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 Ruelle de l'Ours

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Du Bout des Doigts
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MessageSujet: Ruelle de l'Ours   Lun 25 Avr - 23:23

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Muzio Barrozi
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Ven 27 Mai - 23:36

[Calle Bardini]

Le trajet en gondole avait semblé interminable à Muzio... Lorsqu'enfin l'enfant cria qu'ils allaient dépasser l'endroit où attendait le blessé, ils descendirent tous deux de l'embarcation. Le médecin restait silencieux; il ne comprenait que trop bien, maintenant, la réaction du gondolier à l'annonce de leur destination... Le lieu était sinistre.

La paille jetée en vrac sur le sol était noire de boue, tout comme la substance poisseuse qui collait les rues et qui, quelques heures auparavant, avait dû être de la neige. Des dizaines de miséreux se pressaient en tous sens, et quand un individu se distinguait par son habillement à peu près correct, son faciès malsain ne laissait aucun doute quant à ses activités, elles, douteuses...

Stupéfait, Muzio l'était. Un peu plus loin, le Rialto, la place Saint-Marc, les palais... Comment était-ce possible qu'un tel contraste existât dans une même ville ? Pourquoi occultait-on tout ce quartier, toute la misère de ce peuple grelottant ? Venise la superbe, Venise des masques... Ô combien les masques devenaient indispensables, pour dissimuler tout ces minois sales et maigres...

Le chirurgien ravala sa colère, et ne pensa plus qu'à suivre le petit garçon qui courait sans une seule fois déraper, le pressant toujours plus... L'enfant stoppa brutalement devant un attroupement, et se faufila entre les dos mal couverts. Tant bien que mal, Muzio se fraya à son tour un passage, et découvrit parmi les chuchotements -'Le médecin, c'est le médecin ! Enfin !'- un homme d'un certain âge déjà, allongé par terre. Le garçon s'était agenouillé auprès de lui et leva des yeux suppliants vers le chirurgien.

Muzio s'accroupit à son tour et, avec délicatesse, déchira de sa main le pantalon hideux du pauvre diable, découvrant une large plaie sanglante à la jambe droite. Il avala difficilement sa salive: il aurait eu besoin de l'aide de Giorgio, et surtout de son matériel resté dans le salon... Mais le médecin savait qu'il n'avait ni le temps d'y retourner, ni celui de se lamenter sur la situation. Il demanda à des femmes présentes de faire bouillir un linge propre puis, après un instant d'hésitation passé à évaluer l'insalubrité probable des tissus, tendit son propre mouchoir. Ses instructions données d'un côté, il se tourna ensuite vers un jeune homme et lui ordonna de partir à la recherche d'un bloc de neige non foulé.

Serrant les dents en pensant à la douleur qu'allait éprouver le blessé, Muzio approcha le linge bouillant de la plaie. Les hurlements lui résonnèrent longtemps dans les tympans... L'infection était évitée. La neige anesthésiait. Un bon bandage et une huile de soulagement sur tout ça... Muzio se releva avec effort, et essuya la sueur de son front du revers de la main, son mouchoir ayant servi à une cause plus utile. On transporta le blessé dans le taudis qui lui servait de logement, tandis que sa femme était partagée entre le soulagement et l'inquiétude à cause des honoraires du médecin.

Celui-ci balaya la question d'un geste et annonça sa prochaine visite. Il se rinça soigneusement les mains, en serra d'autres, et donna des instructions strictes concernant la sécurité dans le coin...

Enfin, Muzio put reprendre une gondole, frissonnant malgré sa sueur, lui qui sortait du bain... Le médecin éprouva un immense sentiment de liberté en quittant l'atmosphère malsaine du quartier de la Bouche d'Ombre. Et pourtant il avait promis de revenir vite; et pourtant les gens ici avaient bien plus besoin de lui que les pâles aristocrates...

Muzio ferma les yeux et se laissa aller, profitant du balancement léger de l'embarcation sur le canal. Il avait besoin d'aller se requinquer.


[Caffé Florian]
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Bertucci
Invité



MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Dim 12 Fév - 19:37

[Calle Bardini]

Le soir tombait, Bertuccio se hâtait. Il avait flâné quelques temps dans les rues après avoir quitté Anteo. La ville lui semblait toujours un peu menaçante avec ses eaux dormantes, ses palais aux façades lisses et fermées. La nuit assombrissait les ruelles, déjà obscures pendant la journée, cachant pudiquement la misère repoussante de certains bas quartiers comme celui où il se trouvait. Il ne faisait pas bon s'y attarder. Il pressa le pas.

La Sérénissime était bien une ville comme les autres : séduisante à l'extérieur, pourrie de l'intérieur. Peut-être encore plus attirante grâce à cela. Comment serait la ville à la lumière du jour ? Les rayons du soleil mettraient-ils à nu sa saleté, ses vices, son luxe écoeurant, la misère des bas fonds ? Ou bien illumineraient-ils uniquement les façades des palais à l'architecture délicate, les mille clochers d'églises et les robes des belles dames ? Bertuccio n'osait regarder la misère qui l'environnait. Il détourna les yeux lorsqu'il vit un enfant mendier. Honteux, il s'approcha et lui donna une pièce.

Comme il arrivait près du canal, il interpela un gondolier.


"A la Ca Adorasti !" dit-il en montant dans l'embarcation.

[Ca Adorasti]
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Alessand
Invité



MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Lun 12 Juin - 18:59

[Rive du Grand Canal devant le Palais des Doges]

Deux hommes tournèrent au coin de la rue pour pénétrer dans une ruelle sombre et humide. Il faisait nuit, bien sur, mais cette ruelle semblait bien plus sombre que le reste de Venise, la brume paraissait s’être concentrée d’avantage ici et était bien plus épaisse. Le champ de vision se rétrécissait à quelques mètres, au delà de cette distance la brume était une parfaite cape pour les maisons, maisons pour ne pas dire gens, car la ruelle était tout aussi vide que le reste de la cité.
Les deux hommes faisaient une drôle de compagnie. C’étaient un vagabond aux cheveux décoiffés et aux habits en lambeaux portant trois grosses malles florentines aux multiples décors, marchant droit, traînant le pied et sûr de sa destination, suivi d'un gentilhomme aux manières gracieuses, richement habillé et hésitant chaque fois sur l’endroit étrange où il se trouvait.
Ils avancèrent dans le silence. Une lumière se fit voir un peu plus loin, et quelques murmures se firent entendre.

Tout d'un coup les deux hommes se trouvèrent devant une enseigne. Le porteur déposa sa charge sur le sol et attendit quelque temps. Alessandro le remercia et lui donna deux pièces, sans se soucier de leur forme. Il le renvoya du regard et s'apprêta à entrer dans la taverne.
Un chat passa en courant devant lui, il sursauta. Il regarda tout autour de ce qui allait surement être sa nouvelle maison. Il poussa la lourde porte et entra dans la taverne de l'Ours.


[Taverne de l'Ours]
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Loris di
Invité



MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Mar 21 Nov - 23:33

[Premier Post, Mercredi 5 Février 1744]


Quand, pour la première fois, le maître d’armes di Bordighera avait vu la glorieuse cité des Doges, il n’avait rien mais alors vraiment rien ressenti. Un instant même, il avait pensé interroger le capitaine du rafiot sur lequel il se trouvait pour savoir si la ville devant eux était bien la Sérénissime à la renommée qui allait bien au-delà des seuls terres italiennes. Loris di Bordighera avait été déçu par Venise dès leurs présentations.

Heureusement, la deuxième entrevue remettait parfois les choses à leurs justes places. Le maître d’armes allait détourner le regard quand le brouillard dans lequel la ville s’était complu avait lentement laissé place aux timides rayons du soleil naissant à l’horizon. Di Bordighera en était resté coi. Son cœur volage avait aussitôt parcouru l’étendue d’eau restante pour venir rejoindre la belle ville.

Une fois ses esprits retrouvés, un lent sourire s’était alors dessiné sur les lèvres purpurines de l’épéiste. La réputation de splendeur de Venise n’avait sans doute pas été usurpée… La ville lui convenait. Enfin il avait trouvé une à sa mesure.

Quelques heures plus tard le maître d’armes avait un peu déchanté. L’ancien élève de son propre maître qu’il avait voulu rejoindre dans cette ville avait déménagé plus de six mois auparavant… A croire que les nouvelles circulaient moins vite au temps des Lumières que sous l’Empire Romain. Où diable avait bien pu passer Rudolfo ?

Le voilà réduit, lui, à trouver refuge ailleurs. Le seul point positif était qu’il avait eu l’astucieuse idée d’arriver au matin et qu’ainsi il lui restait encore sept heures avant la tombée de la nuit. Une heure pour se rafraîchir du voyage et les six autres pour trouver de nouveaux clients et, accessoirement, pour convaincre quelqu’un de l’inviter chez lui pour la nuit ou bien plus longtemps. Il n’aurait toutefois pas à se soucier de ses bagages qui arriveraient le surlendemain, merci Fabrizio.

Un peu par hasard, il se retrouva dans une ruelle sordide, devant une enseigne qui proclamait autant le gîte que le couvert. Rejetant son épaisse cape de voyage sur son épaule afin de bien mettre son épée en évidence, il poussa la porte d’une main résolue. Au moyen de pièces sonnantes et trébuchantes, il obtint un repas ainsi qu’une cuve, une bouilloire, un pain de savon ainsi qu’un linge propre tous servis dans une chambre à l’étage.

Ce fut donc bien à l’heure quant à son propre horaire que Loris di Bordighera, nouveau maître d’armes des gentilshommes de Venise, puisque Rudolfo lui avait obligeamment laissé la place, sortit de la Taverne de l’Ours pour se diriger vers les quartiers bien plus riches de la ville.


[Place Saint Marc - Sud]
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Muzio Barrozi
Médecin
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Mer 11 Avr - 23:26

[Ca'Adorasti - L'Etage Privé - Le Couloir desservant les Appartements privés]

Le regard de Muzio avait suivi le musicien qui allait chercher un vêtement. Il n'avait pas hésité, c'était ce qu'il fallait. Muzio avait pensé faire passer Della Lonza pour son apprenti, mais en le voyant ressortir de sa chambre, drapé dans sa cape, son projet s'évanouit. Non, cet homme-là avait une élégance naturelle qui démentait d'avance tout abaissement social feint. Tant pis. Les hommes et les femmes de la Bouche d'Ombre s'interrogeraient, se méfieraient. Tant pis. Tant mieux. Le médecin était un humaniste. Profondément, intimement, définitivement. Mais un humaniste lucide, ce qui est sans doute la condition la plus difficile et la plus belle de toutes les époques. Lucidité donc, qui le poussait à vouloir sensibiliser le musicien à coup de jus de citron. Tâter l'hostilité du peuple, c'était aussi une part du voyage.

Les deux hommes sortirent de la résidence du Prince Elio. Dans le hall, la jeune servante blonde semblait houspiller quelque camarade, mais les deux duos ne se prêtèrent pas l'attention nécessaire pour reconnaître, qui le médecin qu'il cherchait, qui le valet du Prince Ugo. Clac, l'air frais.

Le trajet fut court, et animé par l'échange de banalités. Là encore, les maisons arboraient des façades sinon dorées, du moins soignées et aisées. Mais il suffisait de traverser un nouveau bras du Canal pour changer de lieu et d'époque.

Ici, les odeurs de poisson et d'urine s'insinuaient partout, sous les porches et dans les chevelures, et nul artifice parfumé ne jouait l'hypocrite. Ici, la vérité était nue, la réalité crue. La boue neigeuse semblait plus noire, plus collante qu'ailleurs. Des créatures déguenillées se pressaient, d'autres, écroulées contre un mur et trop ivres pour se soulever, hélaient les passants ou beuglaient des obscénités. Des éclaboussures venues de quelque fenêtre menaçaient les visiteurs à chaque instant. Les ruelles étaient animées, et pourtant la lumière froide du matin paraissait voilée.


« Bienvenue au quartier de la Bouche d'Ombre, Monsieur Della Lonza... » murmura Muzio à l'adresse de son compagnon.

Mais son but n'était pas d'exposer indécemment la misère. La visite n'avait rien d'un spectacle gratuit. Il ne se serait jamais fait complice de cela. "Venez, plongez au coeur de la misère, vous jouirez davantage de vos biens, vous savourerez d'autant plus votre confort !" Non, cela était avilissant et indigne.

Le médecin entraîna Danilo dans les rues, recherchant l'endroit où l'avait mené la veille le garçonnet. Les pavés étaient traîtres et il manqua de tomber à plusieurs reprises. Néanmoins, il réussit à se retrouver au croisement de ruelles où les gens s'étaient massés autour du blessé. Aujourd'hui l'endroit était plus calme, ce qui, en soi, n'était pas un mal. Le léger problème restait que Muzio ne savait pas où résidait son patient.


« Ah, il s'agit de trouver mon homme maintenant... »

Il interpella une femme qui passait avec de gros paniers. Elle les scruta d'un oeil méfiant, puis son visage s'éclaircit quand Muzio se fût présenté. L'épisode de la veille avait sans doute circulé dans le quartier.
"C'est-y le Pietro que vous cherchez là, m'sieur le docteur ? Ah mais faut voir, hein ! Pass'que ça se trouve il est r'parti au chantier, hein ! C'est un dur l'Pietro, hé ! J'vas aux nouvelles, m'sieur l'docteur, bougez donc pas."
La bonne femme laissa là ses paniers et s'engagea dans une ruelle perpendiculaire. Muzio avait froncé les sourcils à l'évocation de la reprise d'activité dudit Pietro. Il n'avait pas songé assez aux conséquences d'une interruption de travail, donc de revenus pour une famille de ces quartiers. Il effaça cependant ce souci de son visage pour se retourner vers Danilo et saisir un peu mieux, maintenant qu'ils étaient au calme - ou presque -, les impressions de celui-ci. Après l'avoir observé durant un bref silence, il demanda à mi-voix:


« Voyez-vous ce que vous vouliez voir, Monsieur Della Lonza ? »

Le ton était détaché, mais le regard sérieux ne trompait pas.
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Jeu 19 Avr - 12:22

[Ca'Adorasti - L'Etage Privé - Le Couloir desservant les Appartements privés]

Après avoir croisé Gabriella, semblait-il aux prises avec un autre serviteur, spectacle plutôt comique et qu’il se serait plu à contempler plus avant s’il n’avait pas eu une occupation d’importance dans l’instant, Della Lonza sortit sur les pas de son guide. Le musicien fut surpris comme à chaque fois lorsqu’il remarqua le peu de séparation qu’il existait entre les beaux quartiers et leurs pendants miséreux. Un bras de canal, et c’était tout. Il avait déjà expérimenté cela à Florence, à Rouen, à Paris, mais cela l’étonnait toujours. Il attendait au moins un quartier tampon, quelque chose comme des habitations de petits marchands assez riches pour se payer une tranche de décence à défaut d’une tranche de luxe. Mais non, la plongée dans la bouche d’Ombre était pleine et entière. Et la frontière fortement marquée.

A mesure qu’il s’enfonçait, l’étonnement premier laissait place à une sorte de constatation détachée, un brin amère. C’était le même spectacle que partout ailleurs, les mêmes odeurs, la même crasse, la même misère. Venise la fastueuse.

Il ne répondit rien au médecin lorsque celui-ci lui adressa quelques mots à l’entrée du quartier, c’eut été déplacé. Muzio ne faisait pas le guide, ne lui montrait pas les choses du doigt en disant « mon dieu, voyez comme c’est répugnant ». Il n’exposait pas, se contenant d’aller à sa destination. C’était bien ainsi. Danilo n’avait pas besoin d’un montreur de foire, et il n’était pas là pour se repaître de la crasse. Mais cependant, il sentait l’indignation monter peu à peu en lui. Son humanisme reprenait le dessus et, comme souvent, il prenait aigreur de la richesse des siens, quand d’autres traînaient ainsi dans la boue. Il avait ce genre de pensées depuis qu’il avait quitté l’Italie. Sans doute une réaction à lui-même, à son propre comportement courtisan lorsqu’il avait résidé chez les Adorasti. Et en se prenant en dégoût, il avait pris tous les siens en grippe au même instant. Aujourd’hui, ces sentiments s’étaient un peu calmés, abrutis par la mort de Mathilde, et à défaut d’une autre compagnie, il revenait vers ses premiers familiers. Ce qui ne l’empêchait pas de les détester pour leur manque de regard sur les autres classes sociales.

Le médecin commença à se renseigner après son patient. Lorsque la femme qu’il vit abordé fut partie à la recherche de l’homme en question, Muzio reporta son attention sur lui, et le questionna d’un air très sérieux. Danilo lui répondit d’un ton relativement neutre, mais ou une pointe d’indignation perçait tout de même.


« Eh bien, malheureusement, je n’ai pas vu ce que j’espérai, mais ce à quoi je m’attendais. J’ai bien peur que la misère ait le même visage partout, et cette petite incursion ne fait que confirmer cette impression. J’avais, quelque peu sottement il est vrai, espéré que Venise serait différente des autres cités ou j’ai pu vivre. »

Il fit une petite pause, fit un tour rapide du regard sur les bâtiments alentours, puis, reportant son attention sur Muzio, d’un ton un peu plus léger :

« Seriez vous une sorte de médecin humaniste, Maître Barrozi ? Je doute en effet fort de la possibilité qu’auraient les habitants de tels taudis de se payer les services d’un praticien qui officie aussi Ca’Adorasti. »

Puis, après un autre petit silence :

« Et peut-être Ca’Grazziano, aussi. A moins que vous ne soyez loyal envers une maison, et que vous laissiez l’autre aux mains de l’un de vos collègues ? »


Dernière édition par le Lun 7 Mai - 23:07, édité 1 fois
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Muzio Barrozi
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Sam 21 Avr - 13:00

La réponse du musicien lui parut sincère. Muzio y perçut même l'écho d'une utopie que lui-même laissait approcher parfois.

« Il n'y a pas de sottise à espérer que la justice remplace la misère. » avait-il répondu assez bas.

La question qui suivit lui arracha un rire bref.


« Les citadins m'étonnent ! Avant de mettre le pied à Venise, je n'avais jamais imaginé que l'on pût dissocier ainsi l'activité de médecin d'un certain altruisme... Il semble que cela ne soit pas l'avis de tout le monde. » constata-t-il d'un ton tranquille, quoique un peu attristé. « Voyez-vous, je ne considère pas que la qualité des soins à apporter soit fonction d'une quantité de pièces ou d'une hiérarchie de titres. »

Son regard avait quitté le visage de Danilo, et se promenait sur les ruelles qui les entouraient. Du linge était étendu entre deux murs. Son interlocuteur n'avait sans doute pas connu Treviano.

La réflexion finale, qui laissait transparaître l'opposition des deux grandes maisons de la ville, ramena à l'esprit de Muzio une vague d'images concernant la veille et le jour-même. Le sentiment de culpabilité qui l'avait tiraillé durant une bonne partie de la matinée s'était évanoui.


« Croyez-vous qu'il est déloyal d'officier pour deux familles à la fois ? Il me semble que non. » dit-il simplement.

Il voulut ajouter que les rivalités politiques n'avaient rien à voir avec la santé, mais il avait pu constater combien cela était faux. Il se sentit un peu las, mais se ressaisit bien vite et adopta un ton badin pour reprendre:


« Quant à mes collègues vénitiens, je ne les connais pas. C'est un tort, je le crains. Néanmoins, ayant eu l'occasion en quinze jours d'être appelé dans à peu près toute la ville indépendamment de la présence de mes confrères, je crois ne pas avoir à choisir mes patients. »

La femme qu'il avait interpellée revint.
"Ah vous avez bien d'la chance, m'sieur l'docteur. L'Pietro a pas pu sortir d'chez lui. Il vous attend, si vous voulez me suivre, m'sieur l'docteur."
Elle s'inclina gauchement, et attendit en jetant des coups d'oeil curieux et méfiants sur Danilo. Muzio se retourna vers celui-ci:


« Veuillez m'excuser; je reviens dans un instant. »

Il la suivit dans une ruelle voisine, où elle lui indiqua la maison de son blessé. Il le trouva assis, inquiet pour son travail mais aimable et confiant. Muzio dénoua son mouchoir de la jambe abîmée, observa la plaie, y appliqua un remède et refit un bandage propre, le tout en discutant légèrement avec Pietro. L'homme semblait intelligent; la gangrène était évitée. Ce fut donc en toute amitié que les deux hommes se quittèrent, sur la promesse d'une volaille qu'on ferait parvenir Calle Bardini.

Le médecin rejoignit l'endroit où il avait laissé Danilo, se demanda fugitivement comment celui-ci avait occupé son temps - peut-être dans la seule observation des lieux, peut-être pas. Il lui adressa un sourire:


« La guérison est en bonne voie. » annonça-t-il. « Je rentre Calle Bardini. Désirez-vous prolonger la découverte, ou cela vous suffit-il pour aujourd'hui ? Dans ce cas, nous pourrions faire le chemin ensemble. » proposa-t-il sans chercher toutefois à infléchir la décision du musicien.

[Quelque part sur le Canal...]
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Danilo della Lonza
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MessageSujet: Re: Ruelle de l'Ours   Ven 4 Mai - 23:04

Le musicien eut un petit sourire amer lorsque Muzio s’étonna de sa question sur l’altruisme. Ce pauvre homme ne devait pas voir côtoyé de trop près les hautes classes dirigeantes et leurs vautours soigneurs. La bonté n’allait pas forcément de pair avec les médecins du beau monde, il l’apprendrait sans doute très vite.

« Monsieur Barozzi, croyez moi, mes semblables sont tout à fait à même de pervertir des hommes bourrés des meilleures intentions. L’appât du gain n’épargne pas les médecins. Certains ne s’abaisseraient jamais à approcher à moins de trois cent pas un quartier tel que celui-ci, à moins qu’une bourse rebondie soit à la clé. »

La suite du discours de Muzio le rassura définitivement quand à l’intégrité de ce dernier. S’il soignait Ca’Adorasti ainsi que Ca’Grazziano, il pouvait plus facilement lui faire confiance. Il commençait à trouver le médecin franchement intéressant, ce qui le changeait grandement des Tiberio et autres Luciano.

« Je ne saurais trop vous conseiller de ne jamais vous attacher au service de l’un plus qu’au service de l’autre. C’est à cette condition que vous pourrez vivre en paix, ici. Prendre parti, même sous le couvert de la médecine, c’est s’exposer à souffrir les intrigues des deux familles. Connaissant les miens, je ne le souhaite pas à grand monde. »

Le médecin partit à la recherche de son homme, son contact étant revenue. Danilo s’appuya à un mur pas trop sale, rabattit un peu les pans de sa cape sur ses épaules, et se mit à jouer avec le pommeau de sa canne en attendant le retour de son guide improvisé. Il se mit à rêver, repassant dans son esprit les miséreux qu’il avait sortis de la déchéance totale. Il y avait eu Cécile, cette petite femme rousse que Mathilde et lui avaient ramassé dans un quartier sinistre et dont ils avaient fait leur bonne, au grand dam des De La Fresnes. Elle n’avait pas déçu leurs attentes, d’ailleurs. Ou bien cette Albine à laquelle ils avaient laissé une bourse suffisante pour qu’elle se retire du trottoir ou la misère l’obligeait à tapiner. Et bien d’autres encore ; en sauvant quelques bougres, ils se donnaient sans doute bonne conscience, mais au moins ils faisaient quelque chose. Même si ce n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan de la misère.

D’ailleurs, en y repensant, à part ce jeune voleur à la l’étalage qui officiait pour nourrir sont petit frère, et qu’ils avaient fait libérer suite à un pot de vin conséquent, ils n’avaient jamais aidés que des femmes, souvent jeunes, souvent jolies d’ailleurs, souvent sur sa propre initiative plus que sur celle de sa compagne. Mais Mathilde ne le lui avait jamais reproché. Elle le connaissait trop bien, elle savait que même elle ne pouvait totalement accaparer son intérêt pour les charmants minois, fussent-ils vêtus de haillons. Elle le savait fidèle tout de même, et cela lui suffisait amplement.

Lorsque Muzio revint, il le trouva là, le regard dans le vague et l’esprit occupé de souvenirs. Il faillit ne pas comprendre ce que lui disait le médecin, mais son esprit se remit en marche rapidement, et il put lui répondre avec le sourire.


« Il n’est pas besoin pour moi de m’éterniser ici. Je ne suis pas au spectacle. Je ne compte cependant pas rentrer immédiatement Ca’Adorasti. Je préférerais me promener un peu, je n’ai encore qu’une piètre connaissance de la ville. Je vous accompagnerai Calle Bardini, et de là, j’irai à pied, peut-être jusqu’au Rialto si l’envie m’en prend. »

Les deux hommes prirent le chemin du retour. Pendant qu’ils marchaient, Danilo reprit la parole, restant sur le ton de la conversation. Puisqu’il sentait le médecin plutôt ouvert, il était temps de s’intéresser à une autre histoire, celle de sa présence Ca’Adorasti. Qui intriguait un peu le musicien, puisque le seul blessé qu’il connaisse s’appelait Di Lorio, et que ce dernier ne s’était visiblement pas fait soigner. Que quelqu’un consulte à l’étage privé à l’heure du déjeuner était franchement étrange.

« Nous prendrons une gondole, si cela ne vous fait rien, je n’ai encore que peu voyagé par ce transport et j’aimerai m’y attarder un peu. Dites moi, monsieur Barozzi… Je me demandais, vous étiez Ca’Adorasti, vous avez sans doute soigné la charmante blessure qu’arbore fièrement le baron Di Lorio. J’ai rencontré son bourreau fugitivement, mais je n’ai pas su son nom. Je me demandais si vous le connaissiez, vous savez, un jeune homme blond aimant le pourpre, avec un regard bleu charmeur, plutôt insolent… Je me demandais qui il était. »

Question ayant un double intérêt. Celui, incertain mais sait-on jamais, de découvrir l’identité de l’éphèbe carmin, mais surtout celui de pousser Muzio à avouer ce qu’il était venu faire Ca’Adorasti. Danilo savait parfaitement qu’il n’était pas venu soigner Di Lorio, puisqu’il avait passé quelques paires de minutes avec celui-ci avant de rencontrer le médecin à l’étage supérieur. Si Muzio le détrompait, il n’y aurait rien d’alarmant. Mais s’il gardait cette idée que Di Lorio avait été son patient, alors le musicien serait en mesure de se poser des questions…

[Calle Bardini]
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