses traits se modifièrent à peine, mais quelque chose dans son regard, quelque chose d'indéfinissable pour la plupart des gens qui avaient pu l'observer même après l'avoir connu plusieurs années, s'anima. On aurait pu croire que ses yeux se perdaient au loin et qu'il rentrait dans une de ces transes un peu effrayantes qui caractérisait les artistes et les coupaient plus ou moins du monde réel. Mais pour Cilio, c'était différent : il restait en effet étonnamment conscient de tout ce qui l'entourait, peut-être même plus que d'habitude, et là semblait être le changement.

Sa voix, jusqu'alors douce et et fragile, prit également ce qui ressemblait à de l'assurance, sans en être réellement. Il s'agissait plutôt d'une mutation dûe à toutes sortes d'émotions qui le traversaient à chaque déclamation; les mots s'emparaient de sa bouche et chacun prêtait sa mélodie aux paroles du jeune poète. C'était du moins ainsi que Cilio le ressentait.


" Charme de ces étoiles descendues dans la nuit
Jusques au pas des portes nues de toute vie
Les Célestes s'enivrent des confidences grises
S'appropriant le givre des pavés de Venise

Rien n'a de sens que l'hymne portée par le vent
Que le silence qui coule à travers un instant
Suspendu dans les Cieux, cascade d'éternel
Dont s'abreuvent les yeux des humbles mortels

L'Homme n'a pour toute place dans ce paradis blanc
Que cette frêle trace ébauchée par le gant
D'une fillette jouant dans la ville endormie.
"

Quelques instants plus tard, le visage de Cilio reprit son expression naturelle. Et comme à chaque fois qu'il apparaissait au centre des attentions lorsque la magie des mots se brisait, son regard se fit gêné et fuyant.
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Matteo Salvanti
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MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 12 Mai - 4:42

Matteo arriva à sentir la tension du jeune poète, alors qu’il le détaillait sans aucune honte. Son malaise était palpable, il flottait dans son sillage et Matteo se délectait de ce parfum enivrant. Il adorait inspirer la crainte, cette alarme que ressentent la pucelle ou le damoiseau à l’idée de perdre leur si précieuse vertu. Il était dommage que le Prince fut dans la pièce en compagnie de dames, car si on l’avait laissé seul avec le ravissant Cilio Dell’Arbero, qui sait ce qui serait arrivé? Matteo n’était pas de nature violente, jamais il n’avait forcé de femmes, ni d’hommes, il n’était pas l’un de ces sauvages d’Amérique, tout de même! Mais il avait tout de même certaines façons de convaincre ses proies d’accepter ses avances.

Le jeune homme admira avec quelle aisance le Prince arriva à détendre le jeune poète, qui s’était instinctivement dirigé vers le maître de la maisonnée. Choix judicieux, d’ailleurs, qui prouvait que ce garçon était prometteur. Il savait se ranger sous la bonne tutelle. Pas étonnant qu’il ait chercher à se réfugier chez le Prince. Sa chaleur et sa courtoisie le rendaient sympathique d’emblée et faisait figure de protecteur juste et bon pour quelqu’un comme Cilio Dell’Arbero.

La voix de la signora Belvecciore arriva à faire perdre à Matteo le fil de ses pensées. Quelle sensualité, visiblement destinée à faire effet sur le nouvel arrivant. Apparemment, le test avait été concluant, comme l’indiquait la physionomie rêveuse du jeune homme. À quoi pensait-il présentement? S’il avait été à sa place, Matteo n’aurait eu aucune scrupule à profiter de son statut d’attraction principale pour séduire la belle dame, mais Cilio Dell’Arbero n’était pas ainsi. Malheureusement pour lui. L’homme de main du Prince eut presque de la pitié pour lui. Il n’arrivait pas à concevoir qu’on puisse se priver des plaisirs de la Vie avec autant d’enthousiasme…

Ce fut ensuite au tour de la princesse de prendre la parole. Celle-ci proposa que le poète déclame l’une de ses compositions, puis ses yeux parcoururent les personnes présentes dans la bibliothèque. Elle sourit à Matteo qui le lui rendit avec le même éclat, car quelle splendeur que de voir une véritable artiste à l’œuvre! Cette princesse n’était rien de moins qu’une artiste. La manière dont elle avait totalement changé d’attitude au moment même où le délicieux petit poète était entré dans la pièce, un pur régal. L’air sereine, douce, une fleur délicate qui pousserait au milieu des ronces, dont il faisait lui-même partie. Quel chef-d’œuvre d’art dramatique et en même temps, quelle parfaite compréhension de la nature humaine! En quelques secondes, la jeune femme avait réussi à déterminer comment se comporter avec le poète. La seule vue de ce dernier lui avait fait comprendre qu’on ne devait pas l’effrayer par la séduction ouverte, mais plutôt l’apprivoiser, comme on le ferait avec un animal apeuré. Matteo ne doutait absolument pas qu’elle puisse réussir à gagner le cœur du poète, effacer ses réticences premières… et le soumettre entièrement à sa volonté. Il posa un regard d’admiration renouvelée sur la princesse, celui d’un homme qui découvre en un autre, des capacités égales aux siennes, sinon supérieures.

À la demande de la princesse, le poète récita sa plus récente œuvre. Bien que ce ne fut pas la première fois qu’il voyait celui-ci réciter ses poèmes, Matteo était à chaque fois ébahi du changement qui s’opérait chez le jeune homme. Il semblait coupé de la réalité, perdu dans son monde de rimes et d’émotions. Sa timidité paraissait faiblir pour faire place à quelque chose de plus grand, apportant un sentiment de révérence envers cet être transformé qui savait si bien manier les mots. Sans être un grand connaisseur, Matteo arrivait à apprécier sans peine le talent du jeune homme.

Il laissa flotter un silence de presque recueillement, laisser s'estomper l'effet des dernières rimes se dissiper, avant de se tourner vers le poète et de lui exprimer avec sincérité:


'' Monsieur, votre talent honore la Maison di'Grazziano et je me vois comblé d'en faire partie, car plusieurs rêveraient d'être à ma place afin d'entendre, ne serait qu'un seul de vos vers. ''

Puis, la nature revenant au galop, Matteo ajouta avec un sourire entendu:

'' Nul doute que vous ferez sensation, ici, à Venise! Je suis impatient d'assister à la fête organisée par le Prince... Mais ne vous inquiétez pas, si votre âme d'artiste est rebuttée par la vie mondaine, car je me ferai un plaisir de vous offrir un havre de repos. Une seule parole de votre part et vos désirs seront exaucés. ''
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Coriolan
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Jeu 12 Mai - 23:34

Coriolano observait la scène qui se déroulait sous ses yeux avec le plus vif intérêt. Chacun des membres de l'assistance cherchait, à sa manière, à "s'approprier" le jeune poète. Bien entendu. Dans cette époque, et surtout dans cette ville, seuls tireraient leur épingle du jeu ceux qui avaient su s'entourer des bonnes personnes, d'individualités puissantes ou fascinantes. Cilio faisait partie de la deuxième catégorie.
Le Prince fut un instant tenté d'intervenir afin de faire sentir au garçon qu'il ne courait aucun risque ici, puis se ravisa. Le couver à l'excès serait la pire des erreurs. Tous seraient bientôt engloutis par la tempête, et si le jeune poète pouvait faire ses armes dans une ambiance relativement bienveillante, c'était tant mieux. Son seul talent ne lui suffirait pas. Il devrait développer d'autres atouts. Mais Coriolano n'avait aucun doute que Cilio y parviendrait. Il décelait en ce garçon un potentiel encore voilé, certes, mais à la mesure de cette cité dans laquelle, sûrement, il ferait sa carrière s'il rencontrait le succès.
Il écouta attentivement le poème déclamé par le jeune homme, se laissant porter par le rythme des mots plutôt que par leur signification. La voix du poète avait instauré quelques instants de paix, dont il fallait absolument profiter. Il avait l'intuition que tout le monde dans cette bibliothèque le comprenait. Le silence autour d'eux était absolu, seulement rompu par la voix d'eau de source du garçon.
Coriolano finit par hocher la tête, plantant ses iris gris dans le regard du jeune homme.


"Toutes mes félicitations. Tu as nettement progressé depuis les quelques essais que tu m'as montré tantôt. Et tu ne déparerais point devant un public plus important."

Une lueur d'humour s'alluma dans ses prunelles.

"Il faut aussi rendre grâce à ton audience. J'aime à affirmer que tu n'en trouveras pas de meilleure dans tout Venise. Mais même face à un public de moindre valeur, tu sauras sûrement charmer tes auditeurs."

Sur ces mots, il écarta légèrement les mains.

"Mesdames, messieurs, merci pour ces quelques instants que vous m'avez consacré. Venise m'apparaît soudain beaucoup moins hostile. Hélas, tellement d'affaires requièrent mon attention et ne souffrent pas l'attente... Maintenant que nous voilà totalement installé, j'ose espérer que le palais vous conviendra. Mesdames, Cilio, si le moindre problème se pose à vous, venez m'en parler, à moi ou à Matteo."

D'un geste quasi imperceptible, le prince fit signe à son homme de main qu'il souhaitait s'entretenir avec lui, une fois qu'ils seraient seuls.
Ce moment ne devait pas se prolonger davantage. C'était son caractère éphémère qui le rendrait précieux au coeur de ceux qui y avaient été conviés, même au coeur de la tourmente qui éclaterait sous peu.


Dernière édition par le Lun 20 Aoû - 1:40, édité 1 fois
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Rossana
Invité



MessageSujet: Re: La Bibliothèque   Ven 13 Mai - 22:00

Matteo, après Tannuccia, avait jeté son dévolu sur le poète, qui semblait beaucoup plus réservé et moins posé que la plupart des personnes dans la pièce. Il représentait le contraste qui faisait de lui le pion central actuellement, celui sur qui tous les regards se rivaient. L'Homme de main ne semblait pas insensible au charme fragile du garçon, et Rossana le comprenait largement. La sensibilité qui s'imprimait sur son visage était attendrissante ... Très attendrissante ...

Avec Tannuccia, c'était différent. Une rivalité omniprésente ricochait entre les deux jeunes femmes, comme si une balle invisible était entre les mains des jeunes femmes et qu'elle lançait la leur comme une chance acquise sur l'autre. C'était puéril, mais surtout extrêmement discret, des piques de velours dans le silence du défi, dans la cordialité délicatement maquillée...

Le Prince lui, était maître de lui-même, avançant aussi ses pions avec habileté, conservant charme, discrétion et tact, accompagné de sa douceur naturelle et de sa bienveillance millimétrée. Rossana estimait cet homme, par son imposance et sa grandeur, mais pour combien de temps ? Rossana était socialement lunatique, passant de l'admiration à l'indifférence et du respect au mépris.

Le poème de Cilio était troublant. Une obscure fraîcheur entonnait l'imagination et les pensées de Rossana, se soumettant aux mots, les yeux clos, puis lorsque la dernière syllabe tinta à ses oreilles de porcelaine, elle les rouvrit, animée d'une énergie nouvelle.


"Je confirme, Monsieur Dell'Arbero ... Vous êtes extrêmement doué. Vraiment."

Les tons graves de sa gorge rythmaient ses mots, par désir de conquérir un peu de l'âme du poète, un peu de ses gestes, et peut être de ses vers. Elle se redressa sur son siège, rejetant d'un mouvement de la tête les mèches qui barraient la couleur sombre de ses yeux.

Lorsque Ugo signa la fin de cette réunion, Rossana se leva, saluant sobrement l'assemblée d'une inclinaison du menton, s'attardant sur les épaules du Prince. En passant à côté du poète, sa main effleura les doigts de ce dernier. Elle ne laissa aucun mouvement trahir le mystère de son geste et s'en alla.


"Je vous reverrai certainement un peu plus tard dans la journée, Monseigneur."

Comme tout félin de sa lignée, Rossana était une créature que la lumière du soleil devait caresser au moins une fois dans la journée. Elle laissa un parfum fraichi par la saison, et se dirigea hors du palais.

La Place Saint-Marc était l'endroit propice pour sortir : une cathédrale, une envolée de pigeons migrateurs et les eaux calmes de Venise. Même si Rossana était d'une personnalité plutôt irrégulière, imprévisible et redoutable, le calme et le repos étaient pour elle une manière de se retirer de son passé, de son présent et de son futur.


[Place Saint-Marc]
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